Ce livre n'est rien moins qu'un événement. En effet, Greg Egan est, depuis qu'il a débuté, l'une des voix les plus intéressantes en SF, l'une de celles qui ont le plus fait progresser le genre depuis une quinzaine d'années. Aussi, tout nouvel ouvrage fait figure d'incontournable dans le paysage éditorial ; quand il s'agit comme ici du premier roman inédit en français de l'auteur depuis plus de dix ans – le dernier, Téranésie, était sorti en 2001 – le caractère exceptionnel est encore plus évident.
En 2012, un journaliste, Martin Seymour, est envoyé en Iran pour couvrir la révolution en marche. De scènes d'émeutes en meetings politiques, il tente de décrypter les enjeux du conflit, en même temps qu'il trouve une terre d'accueil, lui qui se remet difficilement de la séparation d'avec sa femme. Au même moment, une chercheuse iranienne exilée aux États-Unis, Nasim Golestani, tente de dresser une cartographie des connexions au sein du cerveau humain.
Après une première partie introductive, où Egan nous présente ces protagonistes, leurs envies et leurs tourments, on se retrouve en 2027. Martin vit désormais en Iran, où il tient une librairie ; il est marié, et a un enfant, qu'il distrait parfois en l'emmenant dans Zendegi, vaste univers virtuel partagé au réalisme saisissant et où l'on peut à peu près tout faire. Nasim est pour sa part rentrée en Iran, où elle est la tête pensante de l'entreprise commercialisant Zendegi ; son jeu souffre de la concurrence toujours plus forte, aussi doit-elle tenter en permanence de l'améliorer, et c'est là que son ancienne vie de chercheuse va lui servir. Elle et Martin vont se rencontrer, à l'occasion d'un événement marquant ; les possibilités offertes par la réalité virtuelle vont répondre à un besoin de Martin, et Nasim ne pourra refuser la demande d'aide de Martin, car cela lui permettra de pousser encore plus loin ses recherches...
Difficile de parler de ce roman sans en dévoiler trop, et notamment ce qui va survenir après la rencontre entre Martin et Nasim... On avait souvent reproché à Egan par le passé de ne s'intéresser qu'aux considérations scientifiques ou philosophiques de ses intrigues, en évacuant – ou plutôt en négligeant – le facteur humain. L'auteur corrige le tir ici, et dresse le portrait de personnages attachants, qui ont tous leurs fêlures originelles : pour Martin c'est sa vie personnelle, et l'échec de sa relation amoureuse, pour Nasim sa fuite de son pays d'origine et ce perpétuel sentiment de ne pas être à sa place. La première partie risque à ce titre de surprendre les lecteurs habituels d'Egan : hormis quelques scènes dans le laboratoire de Nasim, où spéculations scientifiques se confrontent aux expériences en cours, l'essentiel du début du livre se déroule dans un Iran très terre à terre, où les gens luttent pour leur liberté, dans une révolution qui résonne étrangement après le printemps arabe de 2011 (il est d'ailleurs intéressant de signaler que Zendegi fut publié en 2010). Aucune hypothèse scientifique ou mathématique poussée ici, juste le combat vital pour la dignité.
Greg Egan peut alors se lancer dans la deuxième partie avec des personnages faits de chair et de sang, auxquels on s'identifie sans mal. Et c'est tant mieux, car l'auteur nous mène tout droit au cœur d'une tragédie humaine, que l'on n'aurait pu apprécier si les personnages avaient été de carton-pâte. Bien sûr, les interrogations ontologiques sont au centre du propos d'Egan, il n'oublie pas d'où il vient, et les tentatives de Nasim pour construire un être humain virtuel qui soit la réplique exacte d'une véritable personne, et non pas simplement un système expert qui puisse apprendre à se comporter de la même manière que son modèle, sont passionnantes. Mais le romancier ne s'arrête pas là et transcende littéralement son intrigue par des sentiments humains beaucoup plus universels que sont l'amour d'un père pour son fils, et la crainte pour son avenir. Les plus hardcore des fans d'Egan trouveront très certainement que l'auteur reste à un niveau de spéculation bien moindre – et donc moins bien ébouriffant – que dans ses précédents livres, et que la conclusion est un peu trop sibylline ; j'ai pour ma part grandement apprécié ce mélange des thématiques eganiennes typiques avec un vrai talent pour dépeindre les tourments de Marttin, homme en plein drame personnel, mais qui garde intacte sa foi en l'avenir. Tout juste ai-je trouvé dommage que l'auteur n'utilise pas davantage sa première partie – la révolution iranienne – dans la suite de l'ouvrage ; j'ai eu l'impression que l'Iran vivant du début était ensuite réduit au rang de simple décor, sans réel écho avec le monde virtuel de Zendegi, malgré les splendides passages d'apprentissage du Shâhnâmeh, poème épique retraçant la construction du pays.
Bref, Zendegi marque le retour au premier plan d'Egan romancier, qu'on avait perdu de vue depuis dix ans au profit du nouvelliste. Beaucoup moins hard science, mais davantage humain, ce roman a en outre un énorme potentiel pour faire découvrir l'auteur aux lecteurs qui auraient pu être effrayés par l'aspect trop scientifique des précédents.
Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 8/5/2012
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