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Pourquoi j'ai tué Jules Verne

par Bernard Blanc

          Amiens, mars 1905

          Ça y est ! Recommence à neiger. Merde !
          La Cathédrale, plus loin vers le nord, ressemble à une fusée interplanétaire prête au Grand Envol. Pour un peu, ça me rendrait lyrique. Ses flèches dis­paraissent doucement dans le brouillard poisseux qui noie le ciel et les maisons, partout.

          Déguisé en punk, avec des baskets troués et des pan­talons dégueulasses, je sens que je vais vite être trempé jusqu'aux os. Et autour de mon cou les lames de rasoir vont rouiller de la plus cradingue des façons. Je suis descendu dans un hôtel minable, vers la place du Marché. Une étoile. Le type, à la Direction, en me voyant rappliquer avec mon crâne rasé, m'a d'abord pris pour un militaire. Déjà prêt à sourire, brave petit gars et tout...
          Puis il a vu le blouson de cuir et les épingles à nour­rice. Son sourire lui est resté en travers de la gorge, comme une frite pas cuite. Ça a fait tilt dans sa tête. Je le comprends, d'ailleurs, le pauvre. Pas encore habitué à la mode, loin de la capitale.
          Quand j'ai sorti mes billets, il a tout de même fini par me louer une piaule. A appelé la bonniche, une blondasse avec un gros cul, pour porter mes valises. Mais je n'avais pas de bagages.

          Deux jours à traîner dans cette ville pourrie. Ça va être dur. J'ai apporté un roman de Wells. C'est de circonstance : faut être sensible à ce genre de petit détail, c'est ça qui classe un mec, vous voyez. J'ai posé mon livre en haut, sans même jeter un œil à cette saloperie de chambre, puis je suis redescendu prendre un café, histoire de me speeder un peu, et j'ai foncé sous la neige. Ça n'a pas raté. Au bout de quelques mètres, j'avais déjà les pieds trempés.

          A Amiens, c'est facile de se repérer. Même si tu ne connais pas la ville, tu regardes en l'air la Cathédrale et tu te trompes jamais.
          J'allume un clope, jette un molard sur la neige, et je me décide : au plus tôt ce sera fait, mieux ce sera. Pourrai reprendre un train demain matin.
          Bon, c'est o.k. je ne reste même pas deux jours dans cette pétaudière, je finis le travail ce soir.

          C'est dans le centre. Une grande maison à trois étages, solide, dans la belle tradition moyenâgeuse. Le ter­rain de prédilection des punks, quoi.
          Il faut prendre une petite rue sur la gauche. Plus loin, on entend des cris de gosses qui se chamaillent. Tous les bruits d'une ville qui s'apprête à passer une nuit comme les autres, sous le grand ciel blanc de Picardie.
          Et pourtant ! S'ils savaient ! Seraient déjà aux fenêtres en train de guetter le marchand de journaux.

          Lourde porte de chêne, avec des clous gros comme mon poing. Lui qui n'a rêvé que d'étendues sauvages et de déserts torrides toute sa vie, le voilà enfermé entre quatre murs, coincé.
          Il était temps que quelqu'un se dévoue, je crois.
          Je sonne. Deux fois, à coups très rapprochés. Exac­tement comme les paysans qui viennent, trois fois par semaine, apporter des œufs et des légumes. Oh, je me suis renseigné, vous savez. On ne se lance pas à l'aveuglette dans n'importe quelle aventure, même quand on est punk. Le suicide, c'est bon pour les junkies.
          Des profondeurs de la maison résonnent les pas d'Honorine qui s'approche de la porte, dans le hall sombre comme un morceau d'église. Elle entrouvre, après un bruit de grosses clés, et passe la tête.
          Étonnée, Honorine, elle qui comptait déjà l'argent qu'elle donnerait en échange de la bouffe, petite scène bien réglée dans sa vie tranquille qui pue la mort.

