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Pensez à eux


Une aventure de Stanislas et Bruno


par Laurent Kloetzer

          Cette histoire vous est offerte par Cleer.
          Be yourself*

          (*soyez vous-même)

          Matin suédois
          Dès le début, j'ai su que ça ne serait pas une bonne journée. Je me dis ça tous les matins depuis trois mois, notez... Mais ce jour-là, c'était particulièrement vrai.
          Je suis arrivé au bureau à la bourre. J'ai couru pour avoir le bus, j'ai couru pour avoir le train, moralité j'étais déjà épuisé en arrivant au bureau. Et le portillon électronique qui nous accueille dans l'entrée indiquait 10h12. Je suppose que c'est pour culpabiliser les employés.
          Bruno ne fera aucune remarque. Il n'en fait jamais aucune, ce n'est pas son genre ; mais même s'il ne me regarde pas, je devine le regard de reproche qu'il pourrait me lancer.
          Et j'ai bien senti qu'ils me regardaient. Eux, mes nouveaux collègues, même depuis trois mois que je bosse ici ce sont toujours mes nouveaux collègues... Ceux du troisième étage, direction des ressources humaines.

          Mon bureau est tout au bout du troisième étage de la tour Cleer, au-delà d'un dédale de portes ouvertes et de parois transparentes. Tout le monde est déjà là, en train de téléphoner, de travailler face à son ordinateur, de se réunir autour d'un café. Dans ce palais de clarté et de lumière, je vois tout le monde et tout le monde me voit. Tout le monde voit combien j'arrive en retard.
          Et puis je suis obligé d'aller les saluer, afin de bien appuyer ce dernier fait. D'aller serrer la main en souriant d'un air gêné à tous ces collaborateurs en veste blanche qui me sourient de leurs dents bien alignées. Qui me regardent de leurs yeux si bleus. Moi je souris d'un air gêné parce que je n'arrive pas à me souvenir de leurs prénoms. Ils sont tous suédois et je fais un blocage sur les prénoms suédois... Leif, Einar, Sven, Gustav, Rhea, Katarina, je n'arrive jamais à enregistrer.
          Et eux me disent :
           – Bonjour Stanislas. Comment ça va ?

          Mon bureau est très grand, mais ce n'est pas mon bureau. C'est le bureau de Bruno. Deux murs sont vitrés et donnent sur le reste de l'étage. En face de la porte, c'est la fenêtre, tellement transparente qu'on a l'impression qu'on va tomber le vide. Elle donne sur l'esplanade de la Défense, en fait, avec une belle vue sur le CNIT, l'arche, et le gros pouce dans le fond. Le mur de gauche, par contre, est un vrai mur, sans vitres. C'est pour ça que les architectes d'intérieurs ont dû imposer de le couvrir.
          Il y a juste une grande affiche de quatre mètres de haut (il y a du plafond), blanche et bleue, les couleurs de la boîte. Avec le nom écrit en grosses lettres bleu pâle. CLEER. Et le slogan, en dessous, écriture italique. Be yourself*. (avec la traduction, comme ils l'imposent toujours. *Soyez vous-même). On ne rit pas. Je n'ai pas envie de rire.

          Mon chef était là, dans le bureau. Chef d'équipe, c'est son titre. Il s'appelle Leif, je crois, cette semaine. Apparemment, il change souvent, je n'arrive pas à comprendre suivant quelles règles. C'est possible, aussi que ce soit toujours le même vu que je n'arrive pas à mémoriser son prénom.
          Il me tend la main, broie la mienne.
          – Bonjour Stanislas.
          – Bonjour. (Je ne peux même pas dire bonjour Leif. Je ne suis pas sûr que son prénom soit Leif).
          – Tu envisages de bosser à mi-temps ?
          Je dis bonjour à Bruno, qui est toujours très aimable, lui. Et je souris à la vanne du chef, pour montrer que j'ai trouvé ça drôle. Je n'ai pas vraiment envie de rigoler, pas envie qu'ils me virent, aussi. Il faut vraiment que j'arrive à me lever, que j'arrive à entendre ce putain de réveil.
          – Je passais pour vous dire qu'on vous confiera une mission, aujourd'hui.
          Une mission. Ca faisait longtemps.
          – Elle consiste en quoi ?, je demande.
          – Ripley vous expliquera.
          Ripley. La première fois que j'entendais son nom. Pas la dernière, je l'ai senti tout de suite.
          Et quand le chef est sorti, j'ai demandé à Bruno.
          – C'est qui, ce Ripley ?
          Il a levé les yeux de son ordinateur. Très calme, comme toujours. Je ne connais personne à qui l'uniforme Cleer aille aussi bien. Personne qui porte aussi bien ce genre de lunettes sans monture. Bruno a les cheveux très courts, impeccablement coupés. Il est si bien rasé qu'on dirait qu'il est imberbe.
          – Une personne nommée Ripley remplace depuis hier monsieur Thorskand.
          J'acquiesce. Je ne sais pas qui est monsieur Thorskand. Mais il y a au moins une chose réjouissante. Ripley, c'est un nom mnémotechnique. Au moins, je m'en souviendrai.
          Il replonge dans son travail et moi je vais m'asseoir à mon bureau.

