Mark Lawrence est un nouveau venu sur la scène de la « dark fantasy » où il fait une entrée magnifique avec « Le Prince écorché » ’premier tome de « L’Empire brisé », Editions Bragelonne). Et quand je dis « dark », je suis en-dessous de la réalité : le roman débute par une scène d’ultra-violence qui fait passer Alex et ses copains pour des enfants de choeur. Le « héros » en est le prince Jorg Ancrath, treize ans à peine et déjà quatre années de tueries et de pillages derrière lui, car il a quitté le château du roi son père après l’assassinat dans des conditions épouvantables, lors d’un voyage, de sa mère et de son jeune frère pendant qu’il survivait de justesse à des blessures atroces. Il est devenu un être froid et détaché, pour qui seul compte le « jeu », à savoir gagner la partie qui consiste à devenir roi à son tour et surtout à rétablir l’ancien « Empire brisé » en plus d’une centaine de petits royaumes à la suite de la « Guerre des Mille Soleils ». Nous comprenons vite qu’il s’agit aussi de science-fiction car nous sommes manifestement dans un monde retombé en grande partie à un degré de civilisation moyen-âgeux, où seuls subsistent quelques vestiges de la grandeur passée. L’auteur peint ainsi un petit morceau de ce qui est sans doute l’ancienne Europe, vraisemblablement le sud de l’Angleterre, la Bretagne ou la Normandie, éclatée en nombre de petits fiefs rivaux qui se livrent des guerres picrocholines sans merci. L’Eglise de Roma est naturellement l’un des pouvoirs importants, se livrant à la chasse au pouvoir temporel et à celle des sorciers car l’une des conséquences de la guerre qui a lieu trois cents ans auparavant a été de rendre possible, dans des conditions mal élucidées, la présence de fantômes, de nécromants ressemblant furieusement à des vampires, de ce que nous comprenons être des mutants et permettant à une sorte de magie de fonctionner. Cela donne un monde terrible et magnifique, fort bien décrit par l’auteur.
A travers les mémoires de Jorg, car tout le roman est écrit à la première personne d’une manière froide et analytique ce qui le rend encore plus efficace et terrifiant, nous entrons dans l’esprit d’un « monstre », nous voyons la manière dont il fonctionne et nous éprouvons une fascination morbide pour ce « Prince écorché », victime des machinations de sa famille qui pourrait rendre des points à nos rois mérovingiens et de mages tout-puissants auquel il sert de pion alors qu’il croit mener sa propre partie. Tout l’intérêt du livre est là, dans cette partie où chacun croit être un joueur et où chacun est une pièce, où tous sont sacrifiables et sacrifiés sans beaucoup de regrets car tout ce qui compte, n’est-ce pas, c’est de gagner (cela rappelle beaucoup les discours contemporains sur l’intérêt supérieur du pays et la doctrine militaire des dommages collatéraux acceptables...). Accompagné de la bande de coupe-jarrets dont il est devenu le chef par des actions calculées qui sont expliquées de manière détachée, Jorg entreprend de réaliser ses buts, de vivre sa propre vie, mais est-ce bien le cas ? Mark Lawrence nous fait assister au déroulement d’une pièce dans un théâtre de marionnettes où chaque marionnette est aussi un marionnettiste mais est-ce un assemblage de poupées russes ou un cercle fermé ? Vous le saurez en lisant ce roman extraordinaire, où il n’y a guère de personnages sympathiques mais uniquement des victimes-bourreaux qui se débattent dans des situations impossibles en essayant, au mieux de faire au moins mal, au pire sans se préoccuper de quoi que soit, l’important étant de survivre à l’instant présent. J’ai lu le roman en une nuit, passionné par le destin de Jorg, personnage répugnant et attachant — il faut féliciter l’auteur pour ce tour de force réussi — et par cet univers de violence et de beauté en ruines. Un grand moment de lecture !
Jean-Luc RIVERA
Première parution : 1/8/2012
dans ActuSF
Mise en ligne le : 27/1/2013