Edition DENOËL, & d'ailleurs (2005)
A l'origine influencé par le surréalisme, James Graham Ballard est décidément l'auteur de science-fiction ayant le mieux cerné notre monde contemporain, mieux que n'importe quel auteur, au-delà des étiquettes et des genres. Depuis Crash ! et La Foire aux atrocités, ses romans se situent véritablement au cœur du réel.
Né à Shangaï en 1930, Ballard n'a jamais joué la carte des futurs ou espaces lointains. La séparation d'avec ses parents pendant son enfance explique peut-être ce parti pris : livré à lui-même dans Shangaï, interné dans un camp de prisonniers japonais à onze ans, en Mandchourie, c'est vivre un exotisme radical dans l'ici et maintenant ; L'Empire du soleil (disponible chez Folio), adapté à l'écran par Spielberg, relate de façon romanesque cette période dramatique, à la troisième personne. La distanciation par la fiction, déjà. Ballard ne s'embarque pas pour les étoiles, estimant le rêve mort sitôt après avoir commencé. Sa première période littéraire est catastrophiste, comme tout Britannique qui se respecte, avec notamment une tétralogie mettant successivement en scène les quatre éléments : Le Monde englouti, La Forêt de cristal, Le Vent de nulle part, Sécheresse. Les paysages surréalistes qu'il y décrit se rapprochent déjà des paysages intérieurs, oniriques, qui annoncent la période suivante, faite d'expériences narratives, de jeux d'écriture, décrivant par fragments les restes d'un mythe brisé où la conquête spatiale est abandonnée, où plages et hôtels déserts sont le signe de la lente déliquescence de la société, comme en témoignent maints titres de recueils de nouvelles : La Plage ultime, Vermillion Sands, Mythes d'un futur proche.
Crash !, en 1973, suit ce constat d'échec : le premier volume de la trilogie de béton (avec L'île de béton et I.G.H.) tente d'explorer la mythologie du monde moderne, sur fond de prolifération du béton et de prolongation technologique du corps. Prophétique par de maints aspects, le roman explore jusqu'au bout les obsessions contemporaines ; nul besoin de vernis S-F : celle-ci est passée dans la réalité et nous vivons dans une sorte de fiction permanente.
Après un accident de voiture, le narrateur James Ballard se trouve face à la femme blessée dont il vient de tuer le mari. Ce choc développe chez lui une obsession pour la tôle froissée qui n'échappe pas à Vaughan qui l'enrôle dans ses morbides projets artistiques. Il reconstitue en effet les accidents automobiles célèbres, celui de James Dean par exemple, et exhibe ses cicatrices comme des trophées. Son rêve est de mourir dans un accident de voiture avec Elisabeth Taylor. Dès lors, la sexualité de Ballard se confond avec l'érotisme de l'objet automobile. Il participe aux fantasmes de Vaughan, voire les renforce, dans la mesure où ceux-ci seraient dépourvus de signification s'ils n'avaient pas un public. Les noces technologiques de la chair et du métal sont ici décrites avec une précision chirurgicale. Le désir est sans affect, le plaisir et la souffrance se confondent dans l'impact avec la Machine, les plaies et les cicatrices sont les nouvelles images sexuelles célébrant cette rencontre sauvage avec le symbole technologique de l'automobile, ses chromes étincelants, ses banquettes de vinyle tachées de sperme, ses tôles froissées perlées de sang.
Le récit ne prend jamais le parti d'inquiéter ni de condamner, il se contente de décrire, avec un hyperréalisme monomaniaque. Le récit est efficient, fonctionnel, à l'image de la machine et de la société contemporaine, sans âme, sans finalité. On éprouve un sentiment de béance à lire ce roman, un vertige devant la vacuité de cette énergie brute qui déborde le narrateur. Ballard parle de « logique perverse plus puissante que la raison » et revendique ce livre comme le premier roman pornographique fondé sur la technologiue et aussi comme une apocalypse prémonitoire. Le temps lui a donné raison : dans sa préface à l'édition française, en 1974, il parlait déjà de « mise en garde contre ce monde brutal aux lueurs criardes qui nous sollicite de façon toujours plus pressante en marge du paysage technologique. » Tout le monde a encensé ce roman prophétique : Baudrillard y a vu le grand roman de l'ère de la simulation, des thèses lui ont été consacrées et l'adaptation à l'écran, somme toute tardive (1996 — mais il fallait attendre que le public des salles obscures soit prêt à accepter ce type de fiction) a achevé de faire de Crash ! un mythe contemporain. Ce n'est pas un hasard si l'œuvre fut adaptée par David Cronenberg, qui avait déjà filmé en 1983 l'impact de la technologie sur le corps humain avec Vidéodrome.