          Je ne lui laisse pas le temps de parler. Très vite, je lance la main avec le cran d'arrêt ouvert et lui troue au moins dix centimètres de ventre, et avant qu'elle ne tombe sur le seuil pour foutre du sang partout dans la rue, de mon autre main je la repousse d'un mouvement sec, vers la tache sombre du vestibule. Du sang dans la bouche, déjà. Le choc a défait son chignon, et elle s'écroule les mains sur le ventre, comme pour empêcher ses tripes de s'échapper. Pauvre Honorine. Je n'avais rien contre elle, en plus... Mais dans quelque temps elle se serait mise à écrire ses mémoires, Ma vie avec mon grand homme, ou un truc de ce genre, et ce serait sorti en livre de poche, comme pour cette conne de Céleste, avec l'autre illuminé de la madeleine... Au moins, comme ça, elle termine sa vie tranquille, sans délirer, allongée dans une maison qu'elle bichonne depuis trente ans, la plus belle des morts, pour une vieille.
          Peut-être un peu trop de sang. J'essaierai de faire mieux la prochaine fois.

          Un coup d'œil à la pièce de droite. Table de chêne, parquet ciré, des fleurs sur la cheminée. Calme.
          A gauche, la porte est fermée à clé. Je force un peu, mais ça ne vient pas. J'insiste pas. Suis pas là pour jouer au cambrioleur.
          Reste plus que les étages. La bête doit se tapir là-haut, dans un fauteuil, ou sur son lit.
          Les baskets, c'est bien, c'est silencieux. Je monte quatre à quatre et m'arrête quelques secondes, pru­demment, là où l'escalier tourne.
          Pas de bruit. Seulement la Cathédrale qui sonne sept heures. Maintenant, dehors, il doit faire nuit. Tant mieux pour la suite.
          Tout a l'air de bien se passer. Imaginez que je sois tombé sur un thé dansant. Aurait fallu nettoyer tout ce beau monde. Crinolines froissées, petits gâteaux écrabouillés partout, et surtout le gaspillage de jeunes vierges. J'aime pas le gaspillage. Une fille, ça doit servir. On est comme ça chez les punks, ouais.

          Voilà, ça doit être là. Un filet de lumière sous la porte, et quand j'approche l'oreille de la serrure j'entends la plume qui court sur le papier avec un grattement caractéristique. Encore en train d'écrire ses cochon­neries ! Je parie qu'il raconte comment un super-mec, bien sympathique au demeurant, se promène dans la jungle sur une super-machine. Là, on construira une ville nouvelle, ici, un hôpital, plus loin une autoroute. La jungle recule, vive l'homme !
          Mais c'est terminé, mon vieux, terminé ! Pour un peu, je gueulerais ça à haute voix, style soprano feutré. Peut-être qu'il sortirait dans le couloir, le vioque, avec les yeux hors de la tête, pour chercher un petit bout de fantôme quelque part. Et il tom­berait sur moi, juste la main à avancer, et clac, un trou dans le foie !
          Mais j'anticipe. Pas de panique.

          Nous sommes entre gentlemen. Donc, je tape un coup discret sur la porte de son bureau. Auquel répond aussitôt une voix claire, assurée.
          — Entrez, entrez, Honorine, je vous l'ai dit cent fois, ce n'est pas la peine de vous annoncer, voyons... Tiens, c'est marrant, ça. Il la drague, ou quoi ? A son âge ! Décontracté, moi aussi. J'entre dans la grande pièce aérée, éclairée par plusieurs lampes à pétrole magnifiques. Plein de livres partout, bien sûr. Et entre eux, des gravures originales des principales scènes de ses romans.
          — Bonjour, Jules. Comment ça va ?

