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Du sel sous les paupières

Thomas DAY

Science Fiction  - Illustration de Aurélien POLICE
GALLIMARD, coll. Folio SF n° 421, dépôt légal : avril 2012
304 pages, catégorie / prix : F8, ISBN : 978-2-07-044309-3
Couverture

    Quatrième de couverture    
     Saint-Malo, 1922. Sous la brume de guerre qui recouvre l’Europe depuis la fin de la Grande Guerre, Judicaël, seize ans, tente de gagner sa vie en vendant des illustrés. Mais, pour survivre et subvenir aux besoins de son grand-père, il lui arrive de franchir légèrement les bornes de la légalité. Jusqu’au jour où il rencontre la belle Mädchen. Et lorsque celle-ci disparaîtra, Judicaël fera tout pour la retrouver, en espérant qu’elle n’ait pas croisé la route d’un énigmatique tueur d’enfants surnommé le Rémouleur.

     Thomas Day livre avec Du sel sous les paupières une fresque mêlant uchronie, steampunk et fantasy mythologique. Une bouleversante histoire d’amour et d’amitié, un conte de fées qui nous entraîne des remparts de Saint-Malo à la mythique forêt de Killarney, en passant par Cork et Guernesey.

     Né en 1971, Thomas Day s’est imposé en quelques années comme l’un des auteurs les plus passionnants de l’imaginaire francophone, au fil d’une cinquantaine de nouvelles et d’une douzaine de romans (dont L’Instinct de l’équarrisseur, La Voie du Sabre — prix Julia Verlanger 2003 — et La maison aux fenêtres de papier).


    Prix obtenus    
Grand Prix de l'Imaginaire, roman français, 2013
 
    Critiques    
     Nouvel inédit de Thomas Day à paraître en poche chez Folio SF (après L'homme qui voulait tuer l'empereur en 2003 et La maison aux fenêtres de papier en 2009), Du sel sous les paupières s'appuie sur une nouvelle éponyme parue en 1999 dans l'anthologie steampunk Futurs antérieurs, réunie par Daniel Riche ; la nouvelle constitue la première partie du présent roman. L'auteur l'a complétée de 2 nouvelles parties, ainsi que d'un prologue et d'un épilogue.
     Nous sommes en 1922 ; la Grande Guerre est terminée, mais elle a laissé son empreinte sous la forme d'une brume de guerre qui recouvre l'Europe. Judicaël, surnommé l'Apache, jeune garçon de seize ans, vit à Saint-Malo, où il tente tant bien que mal de gagner sa vie en vendant des illustrés, mais aussi en se livrant à de menues rapines. À la mort de son grand-père, avec qui il vivait sur les quais, il rencontre une jeune femme, Mädchen, dont il s'éprend, puis le Rémouleur, un tueur d'enfants qui sème la terreur dans la cité marine. Ce n'est que le début d'une aventure qui le conduira à Guernesey et en Irlande.
     Dès la dédicace, le ton est donné : il s'agit d'un livre dédié au fils ainé de l'auteur (lui aussi prénommé Judicaël). Aussi, on ne sera pas surpris que le Thomas Day de Du sel sous les paupières soit moins violent, moins noir que celui des précédents volumes. On n'est évidemment pas loin d'une littérature jeunesse, même s'il reste ici et là quelques touches plus adultes (l'I.R.A., par exemple). En conséquence, il est intéressant de voir ce que peut donner l'auteur dans un registre moins tendu. Day s'est toujours appuyé sur une vraie faculté à évoquer rapidement et de manière crédible le décor de ses romans, de façon à permettre au lecteur une immersion maximale. C'est chose faite ici, la cité de Saint-Malo étant décrite par les yeux de Judicaël, avec les petits détails qui sonnent juste (la tenue vestimentaire du garçon, la description du port...). Sur cette base, le romancier peut alors proposer au lecteur son histoire, au final une assez simple histoire d'amour et d'amitié, en même temps qu'une visite au sein d'un panorama de l'imaginaire européen, où il convoque bon nombre de figures ou de thématiques (uchronie, steampunk, légendes) consacrées. Du reste, on ne serait pas étonné d'y voir surgir, par exempke un personnage échappé de la Brigade Chimérique, la BD de Colin, Lehman, Gess et Bessonneau. Chacune des parties fonctionne ainsi en s'appuyant sur telle figure du genre ou du contes de fées ; le lecteur les appréciera sans doute différemment, d'autant plus que Day n'a pas vraiment réussi à gommer le processus d'écriture (une nouvelle il y a longtemps, le reste par la suite). Il n'en reste pas moins que le tout est porté par une vraie sincérité, qui rend ce panorama très plaisant.
     Il est assez amusant, également, de noter la filiation évidente entre l'activité d'écrivain de Thomas Day et celle d'éditeur de son alter ego Gilles Dumay : les scènes du début à Saint-Malo évoquent incontestablement celles du Vaisseau Ardent de Jean-Claude Marguerite, et les passages à Guernesey, avec notamment le duo Gwynplaine et Mayflower, la partie centrale de Roi du matin, Reine du jour, d'Ian McDonald.
     Bref, Du sel sous les paupières, roman pensé pour son fils par un père, donc forcément personnel, marqué par les embruns de l'aventure, devrait sans conteste parler à quiconque a gardé intacte sa capacité d'émerveillement.

Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 22/4/2012
nooSFere


 
     Je ne ferai pas l'affront de présenter Thomas Day aux lecteurs de Bifrost. Rappelons simplement qu'il a commis une cinquantaine de nouvelles, dont certaines lui ont servi de cadre pour développer ses romans ultérieurs (La Voie du sabre, L'Instinct de l'équarisseur).
     Du sel sous les paupières s'inscrit dans une démarche identique, l'auteur ayant exhumé et complété un texte paru en 1999 dans l'anthologie steampunk Futurs antérieurs (éd. Fleuve Noir).
     Saint-Malo, 1922. La Grande Guerre vient seulement de s'achever. Sous l'étrange brume qui recouvre désormais toute l'Europe, le peuple tente d'oublier qu'un autre conflit majeur s'annonce déjà, Français et Allemands s'activant pour mettre au point l'arme décisive qui fera gagner leur camp. Judicaël, alias l'Apache, garçon de seize ans, habite avec son grand-père dans la coque d'un bateau retourné. Pour survivre, il vend des illustrés et commet quelques menues rapines. Deux évènements vont le forcer à se hisser au-dessus de sa condition misérable : la mort du vieux bonhomme et l'amour de la jolie Mädchen. Bientôt la jeune fille disparaît... Victime du Rémouleur, le tueur d'enfants qui terrorise la cité corsaire ? Ou victime des expériences menées par les militaires dans la base souterraine située sur la Rance ?
     Le roman m'a laissé une impression mitigée. Ni le décor ni les personnages ni le thème ne sont en cause. Le pouvoir d'évocation de l'auteur ne s'est pas émoussé, pas plus que sa capacité à agréger en un tout cohérent les figures et les influences les plus diverses (pêle-mêle : Vernes, Dickens, le cinéma de Caro et Jeunet, et, pourquoi pas, les Celtiques d'Hugo Pratt), situant le texte au carrefour du conte de fée, de l'uchronie et du steampunk. Day réussit en outre à rendre son jeune héros crédible en paumé attachant (à mi-chemin entre Gavroche, Oliver Twist et Huckleberry Finn), métamorphosé par l'amitié et l'amour, l'amitié d'une machine, l'amour né d'un simple regard, la morale de l'histoire s'appuyant d'ailleurs sur cet axiome tout simple : l'amour et l'amitié peuvent tout, ils sont plus grands que la maladie, que les militaires et leurs guerres absurdes, que les dieux du passé. Tout juste pourra-t-on reprocher au texte une dynamique un peu fragmentée, une faiblesse au niveau du déploiement de l'intrigue (la quasi disparition de l'Überspion dès le second acte, par exemple ; par ailleurs, les développements autour de l'IRA et du personnage de Patrick Nolan ne m'ont pas paru très convaincants — plaqués artificiellement sur le cours d'un récit qui n'avait sans doute pas besoin de cet expédient pour trouver une résolution pertinente). Plus embêtant, en mettant un peu d'eau (de rose ?) dans le jus de désespoir où il trempe habituellement sa plume, autrement dit en voulant normaliser son texte il me semble que l'auteur en diminue la portée littéraire. Bien sûr, la dédicace du début laisse peu de place au doute. Mais qu'est-ce qui cara-ctérise Thomas Day ? Qu'est-ce qui le distingue de la meute ? Son univers de violence âpre et dure. C'est pour ça aussi qu'on le lit et qu'on l'aime. Ecrire un roman sans arme ni haine ni violence n'a rien d'infâmant en soi. Mais au milieu d'un tel foisonnement de références (voir exemples supra), je n'ai pas retrouvé l'empreinte habituelle de l'auteur, sa touche personnelle. En l'état, Du sel sous les paupières aurait presque pu être écrit par un autre (ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il soit raté).