S-F ou pas, Millenium People est un roman aussi jubilatoire qu'enrichissant par sa réflexion sur les contradictions de nos sociétés et leur avenir. Quant à Crash !, non seulement il n'a pas pris une ride, mais sa relecture de nos jours le fait briller d'éclats nouveaux.
Notes : 1. La partie plus spécifiquement consacrée à Millenium People n'est pas reproduite ici.
Claude ECKEN (lui écrire) Première parution : 1/4/2005 dans Bifrost 38 Mise en ligne le : 4/8/2006
Edition DENOËL, & d'ailleurs (2005)
Il serait vain — et pire, ridicule — d'affirmer que Crash ! est un chef-d'œuvre. Cela relève du jugement vrai mais vide, au même titre que « l'automobile est faite pour rouler. » Réduire le roman et son principal sujet à une identification simpliste oblige à l'arrêt, là où il est question de transports, routiers et amoureux. Disons-le tout de suite : Crash ! est avant tout une merveilleuse histoire sentimentale, sans destination puisque l'objet affectif importe peu. De même, il n'est pas récit sur le désir puisque il n'y a aucune attente dans la jouissance, tout est donné ici et maintenant. Tout, à l'exception de l'identité des protagonistes qui se voit sans cesse remodelée, au fil des événements. Ainsi le narrateur est prénommé « James » au chapitre 5, « Ballard » au chapitre 7, de façon détournée puisque le texte mentionne son épouse, ce qui oblige le lecteur a une reconstitution, comme l'on reproduit un accident ou rassemble les éléments épars d'un cadavre. À l'inverse, d'autres personnages sont immédiatement adéquats à l'intention du romancier : Helen, qui réécrit la mort de son mari dans chaque orgasme automobile, se nomme Remington comme une célèbre machine à écrire, et la femme pompiste pratique des fellations. Cette synchronie entre l'être et la fonction se double d'une complémentarité entre la chair et la machine : le freinage conduit à l'éjaculation, la prothèse devient érotique, calandre, glissière, chromes ou vinyle s'immiscent dans le vocabulaire amoureux. Comme le fait remarquer Baudrillard dans Simulacres et simulation : « Ici, tous les termes érotiques sont techniques. Pas de cul, de queue, de con, mais : l'anus, le rectum, la vulve, la verge, le coït. » Rien d'étonnant chez Ballard qui inscrit la science-fiction dans le présent. Loin d'être un roman d'avant-garde, Crash ! entérine un réel où n'importe quel quidam s'amuse à dire : « Vise comme elle est carrossée, mate ses pare-chocs. ». Cette adhésion au quotidien passe toutefois par la reprise artistique. Dans un entretien à Catherine Bresson enregistré en 1982, Ballard chez lui, le romancier avouait sa dette au Limbo de Bernard Wolfe, et plus encore à Jean Genet : « J'ai aimé Notre-Dame des Fleurs de Genet. C'est un chef-d'œuvre ! Ses obsessions sont exposées complètement à nu sur la scène, offertes comme un corps. Il m'a beaucoup inspiré dans Crash ! ». Sans parler de Jarry, dont La Crucifixion considérée comme une course de côte à bicyclette, conduira à L'assassinat de J. F. Kennedy considéré comme course automobile en descente de côte. Kennedy omniprésent — le personnage de Vaughan conduit une Ford Lincoln — mais aussi James Dean, Albert Camus, Jane Mansfield, idoles rendues immortelles dans un décès par accident, indestructibles parce que tout le temps exposées. À ce titre, Crash ! est un roman éminemment visuel. L'image, figée ou ralentie, est prédominante : simulations dans le centre de conduite, photogrammes, polaroïds, et bien sûr Elisabeth Taylor en icône sacrificielle dont la mort est sans cesse répétée par Vaughan, à la façon des Ten Lizes d'Andy Warhol. Cette affinité à l'image devait nécessairement aboutir à une adaptation cinématographique. Ballard, dans un entretien accordé à Serge Grünberg pour Les Cahiers du Cinéma a commenté l'œuvre de David Cronenberg : « On dirait que Cronenberg a passé toute sa carrière — inconsciemment bien sûr — à préparer un film comme Crash. Il faut un talent extraordinaire pour réussir une œuvre telle que celle-ci. » Or le réalisateur canadien n'a pas réussi à adapter Crash ! Véritable chef-d'œuvre mais transposition loupée, comme on rate un embranchement, il mène à autre chose, ce que confirme Ballard : « J'ai déclaré que le film de Cronenberg commençait là où finissait mon roman (...) ». La beauté plastique du film, époustouflante mais figée, s'impose au détriment du sperme et du sang, à cette fluidité