          Mon bureau.
          C'était à l'origine la petite table sur laquelle on posait l'imprimante. Juste au pied de l'immense affiche Cleer (Be yourself*). Maintenant l'imprimante ronronne par terre et moi je me cogne les genoux sur une table trop basse. Ou alors c'est mon siège en plastique blanc ergonomique qui est trop haut. Quoi qu'il en soit, pour pouvoir atteindre le clavier de mon vieux 286 portable a écran monochrome, je suis obligé de me pencher en permanence ce qui fait que je me mange des douleurs lombaires insupportables, le soir, quand je me couche.
          On va toujours dire que je me plains.
          – Au fait, Bruno...
          Il lève les yeux de son ordinateur. Son geste est exactement, au millimètre près, celui qu'il a accompli il y a cinq minutes. Il me regarde exactement de la même façon. Je suppose que je pourrais l'interrompre un million de fois, il lèverait les yeux de sa machine avec le même mouvement, il resterait toujours aussi calme. Bruno est incroyablement calme, vous ne pouvez pas vous figurer à quel point.
          – Au fait, Bruno, quand est-ce que je vais avoir un nouvel ordinateur ? Une entreprise moderne comme Cleer ne devrait pas employer de telles vieilleries... Ca nique un peu l'image de marque, non ?
          Et lui, très posé :
          – Les commandes de nouvelles machines se font chez monsieur Röös. Einar Röös. Tu dois remplir une demande d'investissement.
          – Ah oui, tu me l'as déjà dit. Où est-ce qu'on peut se procurer une demande d'investissement, déjà ?
          – Au sixième étage. Auprès de monsieur Stocksam. Tu devras ensuite la faire signer par la gestion, par madame Stmr, puis au suivi des commandes, par monsieur Wahlöo.
          – C'est tout ?
          – Non, il faut que ta demande soit approuvée par le chef de d'équipe.
          – Ah, merci.
          – Je t'en prie, Stanislas.
          Il sourit légèrement. Je me dis que c'est par politesse. Pour ne pas avoir à me dire que c'est du sadisme.

