« Ensuite, essaie de visualiser tous les courants d'interaction humaine, de communication. Tous ces courants de connexion qui coulent vers et entre les gens, à travers les textes, les images, le langage parlé et les commentaires télévisés, les courants qui passent à travers les souvenirs partagés, les brèves rencontres, les événements observés, les passés et les futurs effleurés, les causes et les effets. Essaie de voir ce gigantesque réseau de lacs et de courants, de voir la proportion et la fascinante complexité de tout cela. Cet environnement d'une richesse inouïe. Ce paradis navigable formé de toutes les informations et de toutes les identités, de toutes les sociétés et de tous les individus. » (p.62)
Depuis la mort de sa compage, Clio Aames, Eric Sanderson se réveille amnésique pour la onzième fois consécutive ! Mais cette fois, son moi précédent lui a préparé un jeu complexe de courriers, de messages codés et de tâches à accomplir. Avec pour objectif de se protéger contre un ludovicien, ce grand requin « conceptuel » qui l'a pris en chasse dans les flots de l'intellect et dont les attaques dévorent sa mémoire.
D'abord abattu, Eric applique peu à peu les étranges consignes laissées par le précédent occupant de son corps. Pour brouiller sa piste et échapper au redoutable prédateur, il s'entoure de dictaphones jacassant sans cesse ou de livres dressant un rempart d'idées, il récite des mantras ou endosse une fausse personnalité. Bref, aux yeux du psychiatre, il se comporte comme un parfait paranoïaque dépressif en pleine fugue psychotrope.
Mais Eric passe à l'offensive et se lance sur les traces du mystérieux « Comité d'exploration du non-espace » et de l'insaisissable docteur Trey Fidorous, spécialiste du réseau aquatique de la pensée et de la cryptozoologie océanologique...
Si le titre de ce roman vous évoque quelque chose, rien d'étonnant. Le choix d'un vers de Baudelaire, tiré du poème « Le Mort joyeux », trahit sans doute le titre original – The Raw Shark Texts – mais il rend superbement hommage à la nature de cet époustouflant récit. En fait, on n'aurait pu rêver un titre plus juste.
Car Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde est avant tout un jeu savoureux sur le texte lui-même, avec des combinaisons typographiques formant des dessins, des codes improbables à plusieurs niveaux, des photos, des mots qui acquièrent substance dès lors qu'ils sont écrits, une « plante » qui prend d'assaut L'origine des espèces de Charles Darwin... On trouve dans cette fantaisie inventive une sorte de poésie ludique, tel un calligramme, mêlée à une logique de l'absurde toute « lewiscarrollienne ».
Mais le jeu n'empêche pas une subtile réflexion sur la mémoire, sur le langage, sur la communication, sur la pensée, sur la folie, sur la réalité et la représentation des choses. Certains passages évoquent les Idées platoniciennes ou le concept de noosphère, tandis que Hall s'inspire aussi de certains mythes, à commencer par celui d'Orphée, dont le nom sera donné au navire qui partira affronter le requin fatal.
L'aspect expérimental n'empêche pas non plus le récit de s'orienter bientôt vers un vrai roman d'aventures, quelque part entre Les dents de la mer et Moby Dick, oeuvres auxquelles Hall livre quelques clins d'oeil explicites.
Enfin, la fantaisie n'empêche pas l'auteur d'introduire en parallèle d'autres éléments, à commencer par une histoire d'amour touchante, ainsi qu'une intrigue de SF avec l'immortalité pour thème et une façon assez originale de parvenir à ce but.
L'ensemble forme un chef d'oeuvre où se combinent à merveille inventivité et références, humour et intelligence, poésie et aventure... Cette expérience inédite procure assurément un intense plaisir de lecture. Et si elle vous semble bien farfelue, vous pouvez choisir de n'y voir que la construction délirante d'un fou génial...
Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 25/5/2009
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