     Roman édulcoré, Du sel sous les paupières n'ira pas jusqu'à rebuter les lecteurs acharnés de Thomas Day — n'exagérons rien. Toutefois, par sa vocation adolescente, par sa tentation de la normalité, il les laissera peut-être sur leur faim.
     Par contraste, les nouvelles qui composent le recueil Women in chains sont terribles, insupportables. L'auteur décrit, par le prisme de quelques vies, la misère de la condition féminine. Cinq destinations, combien de destins brisés ? Mexique, Allemagne, Groenland, Afghanistan, France. On se déplace beaucoup chez Thomas Day, mais comme le précise Catherine Dufour dans sa préface, le recueil « n'est pas un guide touristique [...] mais un guide du désespoir. Les voyageurs de Thomas Day ne se promènent pas d'une carte postale à une autre : ils hantent le côté obscur du monde. » Et les voyages se terminent, presque systématiquement, en cauchemars, en trips létaux.
     « La Ville féminicide » évoque le mystère des disparues de Ciudad Juarez : un récit brutal qui a l'inconvénient d'arriver après ceux de Sergio González Rodriguez et Roberto Bolaño.
     Dans « Eros-Center », une jeune Africaine ambitieuse devient la proie d'un sorcier proxénète (sic) qui l'envoie tapiner à Francfort. Heureusement, une bonne étoile veille sur elle, en la personne d'un immigré turc qui rêve de se faire déniaiser... L'histoire, plaisante, souffre d'une construction éclatée qui peine à imposer son évidence, comme avait su le faire « Dirty Boulevard » (du même auteur, dans le recueil Stairways to hell, éd. du Bélial') en son temps.
     « Tu ne laisseras point vivre » est le récit d'une nymphomane, douée de pouvoirs divinatoires, qui croit trouver dans les solitudes groenlandaises un remède à la corruption des sens et de l'esprit. L'étreinte glacée du grand Nord ne la sauvera pas de spectres trop humains.
     Texte le plus politique du recueil, « Nous sommes les violeurs » (publié précédemment dans Bifrost n°62) nous projette dans un futur possible de l'Afghanistan, déchiré par la lutte contre la culture du pavot. Parmi les forces déployées sur le théâtre des opérations, une poignée de mercenaires va se distinguer en utilisant le viol comme mode opératoire et philosophie de guerre. Je n'en dis pas plus, excepté qu'il s'agit du sommet du recueil. Du grand art.
     « Poings de suture » est une démarque étonnante du film Real Steel. A la banalité de la violence conjugale l'héroïne opposera, en devenant star des rings, une volonté farouche de reconstruction. Un texte banal d'apparence mais à l'effet libérateur.
     Meurtre rituel, prostitution, viol collectif, bastonnade à mort, violence domestique. Voilà des histoires de sexe et de sang qui rebutent, qui scandalisent, sans doute parce que malgré le filtre du fantastique ou de l'anticipation, elles sonnent particulièrement justes. En tant que lecteur, on sort estourbi, désorienté, de ces cinq voyages au bout de la nuit. A la fois excité par la puissance brutale de l'écriture et accablé par les situations. Heureusement, l'humour (noir) de l'auteur rend çà et là plus respirable le déferlement des humeurs. Et le dernier texte ouvre une petite fenêtre vers un coin de ciel bleu. Parce que, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir.

Sam LERMITE
Première parution : 1/7/2012
dans Bifrost 67
Mise en ligne le : 5/12/2015


 
Base mise à jour le 3 décembre 2016.
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