          Introducing Ripley
          Entre Ripley.
          – Bonjour messieurs.
          On se lève, on serre les mains. Et Bruno demande :
          – Voulez-vous un café ?
          – Volontiers.
          Me laissant seul avec Ripley.
          Ripley est androgyne, distant, élégant. La première fois que je l'ai vu (cette fois-ci, où j'étais seul avec lui pendant que Bruno allait chercher le café) j'ai cru que c'était un homme. Puis j'ai douté, alors j'ai regardé ses mains (infaillible pour déterminer le sexe des gens). Des mains fines aux ongles bien manucurés. Hum... Une femme alors ? Visage lisse, neutre, cheveux noirs, courts et bouclés, très fins, très bien coiffés. Et un costume blanc crème, légèrement cintré, ne portant nulle part le logo de Cleer.
          Je l'ai dévisagé comme ça un bon moment, de manière totalement impolie, sans m'en rendre compte. Il a souri légèrement :
          – Tout va bien, monsieur Klotz ?
          J'ai sursauté, désorienté. Quelque chose dans ma tête s'est mis à hurler qu'il fallait que je fasse la conversation, que je montre ma joie de travailler pour l'entreprise, quelque chose comme ça. Mais la seule question qui me venait à l'esprit était Ripley, vous êtes un homme ou une femme ? qui est une question que l'on ne pose pas à un collègue. Je me suis creusé la tête pour voir ce qu'avait dit Bruno à son sujet, s'il avait dit Monsieur ou Madame Ripley... Impossible de me souvenir.
          – Heu, oui, oui, tout va bien, je...
          Bruno revient avec les cafés fumants dans des gobelets transparents, interrompant cette scène gênante. Des cafés Crystal Cleer, du café décoloré, spécialité de la maison. A chaque fois, j'ai l'impression de boire de l'eau chaude avec un goût dégueulasse.
          – Pouvez-vous nous parler de la mission ?
          Ripley hoche la tête, boit une gorgée de café, tout en ne me quittant pas des yeux. Je trempe mes lèvres dans mon gobelet brûlant (beurk !), puis je le pose sur la table de l'imprimante à côté du clavier du 286.
          – Vous connaissez l'entreprise Pensez A Eux. C'est une société appartenant au holding.
          Ce n'était visiblement pas une question. Et moi je ne connais pas l'entreprise, je n'ai pas réussi à apprendre par coeur l'organigramme de la boîte... C'est peut-être pour cela que Bruno intervient :
          – C'est une société qui vend des cadeaux d'entreprise par Internet, c'est cela ?
          Léger sourire de Ripley. Ripley a une voix politiquement correcte, le genre de voix qu'on entend mais qu'on oublie. Ca n'aide en rien pour répondre à la question que je me pose à son sujet. Merde, Bruno, donne-moi un indice...
          – Entre autres. Pensez A Eux vend des cadeaux personnalisés, aux entreprises et aux particuliers. Par téléphone et par Internet. Elle ne représente pas un énorme chiffre d'affaires, mais c'est une entreprise de prestige, importante pour l'image de Cleer en France.
          Encore une gorgée de café pour ponctuer cette dernière déclaration et préparer la suivante :
          – Il y a deux jours, un télémanager de PAE a mis fin à ses jours après être rentré chez lui.
          PAE. C'est quoi, ça ? Ah oui ! Pensez A Eux, bien sûr. Et alors ?
          – C'est la troisième fois en dix jours qu'un tel événement se produit dans l'entreprise. D'après la police, les circonstances ne laissent chaque fois aucun doute. Il s'agit d'actes volontaires n'ayant aucune origine criminelle. Peut-être est-ce dû à la malchance. Toutefois, de tels actes nuisent au moral dans l'entreprise. La mort d'un collaborateur entraîne une baisse de productivité de 1,0 à 2,5 %. Les effets cumulatifs sont difficilement mesurables. La responsable commerciale, madame Price ne sait pas comment réagir. La direction a donc jugé bon d'envoyer les Clarificateurs. Vous, messieurs.
          – Quelle sera exactement le but de notre mission ?
          – Un document sur l'Intranet résume tous les faits que vous avez besoin de connaître ainsi que le cadre général de votre travail. Ce dernier consiste en trois points. 1) Comprendre les causes de la baisse de productivité, 2) faire cesser le phénomène et 3), juger de la compétence de madame Price à faire face à de telles crises, afin de penser à un éventuel outsourcing. Avez-vous des questions ?
          – Il me semble que le point 1) est assez facile à résoudre, je dis. La cause de la baisse de productivité, ce sont les suicides, non ?
          Ripley de Bruno me regardent en même temps d'une manière totalement neutre. C'est là que je remarque que Ripley a les yeux d'un gris très clair. Et que je ferais mieux de fermer ma gueule plus souvent.
          Fin de l'entretien.
          C'était ma première rencontre avec Ripley, la première mission qu'il nous confiait. Pas la dernière, oh non.

