La créature, vue par l’équipage comme une sorte d’ours gigantesque, est finalement très peu présente physiquement. Mais ses rares attaques entraînent les hommes dans une folie collective qui culmine dans un incroyable bal costumé, scène d’anthologie marquant l’apogée du voyage et l’inévitable déliquescence qui conduira à la mort de tous. L’horreur suscitée par le monstre cède le plus souvent la place à celle des hommes qui se réfugient dans la haine, la bêtise et le paganisme. En témoignent le déferlement de violence lorsqu’ils croisent des Inuits, les tentatives de mutineries et la tentation du cannibalisme. Seuls quelques officiers et lettrés échappent à cette déchéance morale, ceux-là mêmes qui racontent le périple : Crozier, capitaine du Terror, transcendé par un sevrage alcoolique forcé ; Goodsir, chirurgien profondément humaniste ; Irving, enseigne de vaisseau persuadé que leur survie passe par les Inuits ; et Peglar, valet autodidacte. C’est le seul point noir du livre : une opposition un peu trop manichéenne entre les officiers cultivés et les membres d’équipage, souvent présentés comme des brutes ou des débiles légers.
L’inéluctabilité du destin de l’expédition permet à Simmons d’éviter ses plus gros défauts : pas de cliffhanger systématique en fin de chapitre, de maintien artificiel de suspense ni de ces autres techniques d’écriture trop voyantes dont avait souffert notamment Ilium. Ici le style se met au service de la description d’un environnement hostile (on ressent le froid de bout en bout, on entend les coques se déformer sous la pression de la banquise) et du récit – sans temps morts ni longueurs malgré ses 700 pages – de la dégradation de la situation.
Après son grand détour par une S-F pure et dure mâtinée de peplum sanglant (le diptyque controversé
Ilium/
Olympos — le premier venant tout juste de ressortir en poche chez
Pocket), Dan Simmons se fait plaisir avec
The Terror, joli roman horrifique dans la grande tradition du genre. Mais si Simmons aime la tradition, c'est pour mieux l'avaler toute crue et la digérer à sa façon. Bilan, un gros pavé aussi érudit que passionnant, aussi intelligent que divertissant. De quoi se réconcilier d'un coup avec l'auteur, d'autant qu'il semble continuer sur la voie des romans historiques
tordus en travaillant actuellement sur un texte consacré — entre autres — aux cinq dernières années de
Charles Dickens. Conçu comme une sorte d'hommage au film de Christian Niby (mais souvent attribué à son producteur, Howard Hawks),
La Chose d'un autre monde,
The Terror s'ouvre néanmoins sur une citation de
Melville himself. Dans
Moby Dick, ce dernier (dont nous autres, pôvres français, mesurons assez mal l'influence sur la littérature anglo-saxonne dans son ensemble) disserte quelques pages sur la nature profondément effrayante de la couleur blanche. Ours, requins, icebergs et... baleines, évidemment. Sous cette ombre bienveillante, Simmons prend Melville au mot et retourne aux sources même de l'horreur : le blanc absolu, la neige, les glaces, le monstre, bref, en deux mots, le Grand Nord. Et quitte à user la corde jusqu'au bout, autant ne pas trop en montrer et fonctionner par ellipses dès qu'il s'agit de décrire la chose poilue et griffue qui transforme les humains en puzzles. Clichés, clichés, clichés, sans doute, mais à la sauce Simmons, c'est-à-dire transformés, adaptés, magnifiés, détournés. De fait,
The Terror est un roman impeccable et effrayant, bref,
The Terror fonctionne.
Située en plein milieu du XIX
e siècle et axée autour de la désastreuse expédition Franklin partie à la recherche du Passage du Nord-Ouest, l'intrigue se met en place doucement et distille son poison au compte-gouttes. Dan Simmons ne plaisantant pas vraiment avec la documentation, autant savoir que l'expédition Franklin dont il est question est rigoureusement authentique et que l'auteur jouit de son statut de romancier en s'immisçant uniquement dans les failles de l'Histoire. Dès lors, l'ensemble en devient affreusement
crédible, et le mystère encore plus épais. Deux navires modifiés pour l'occasion (les célèbres
HMS Erebus et
Terror) partis de Londres avec 129 hommes à bord, commandés par Sir Franklin, disparaissent corps et biens dans le grand nord canadien. Ironie de l'histoire, c'est paradoxalement cette disparition qui entraîne la découverte du mythique Passage du Nord-Ouest (début XX
e, par un certain Amundsen, mais en traîneau et pas en bateau) suite aux nombreuses et infructueuses expéditions de recherches menées par la suite qui contribuèrent à l'amélioration des connaissances géographiques de la zone.
Il faut attendre plusieurs décennies pour qu'un cairn soit découvert, avec deux corps. De l'analyse pratiquée sur les cadavres, il ressort que les deux hommes souffraient de saturnisme, maladie liée au plomb et dont la médecine de l'époque ignorait à peu près tout. Un indice suffisamment fort pour avancer l'idée que les boîtes de conserve embarquées à bord des deux navires présentaient sans doute des défauts de soudure (une technique encore mal maîtrisée), ce qui expliquerait le lent empoisonnement de l'équipage. D'autres expéditions archéologiques menées en 2002 ( !) découvrirent d'autres traces, dont un canot contenant des restes humains et... la preuve avérée de cannibalisme. Pour le reste, mystère...
Une histoire tragique trop belle pour être vraie, et évidemment tentante... Le talent de Simmons fait le reste et embarque son lecteur à bord du
Terror sous les ordres du Capitaine Crozier (après la mort de Franklin dévoilée dès les premières pages), dans un paysage désolé, sous des températures inconcevables, dans des conditions hallucinantes de rudesse, avec en plus une sorte de monstre multiforme qui s'amuse à dévorer les membres d'équipage les uns après les autres. Le tout pendant plusieurs mois (les expéditions sont
longues, à l'époque, tout comme les
ténèbres de la nuit polaire), alors que les mutineries grondent, que l'espoir s'amenuise et que la mort est partout. On imagine sans mal l'ambiance, donc, d'autant que Simmons ne prend pas de gants pour nous la balancer en pleine figure.
Impossible de ne pas être immédiatement happé par cette histoire épouvantable, racontée de main de maître et millimétrée comme un thriller. Simmons n'a pas son pareil pour rythmer le texte, tout en approfondissant des personnages attachants et universels. Courage, aveuglement, terreur et volonté de vivre forment l'ossature du roman. Un roman tout bonnement superbe à ne rater sous aucun prétexte.