Enfin l'on retrouve cette grande belle dame de la SF dans une édition accessible aux bourses plates ! Bonne nouvelle. Et bon roman. Tuvek est un égaré aux cheveux bruns dans une société semi-nomade de guerriers blonds barbares. Sa mère est la concubine du chef de la tribu, mais le rang de l'adolescent (fils du chef, et son successeur) ne lui évite pas les brimades. Petit à petit, s'affirme sa différence envers ceux qui le persécutent. Il n'aura de cesse de devenir un guerrier parfait pour se faire respecter. Aidé par l'apparition de
pouvoirs qui achèvent de le différencier, il y parviendra. Jusqu'au jour où il rencontrera un destin différent par l'entremise de Demizdor, habitante des cités, qui devient son esclave, son ennemie et son unique amour. Tuvek va, par elle, découvrir son vrai nom, son origine réelle et être lancé dans une quête semée d'embûches pour retrouver sa vraie mère, la traîtresse sorcière blanche Uastis, et venger son père, l'aventureux Vazkor, dont il prend le nom, en ayant reçu l'apparence et les caractéristiques magiques en héritage. Ce livre, qui n'est que la première moitié d'un dyptique dont la seconde,
Quest for the white witch, ne se fera (espérons-le) pas trop attendre, appartient sans conteste à
l'heroic fantasy.
L'accumulation des coups de théâtre ainsi que des thèmes tels que l'enfant trouvé, les faux parents, les masques et autres passages secrets renvoient quant à eux au roman populaire. Mais, ici aussi, comme dans les romans d'une Elizabeth Lynn, la subversion est à l'œuvre. Moins en évidence, mais pareillement efficace, le travail de déconstruction des vieux thèmes effectué par l'Anglaise Tanith Lee se situe en effet dans le même registre que celui de sa consœur américaine. La chatoyance merveilleuse du style les différencie, c'est vrai, mais l'utilisation des mythes (échos des traditions celtes et indiennes entre autres) les rapproche. Ils sont comme des coins qui jouent contre la marche routinière de la narration. Au niveau du discours, des paragraphes à la deuxième personne du singulier (tu) brisent l'unité de la relation à la première personne, et ce sans aucune justification. Vive l'acte (en apparence) gratuit ! Enfin, il faut déceler l'évolution du héros qui se voit guider dans sa quête soit par des femmes, soit par des esclaves, soit par des Noirs — on est loin de l'apologie fascisante du bel aryen blond, bien au contraire ! De brute machiste sans scrupules, il évolue, comme sans y prêter grande attention, vers une attitude beaucoup plus consciente et tolérante. D'autant qu'il ajoute à ses aptitudes de tueur un don, un pouvoir de guérison. Si vous aimez
Gor, je doute que vous aimiez.
Pierre-Paul DURASTANTI (lui écrire)
Première parution : 1/7/1984
dans Fiction 353
Mise en ligne le : 1/11/2005