          Télémanagers en détresse
          Nous sommes dans le train de banlieue, Bruno et moi. Bien sûr, nous portons l'uniforme Cleer, c'est vachement discret. Veste blanche coupe sport, chemise bleu-Cleer, pantalon droit, blanc aussi. Discret logo Cleer sur la poitrine. Un costume ont été dessinés par un grand couturier, un peu comme la tenue de travail des agents de la RATP. Un costume qui nous donne l'air de... je ne sais pas quoi.. D'infirmiers ? de gardiens d'asile ? de trafiquants de drogue sud-américains ? Je n'arrive pas à déterminer.
          Il fait très beau, même le vieux train de banlieue de la ligne de Versailles paraît joyeux. Bruno termine de lire la sortie imprimante de l'ordre de mission. Je profite du fait qu'il en est à la dernière page pour l'interrompre et demander :
          – Bruno ?
          – Oui Stanislas ?
          – Ripley, c'est un homme ou une femme ?
          Bruno me dévisage calmement. Les cheveux très courts, ça met en valeur le visage. Je suppose qu'on peut dire que Bruno est beau. Un peu comme un avion de guerre peut être beau.
          – Stanislas, nous n'avons pas à nous mêler de la vie privée de nos supérieurs.
          Il me tend le dossier.

          Trois télémanagers de chez PAE ont mis fin à leurs existences. Des suicides, quand on parle en vrai langage. Les trois travaillaient au service de télémarketing, qui emploie trente personnes (sur un total de quarante-trois) chez PAE.
          Nadine Boutelier, trente et un ans, depuis trois mois dans l'entreprise. Célibataire, pas d'enfants. Morte dans la nuit du vendredi 4 mai, après avoir pris un petit peu trop de calmants.
          Karim Salah, vingt-sept ans, depuis six mois dans l'entreprise. Célibataire, pas d'enfants. Mort dans la soirée du jeudi 10 mai en jetant un sèche-cheveux dans sa baignoire.
          Joséphine Petit, trente-trois ans, depuis quatre mois chez PAE. Divorcée, pas d'enfants. Le lundi 14, avant-hier, elle saute devant témoins par la fenêtre de son HLM. Depuis le quatrième étage.
          Les trois ont laissé un mot, sur la table de la cuisine ou sur le rebord de la baignoire, évoquant leur mal-être, leur déprime, leur solitude. Le genre de trucs cool à lire durant les voyages en train... Je regarde tristement les photos souriantes et impersonnelles qui accompagnent les CV. Les lettres de motivation soignées. Je pense à l'endroit où sont les gens qui se sont fait chier à remplir ces pages à la main. Sentiment de futilité des choses.
          Je soupire. Ca doit être parce que l'ambiance de la boîte est vraiment pourrie qu'ils se suicident, il n'y a pas d'autre explication. Je vais essayer de faire un rapport dans ce sens, un truc qui suggérera des améliorations pour les conditions de travail, plus de lumière, plus de soleil, plus de pauses café. Ca me redonne un peu de peps, je souris au soleil, il fait vraiment beau. Puis je relis le dossier car un truc m'a fait tilter...
          – Bruno, je crois que je tiens quelque chose.
          Il fronce légèrement les sourcils, intéressé. Pour une fois que je remarque un détail avant lui.
          – Quoi donc ?
          – Les trois travaillaient dans l'entreprise depuis moins de six mois !
          Il hoche la tête :
          – Pensez A Eux a été mise en place en novembre dernier. C'est écrit sur la première page.

          Nous arrivons. Il est un peu plus de treize heures, il fait toujours aussi beau. J'ai faim.
          PAE est installée au fin fond d'une zone industrielle, nous avons dû prendre au moins deux bus pour arriver, le genre de bus qui ne passent que toutes les quarante minutes. Le ciel est bleu, l'herbe très verte, les rares voitures ne roulent pas très vite comme si les conducteurs voulaient profiter du soleil. Autour de nous, plein d'entreprises au milieu de leurs propriétés entourées de grillage. J'ai vraiment faim. Bruno avait pensé a emporter pour lui un sandwich suédois avec plein de choux rouge, de harengs fumés, de concombre et de bacon. Moi je voulais acheter un truc dans une boulangerie sur le chemin, mais il n'y avait aucune boulangerie sur le chemin. Normal.

          Un service qui vous est offert par Cleer
          Encore dix minutes pour trouver le n°237 passage des pivoines. Cette espèce de bâtiment en forme d'entrepôt, aux murs de couleur claire. Des arbres bien entretenus bordent le chemin qui mène à l'accueil, et un petit panneau indique : Pensez A Eux, une entreprise du groupe Cleer. Dans le hall, une standardiste souriante annonce notre arrivée à madame Price, responsable commerciale. Sur la droite, des employés bavardent en sortant de la cantine. Peut-être que je pourrais aller chiper un morceau de pain ?