          Il n'a pas l'air si étonné que ça de voir un type dépe­naillé et dégoulinant faire irruption, bien à l'aise, dans son domaine. Il se lève de sa table de travail sans dire un mot et s'approche de moi pour mieux m'observer. Puis il semble changer d'avis et va s'allon­ger dans sa chaise longue. C'est l'émotion. Et la crise. Il reste là sans bouger, pendant plusieurs minutes. Faudrait pas qu'il me claque, comme ça, entre les doigts, de mort naturelle... Va tout gâcher, le con.
          Je me penche sur lui, le secoue un peu. Il rouvre les yeux, un petit peu hagard au début, puis il se calme.
          — Oh, vous savez, ça ne m'étonne pas de vous voir là. Je m'y attendais, un jour ou l'autre...
          Me vouvoie. Moi, je lui dis tu, exprès.
          — Tu veux qu'on cause un peu ?
          Je tire à moi la chaise cannelée de son bureau et je m'installe, juste à côté de lui. Une bonne soirée cool en perspective, au coin du feu, à se raconter des voyages extraordinaires et à planer dans la techno­logie de pointe.
          — Si vous voulez, jeune homme. Quoique je n'aie sans doute plus grand-chose à vous apprendre. Si vous êtes ici, ce soir, à l'improviste, c'est que vous avez déjà pris votre décision, j'imagine.
          Tu l'as dit, bouffi. Ça fait longtemps, longtemps que j'y pense. Depuis que j'écris mes premières histoires de fusées, avec des types sympas dedans, prêts à partir dévorer l'espace. Puis, peu à peu, les fusées se sont déglinguées, rouillées, et même écroulées sur l'astroport, et mes héros ont eu mieux à faire qu'à se paumer dans la Lune.
          Mais je n'ai pas oublié que moi aussi j'ai été pris, englué, collé, dupé avec toute cette quincaillerie. Jules, le mal que t'as fait à ma génération !
          Aïe ! Tu vas payer pour tout ça !

          — Monsieur Jules Verne (j'insiste sur son nom, laisse traîner la langue, pour avoir l'air plus redou­table, comme au théâtre), je pense qu'il est large­ment temps que tu t'arrêtes d'écrire tes conneries. Et... comme tu sembles ne pas l'avoir compris plus tôt, je viens te donner un petit coup de main. Mes lettres auraient dû te suffire...
          — Ah, c'est donc vous ces lettres de menace qui choquaient très sérieusement dans tous ces messages d'amitié qui me sont arrivés depuis des mois, quand les gens ont commencé à savoir que j'étais malade...
          — Ouais, c'est moi, le vioque. T'aurais dû comprendre, merde, on n'en serait pas arrivé là... Je serais resté chez moi, peinard, à lire de la science-fiction progressiste, et j'aurais peut-être pas entendu tous ces avions, toute la journée, ronronner au-dessus de ma piaule...
          — Eh, vous savez, je ne suis quand même pas res­ponsable de tout !
          — Fais pas l'innocent, Jules ! Tu as fabriqué tout ça ! Si, dans les chaumières, on plane à l'idée de poser un pied sur la Lune, tu y es bien pour quelque chose, non ? C'est toi qui as propagé ce sale virus dans les couches les plus populaires. Et surtout chez les gosses. Merde, t'y as pensé, aux gosses ?

          Pour un peu, je lui filerais bien une claque. Il s'en rend compte et pose doucement sa main sur mon bras. J'ai comme une décharge. Ça m'aurait étonné qu'il n'aie pas été un peu tout électrique, ce mec !
          — Calmez-vous, voyons ! On va boire un petit alcool... Et me voilà, dans les ombres qui dansent, en train de picoler avec Jules. Dehors, la neige se fait drue. Une véritable tempête. Les flocons étincellent un instant quand ils glissent dans la lumière de la rue. Attention ! Ne pas se laisser distraire ! C'est pas un cocktail !
          — Bon, ton cognac..., je fais, avec un petit claque­ment de langue. (Et j'enchaîne, sans perdre de temps.) T'étais content, hein, avec tes histoires de sous-marins et de fusées ! T'as vu où ça nous a menés, tes conneries ? Tu sais ce que j'en fais, hein, moi, de la science, tu le sais ?

