Encore un peu de verdure présente un développement rigoureusement linéaire : parce qu'une vieille folle, Miss Francis, a inventé une sorte de fertilisant miracle, le Métamorphosant, parce qu'un représentant de commerce sur la touche, Albert Weener, en a fait l'essai sur la pelouse miteuse d'un paisible citoyen d'un bas-quartier de Los Angeles, le monde subit une invasion contre laquelle science et technique ne peuvent rien, et périt étouffé. C'est aussi simple que cela : l'herbe des Bermudes (dite aussi herbe-du-diable), touchée par le produit de Miss Francis, devient si robuste et croît avec une telle rapidité que rien ne peut s'opposer à son avance. Los Angeles est bientôt recouverte, puis les Etats-Unis, puis le reste du monde. Aussi simple que cela, vous disais-je... Et bien plus drôle que vous ne pourriez le penser ! En fait, Encore un peu de verdure (Greener than you think en anglais — pour pasticher le Darker than you think de Jack Williamson) est un vrai chef-d'œuvre d'humour noir — pardon, d'humour vert ! — et, je vous le dis tout net, un vrai chef-d'œuvre tout court. L'auteur a délibérément choisi le style comédie pour nous conter sa peu banale fin du monde, écrite à la première personne par la plume de Weener lui-même qui, près de sa fin, a décidé de coucher son histoire sur le papier. Le récit de la montée de l'herbe, fait par un irresponsable égoïste et mégalomane, devient une loufoquerie colossale, une hénaurmité digne des plus beaux exemples de l'humour à l'américaine qui ne craint pas, contrairement à celui à l'anglaise qui se chausse en daim, de marcher avec de gros sabots. En l'occurrence, ces sabots sont ceux du spectacle et de la satire.
Spectacle, Encore un peu de verdure a le souffle des grandes productions cinématographiques, avec mouvements de foule, vues aériennes, technicolor, grand écran et son stéréophonique, sans oublier quelques incidentes au récit, comme cette Troisième Guerre mondiale au cours de laquelle bon nombre de divisions russes débarquées sur le sol américain (ô scandale !) sont avalées en douceur en profondeur par l'herbe-du-diable. D'ailleurs, tout commence à Los Angeles, dont Hollywood n'est qu'un quartier : cet ancrage ne trompe pas.
Satire, le roman l'est de l'arrivisme individuel à l'américaine, et du capitalisme collectif à l'américaine, l'un suscitant l'autre (raccourci simpliste mais efficace) et les facteurs étant intégrés dans la seule personnalité de l'abominable Weener, qui fait tranquillement fortune avec la production d'un aliment de synthèse dont le brevet a été escroqué à un naïf, tandis que le monde croule, ou plutôt se rétrécit irrévocablement autour de lui. On n'oubliera pas de sitôt sa phrase favorite : Dans la limite du raisonnable, bien entendu, qui fera désormais pendant, dans les annales de la SF, au C'est la vie de Kurt Vonnegut Jr.
On croit toujours que les traductions ont épuisé le fond classique anglo-saxon. Celle du roman de Moore, qui s'est faite avec le confortable retard de 28 ans, nous prouve qu'il y a encore du fameux à glaner dans ce fond-là...
Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/9/1975
dans Fiction 261
Mise en ligne le : 17/7/2003