          Serrage de mains, sourire stressé : madame Price est une jeune femme assez jolie, portant bien le tailleur jupe. Ca lui fait de belles jambes et de beaux mollets. Sa poignée de mains est rapide et fuyante, je la sens assez inquiète. Mais Bruno la rassure vite. Sans rien dire de particulier, juste en parlant un peu. J'ai remarqué que la voix de Bruno faisait cet effet là, surtout aux femmes. Il est très calme, avec une voix chaude, rassurante. Il donne une grande impression de compétence, le genre de gars avec qui on est tout de suite en confiance... Moi qui le connais un peu mieux, je sais qu'il emploierait exactement la même voix chaude et rassurante pour dire je voudrais une baguette s'il vous plaît, ou ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie.
          Mais ça, madame Price ne le sait pas encore.

          Elle nous reçoit dans son bureau, le seul bureau de l'entreprise où on peut avoir un peu d'intimité. On voit les arbres par les fenêtres, il y a une jolie plante verte bien entretenue. Je n'arrive pas à comprendre ce qu'elle raconte à Bruno, j'ai trop faim pour y prêter vraiment attention, je me sens un peu planant. Etat d'ascèse. Je comprends juste que le ton de sa voix est un rien artificiel, qu'elle n'arrive pas totalement à masquer son inquiétude. Pour vous, madame Price, ou pour vos employés ? Je n'ai pas oublié le point 3) de la mission.

          – Je vais vous montrer les locaux. Comment dois-je vous présenter aux employés ?
          – Comme ce que nous sommes, répond Bruno. Des Clarificateurs, de la direction des ressources humaines. Généralement, les gens comprennent.
          Je me lève, un peu titubant. Je viens de me rendre compte qu'il y a une tache sur mon beau pantalon blanc, juste au-dessus du genou. Merde... Déjà que mes cheveux longs n'étaient pas tout à fait dans l'esprit de la maison...

          Le service télémarketing. Je n'avais pas bien percuté... Une grande salle, avec de grandes fenêtres. Il y fait très clair. On y trouve une vingtaine de petits boxes, disposés en étoile par trois ou par cinq. Les parois de séparation sont transparentes au-dessus du niveau des tables de bureau. Brouhaha. Plein de conversations en même temps. Effet cocktail party. Et les télémanagers, chacun dans sa boîte, avec son micro casque, son ordinateur à écran quatorze pouces, ses notes, son café crystal. Tap tap tap font les mains sur les claviers...
          – Pensez A Eux bonjour...
          – Payez-vous par chèque ou par carte bleue ?
          – Pour cette occasion, nous vous proposons un bouquet de douze roses rouges pour un prix de 149F, port compris...
          – Offrir une musique d'un film que votre amie a aimé est toujours un succès...
          – Trois formules d'hébergement. Hôtel trois étoiles, ...
          – Quels âges ont vos enfants ?
          – Payez-vous par chèque ou par carte bleue ?
          – Pensez A Eux vous remercie de votre appel... Pensez A Eux est un service qui vous est offert par Cleer.