          Comme mon verre est fini, je le lance contre une maquette du Nautilus qui trône sur la cheminée. Je la rate. Dommage.
          Jules a refermé les yeux. Et s'est remis à parler, sur un ton plus monotone. Commence à fatiguer, le vieux.
          — Eh bien, oui, j'y ai pensé aux enfants... J'en ai moi-même, tu sais.
          Attention, il me tutoie. Quart d'heure lyrique. Atten­drissement et tout. Ne pas s'y laisser prendre une fois de plus, au coup du patriarche, le sosie de Victor, avec sa barbe blanche.
          — Et j'ai voulu leur donner envie de partir ! par­tir ! toujours plus loin !
          (Con de Jules, le voilà qui parle comme une publicité TV. Je regarde dans sa main pour voir s'il tripote pas une savonnette ou un truc de ce genre... Un bain moussant, pour partir ! partir ! Con de Jules !)
          — ... et monter sur des chevaux d'acier, et conquérir le monde... ! et plus loin que le monde !
          Complètement gaga, le père Verne. Il délire en plein. L'est temps d'en finir. Je fouille dans mon sac pour voir si j'ai apporté mon remède miracle contre le diabète...
          Je le laisse pas terminer sa litanie. Je dis :
          — Et tous tes successeurs, t'y as pensé, aussi ? Tu as vu ce que tu as fait de la science-fiction ? C'est comme si tu avais accouché d'un monstre !
          Et les mecs se sont engouffrés dans ton sillage, oui, à vomir ! Pendant cinquante ans, à cause de toi, Jules, on est allé saccager les planètes ! Tu vas payer pour ça.
          Et si encore t'avais été socialiste comme ton copain Wells ! Hein, même pas ! Normal : les fusées appar­tiennent aux riches ! Faut du pognon pour enfour­cher un moteur atomique.

          ASSEZ ! D'un geste brusque, je sors de ma poche la petite cuillère prisunic et je la plonge dans le paquet de sucre roux non raffiné que j'ai ouvert dans mon sac. Hystérique, je gueule :
          — Tiens, vieux, je t'ai apporté de quoi guérir radi­calement ton diabète galopant...
          Et je lui fourre la petite cuillère pleine de sucre dans la bouche. Et puis une autre, et une autre. Il n'a même pas la force de se débattre. L'était pourtant plus pimpant déguisé en Capitaine Némo !
          — Tiens, celle-là, c'est pour Vingt Mille Lieues sous les mers ! Et une autre pour Le Rayon vert !
          J'enfourne sans arrêt le sucre brun, tellement speed que j'en perds la moitié en chemin, mais ça ne fait rien, j'ai ce qu'il faut.
          — Hop, une cuillère pour L'Île mystérieuse ! Hop, allez ouvre la bouche, Jules, voilà pour De la Terre à la Lune !
          A la fin, comme je commence à avoir une sérieuse crampe au bras, ça traîne un peu trop à mon goût. Je prends, d'une main, le kilo de sucre, et de l'autre main je lui ouvre la bouche de force. Au passage, j'arrache quelques poils de sa belle barbe bouclée. Ne pas les perdre, surtout, ça fera un souvenir. Et je verse directement le sucre. Il bave, il en a partout. Quel vieux dégueulasse ! Encore plus crade que Bukowski.

          C'est fait. Me glisser dans l'ombre complice de la rue a été simple comme un jeu d'enfant. J'ai fouillé la maison, avant de partir. Piqué le manuscrit ori­ginal d'Autour de la Lune, on ne sait jamais, si un jour je n'ai plus de fric pour acheter de l'héroïne... Suis rentré à l'hôtel, j'ai coincé les poils de barbe dans le bouquin de Wells et j'ai sifflé une bonne bou­teille de côte de Provence.
          Traîné dans le bar et feuilleté le journal. Dedans, une publicité en couleur payée par Hachette : « 1828-1978. Pour le cent cinquantenaire de la nais­sance de Jules Verne, la Librairie Hachette, son éditeur depuis 1914, se devait de célébrer son anni­versaire. Elle publie les intégrales de Jules Verne... Prix de lancement : 29 francs. »

          J'aurais vraiment dû agir plus tôt, je crois.

Première parution : 01/02/1978
Date de mise en ligne : 24/05/2003

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