incontrôlable qui était un élément moteur des premières œuvres du cinéaste. À ce titre, Videodrome est authentiquement un film ballardien. La « famille » artistique du romancier se trouve bien plus dans le Body Art, comme le célèbre happening de Chris Durden consistant à se faire tirer une balle dans l'épaule, ou dans les toiles de Francis Bacon, dernier grand peintre selon Ballard, dont on connaît l'intérêt pour les figures immobiles de Muybridge et les clichés de plaies ou tératomes. Le monde s'épanouit en blessures, délaisse les zones érogènes conventionnelles au profit de toutes les béances, l'orifice sexuel n'étant plus qu'un cas particulier de la jouissance. Crash ! est un roman pornographique puisqu'il met le sexe en représentation, mais il est surtout un manifeste moral, conformément aux propos de Ballard dans sa préface à l'édition française. Quoi d'étonnant dès lors à ce que Vaughan, initiateur et prophète, apparaisse comme la conscience du narrateur, lui-même analogon du romancier (ce dont se souviendra Fight Club) ? Éthique de la vitesse, lucide quant à son application — L'île de béton suivra, contrepoint symétrique qui voit l'automobiliste devenir sédentaire par accident — Crash ! invente la littérature de l'ordure, contre la presse ordurière des tabloïds. La preuve ? Dès 1982, J. G. Ballard affirmait dans What I believe : « Je crois aux odeurs corporelles de la princesse Di. ».
Xavier MAUMÉJEAN Première parution : 1/3/2005 dans Galaxies 36 Mise en ligne le : 18/1/2009
Edition POCKET, Science-Fiction (1977-1988 - Noir) (1987)
Crash est un classique moderne en littérature de Science-Fiction. Le roman peut également revendiquer ce titre en littérature pornographique. C'est sans doute le premier roman de Science-Fiction pornographique, par Ballard le poète des espaces intérieurs. Le mélange des deux genres donne un résultat très particulier. Le livre est d'autant plus surprenant quand on l'ouvre en ignorant ce qu'il renferme. Pour ceux qui connaissent l'auteur et qui n'ont aucune idée sur l'atmosphère et les décors de Crash, le coup est rude. Je m'explique : Crash se veut un roman expérimental. En tant que roman traditionnel, il n'a aucune valeur, et c'est bien ce que désirait Ballard. C'est la douche froide. La poésie se fait triviale. L'alchimie sexuelle explose. J'ai lu le roman avec une détermination glacée et sans en tirer le moindre plaisir. Je pense que je n'ai pas aimé Crash mais je le pense seulement, je n'en suis pas sûr, parce qu'il est tellement difficile d'analyser les rapports étranges que l'on peut nouer avec un livre aussi singulier, avec cette « métaphore extrême créée pour une situation extrême », avec cet « ensemble de mesures désespérées à n'utiliser qu'en cas de crise urgente » (cf la préface à l'édition française rédigée par l'auteur). Roman apocalyptique ? Ballard le prétend. Cependant, il s'agit d'une apocalypse quotidienne et partielle qui choisit de tuer quelques milliers d'échantillons parmi des millions de personnes. Apocalypse lente, régulatrice, faisant partie des choses de la vie. La voie explorée est celle d'une sexualité nouvelle, celle d'un échange quadrisexuel ; entre hommes et femmes, par le biais de toutes les combinaisons possibles, mais en symbiose étroite avec la voiture et les accidents de la route. La foultitude de détails sensuels et la multitude de touches excitantes naissent dans les blessures des survivants du macadam, dans le corps magnifié des automobiles, dans le sex-appeal du cuir, du métal, du vinyle et des commandes (volant, arbre de direction, cadran, levier de vitesse, frein à main...) et dans les sinistres violences sexuelles que génère la vision des accidents, des voitures tordues, des blessés agonisants. Il n'y a ici aucune différence entre le sperme et le liquide de refroidissement, entre la chair et le métal, entre la peau et le simili-cuir, entre le choc d'une collision et un orgasme, entre le coït et la recherche d'une mort artistique, digne et désespérée. Prisonniers de leurs obsessions routières, les personnages appellent la mort qui n'est pas autre chose qu'un acte sexuel suicidaire dans le cadre d'une sexualité technologique. Crash fait froid dans le dos. Et le lecteur serre les fesses.
Éric SANVOISIN Première parution : 1/9/1987 dans Fiction 389 Mise en ligne le : 17/4/2003
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