          Les voix montent de partout, commerciales, sereines, elles m'environnent, tourbillonnent autour de moi. Le soleil m'éblouit, je vois les affiches (le sourire s'entend au téléphone, la vente naît d'une attitude positive...) les couleurs, les écrans d'ordinateurs me donnent l'impression de clignoter, comme quand ils sont filmés à la télévision. Le reflet du soleil sur la barrette de cuivre dans les cheveux d'une femme, la silhouette trop blanche de Bruno, les mollets de madame Alexandra Price... Pensez A Eux, bonjour, Pensez A Eux, bonjour, Pensez A Eux, bonjour, Pensez A Eux, bonjour...
          La voix de madame Price qui explique :
          – Cinq télémanagers sont chargés de recevoir les appels. Dix autres appellent les clients, choisis au hasard dans l'annuaire et dans les bases de données de Cleer, afin de leur proposer nos services. La société est jeune, c'est le moyen que nous avons choisi pour nous faire connaître. Du marketing direct, si vous voulez.
          – Et ces deux personnes qui n'ont pas de micro casque, là-bas ? (ça, c'était mon Bruno de collègue)
          – Elles se chargent de répondre aux commandes qui nous parviennent via notre site Internet, www.pensez-a-eux.com . Par ce moyen, nous enregistrons déjà plus de cent vingt commandes par jour. La maintenance du site nous pose quelques problèmes parce que...
          Je déconnecte. Pensez A Eux, bonjour, Pensez A Eux, bonjour, Pensez A Eux, bonjour, Pensez A Eux, bonjour... Pensez A Eux est un service qui vous est offert par Cleer.
          On crie autour de moi.
          – Monsieur ! Vous allez bien ?
          – Asseyez-vous ! Là, apportez une chaise !
          Je crois que je suis tombé. On me traîne sous les aisselles, je chute sur une chaise plus confortable que la sculpture d'art moderne en plastique sur laquelle je m'assois d'habitude au bureau. Je ne me sens vraiment pas bien, j'ai envie de vomir. J'aurais dû prendre un petit-déjeuner ce matin, mais il n'y avait plus de Nutella. Une petite voix me murmure que je fais un peu d'hypoglycémie.
          – Vous allez bien, monsieur Klotz ?
          Je murmure :
          – J'aimerais manger quelque chose.
          Madame Price :
          – Francis, vous voulez bien aller chercher une barre chocolatée ou un sandwich pour monsieur Klotz au distributeur, en bas ?
          Un petit blond frisé quitte la salle, obéissant à sa patronne, partant en quête d'un peu de nourriture pour votre serviteur. Le brouhaha léger des voix n'a pas cessé. Je ne l'entends plus. Ma vision se refocalise, j'ajuste mes lunettes sur mon nez. Plein de sollicitude, Bruno pose un café crystal fumant juste à côté de moi.
          Je suis assis dans un boxe, à côté d'une opératrice (je ne connais pas le féminin de télémanager). Elle sourit à son écran, parle dans le vide à un interlocuteur invisible :
          – Nous avons un grand choix de voyages, même pour les budgets les plus réduits.
          – Stanislas ?
          – Oui Bruno ?
          – Repose-toi un peu, mange quelque chose. Je vais inspecter les lieux et poser quelques questions. Quand tu te sentiras mieux, va à côté de la machine à café et discute un peu avec les employés.
          Je me sens comme un petit enfant auquel on donne des recommandations. Ce n'est pas désagréable.
          – Bien Bruno.
          Il sourit légèrement et s'éloigne.

          Je récupère doucement, je suis un peu stone. Il fout quoi, Francis, il s'est perdu dans l'escalier ? Et mon sandwich ? Je regarde ma voisine qui parle à son écran. Elle est vraiment jeune, pas plus de vingt-cinq ans, le type méditerranéen, espagnole sans doute. Et jolie, aussi. Elle ne cesse pas de sourire comme elle parle au client.
          Un courrier qui lui est adressé, posé sous mon gobelet de café qui refroidit, indique qu'elle s'appelle Helena Carvalho. Je regarde autour de moi, attendant mon sandwich. Je la regarde travailler. Elle porte des vêtements de jeune fille à la mode, un pantalon large et un petit haut moulant. J'essaie de ne pas trop fixer ses seins, mais je dois admettre que c'est le genre de vision qui met de bonne humeur.
          Je me redresse doucement, pour ressembler un peu moins à un vieux sac plastique abandonné dans une poubelle. Je viens de comprendre comment ils travaillent... Une fois qu'ils ont un client au bout du fil, ils lui posent des questions sur le cadeau qu'il veut offrir, sur le budget, et sur la personne à qui il veut l'offrir. Tout ça est rentré dans un logiciel qui a l'air fort bien foutu. Cadeau d'entreprise, de mariage, d'anniversaire pour un gosse. Gosse de cinq ans, sept ans, dix ans, garçon fille, adolescent. Départ d'un PDG, PDG dans l'informatique, dans l'industrie, issu d'une grande école, départ en retraite, couronne d'enterrement... L'ordinateur balance une liste de suggestions classées par affinités qu'Helena présente au client avec enthousiasme.
          Pensez A Eux évite d'avoir à réfléchir pour offrir des cadeaux. C'est tout bonnement génial ! Moi, je ne sais jamais quoi offrir à ma mère pour Noël... Ils livrent et font même les paquets dans la couleur choisie.
          – Je résume votre commande, monsieur. Un flacon d'eau de toilette Fragrance, accompagné d'une carte manuscrite A nos amours, dans notre paquet Plaisir d'offrir de couleur rose. Votre commande sera postée sous quarante-huit heures. Pensez A Eux vous remercie de votre appel. Pensez A Eux est un service qui vous est offert par Cleer.
          Elle souffle. Son sourire disparaît immédiatement, remplacé par une grande lassitude.
          – Mademoiselle ?
          On dirait qu'elle m'aperçoit pour la première fois. Elle cligne des yeux comme pour en chasser les scintillements informatiques. Puis sourit légèrement. J'insiste :
          – Vous n'auriez pas du sucre ?
          – Si, si, attendez...
          Elle ouvre un tiroir, me désigne une boîte en carton rose de morceaux taille n°3. J'en prends une demi-douzaine que je dilue dans mon café crystal pour lutter contre l'hypoglycémie. Je bois une gorgée. C'est tiède, vraiment dégueulasse... Pour dégeler un peu l'atmosphère, je dis :
          – Vous aussi vous avez eu à remplir ces questionnaires à la con pour améliorer le café crystal ? Apparemment ils vont nous en servir pendant des années...
          Ca la fait légèrement sourire, un petit sourire fatigué, un peu paumé.
          – Vous faites quoi, ici ? elle demande.
          – Je suis Clarificateur. On m'envoie quand il y a de petits problèmes. Ca ne vous dirait pas de m'accompagner en bas, à la machine à café ? Je prendrais un sandwich et vous pourriez faire une pause.
          Ce café tiède me donne encore plus envie de vomir. Elle a une voix très douce, beaucoup plus fatiguée que celle qu'elle prend au téléphone.
          – Je viens de faire une pause. Et je ne dois pas quitter mon poste. Je suis désolée, ça aurait été volontiers.
          – Les horaires sont contraignants ?
          – Oui et non. On n'a pas le droit de bosser plus de vingt heures par semaine. C'est très flexible. Et on doit régulièrement assurer le service jusqu'à neuf heures du soir. Ou à partir de huit heures du matin, pour les entreprises. Il va bientôt y avoir un service de nuit, comme ça on pourra répondre aux commandes venant du Canada...
          – Vingt heures par semaine ? C'est cool !
          Elle n'a pas l'air de partager mon enthousiasme.
          – C'est vingt heures payées vingt heures, vous savez... Et puis comme je fais de la prospection, je dois appeler toute une liste de gens par jour. Et là, j'ai pas terminé, il m'en reste au moins vingt à faire...
          Je me dis que c'est le bon moment pour aborder le sujet de la mort de ses collègues. Il faut quand même que je travaille un peu, sinon Bruno va encore me regarder d'un air froid et je ne serai jamais embauché à la fin de ma période d'essai. Je jette un coup d'oeil autour pour tenter d'apercevoir mon collègue Clarificateur. Nulle part en vue, Price non plus. Ils doivent être dans son bureau.
          – Oh ! dit Helena.
          – Quoi donc ?
          – Vous avez une tache sur votre pantalon. Comment vous vous êtes fait ça ?
          J'en étais sûr, j'en étais sûr... Parlons d'autre chose :
          – A ce propos, je voudrais vous parler de... de votre collègue qui...
          – Attendez, j'ai un appel ! Pensez A Eux bonjour...
          Merde. J'espère que ça ne durera pas trop longtemps. Je devrais aller dans les toilettes, tenter d'enlever cette putain de tache. Mais j'ai trop envie de vomir, il faut que je mange autre chose que du café ! Je crois que le Francis m'a oublié. Salaud.
          Coup d'oeil à Helena. Son coup de fil a l'air parti pour durer. Elle ne regarde plus l'écran, elle a l'air concentré sur ce que l'autre lui dit. Sans doute un interlocuteur qui ne parle que serbo-croate et qui essaie de faire comprendre qu'il veut une boite de chocolat pralinés pour sa grand-mère qui vit à Gdinsk. Elle est vraiment jolie, Helena, même quand elle n'a plus son sourire commercial. Et ses petits seins fermes sont une des rares choses qui continue à me maintenir de bonne humeur dans cette journée de merde. Dehors, une couche de nuages gris a caché le ciel bleu. La zone industrielle où nous nous trouvons ne me paraît plus si bucolique.
          Je ferme les yeux.

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Première parution : 01/06/2000
Date de mise en ligne :

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