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Arcadi STROUGATSKI & Boris STROUGATSKI

Il est difficile d'être un dieu

Titre original : Daliokaïa radouga, 1964
 Science Fiction  - Traduction de Bernadette du CREST
Traduction révisée par Viktoriya LAJOYE
Illustration de LASTH
DENOËL, coll. Lunes d'Encre n° (109), mai 2009
240 pages, catégorie / prix : 19 €, ISBN : 978-2-207-26038-8

Couverture

 Quatrième de couverture  
     La planète Arkanar ploie sous la férule du tyrannique ministre de la Sécurité. Cette société semi-féodale qui persécute ses intellectuels, évoquant à la fois l'Espagne de l'Inquisition, l'Allemagne nazie et la Russie stalinienne, intéresse au plus haut point l'Institut d'histoire expérimentale de la Terre qui, elle, est peuplée depuis longtemps d'humanistes tout-puissants que l'on considère volontiers comme des dieux. Doivent-ils intervenir pour miner le fascisme, ébranler l'obscurantisme ? Bien sûr que non ! l'Histoire doit suivre son cours naturel. Ce que le jeune Rumata va avoir bien du mal à accepter, alors qu'il sait combien il est dangereux, pour un dieu, de se mêler de la misère des mortels.

     Adapté en jeu vidéo mais aussi au cinéma par Peter Fleischmann, Il est difficile d'être un dieu est un des chefs-d'œuvre de la science-fiction. Un roman intemporel, au message universel.

     Arkadi et Boris Strougatski, nés respectivement en 1925 et 1923, sont les auteurs de science-fiction russes les plus connus au monde, notamment grâce à leur roman Stalker. Arkadi est mort en 1991.


 Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :  
Lorris Murail : Les Maîtres de la science-fiction (liste parue en 1993)
Association Infini : Infini (2 - liste secondaire) (liste parue en 1998)
 
    Adaptations (cinéma, télévision, théâtre, radio, jeu vidéo, ...)   
Un Dieu rebelle , 1990, Peter Fleischmann
Hard to be a God , 2007, Burut Entertainment (Jeu Vidéo)
 
 Critiques  
     « Un des chefs-d'œuvre de la science-fiction. Un roman intemporel, au message universel » : à la lecture de cette quatrième de couverture, on se dit qu'encore une fois voici un éditeur prétentieux. Il est difficile d'être un Dieu se révèle néanmoins à la hauteur de ces louanges.
     Dans le royaume moyenâgeux d'Arkarnar, Don Roumata se fait passer pour un jeune aristocrate à la cour du roi. En réalité c'est un terrien, venu sur cette planète au nom de l'Institut d'histoire expérimentale, pour y observer ses habitants. Si ce rôle apparaît sans danger, il va vite poser un dilemme au héros. En effet, le royaume semble dès le départ sombrer vers un régime fascisant : la quatrième de couverture évoque ainsi l'inquisition espagnole, l'Allemagne d'Hitler ou encore le régime stalinien. Le sinistre don Reba y fait pourchasser par ses « Gris » les opposants et les intellectuels considérés comme ennemi du peuple (« un lettré n'est pas l'ennemi du roi [...] l'ennemi du roi c'est le lettré qui rêve, le lettré qui doute, le lettré qui ne croit pas » p.60). Roumata, éduqué sur une Terre pacifiée, devrait normalement n'être qu'un observateur passif. Cependant comment ne pas réagir devant tant de violence et de crimes dans cet univers en pleine déliquescence ?
     Voilà la question fondamentale de l'œuvre : que faire face à un génocide ? Arkadi et Boris Strougatski posent le problème de deux façons :
     Tout d'abord du point de vue de Roumata lui-même. Cet individu extérieur que les technologies terriennes rendent tout-puissant, à l'égal d'un « Dieu », a-t-il le droit d'agir contre la volonté d'un peuple ? En effet, si don Reba paraît avoir le soutien de la population, comment justifier l'intervention de l'observateur ? Au nom de la supériorité morale des terriens ? Pour leur apporter/imposer la « Démocratie » ? Au contraire, ne serait-ce pas alors considéré comme une invasion étrangère ?
     Les réponses ne sont bien sûr pas aussi claires et aisées qu'il n'y paraît. Chaque lecteur déterminera, selon ses opinions, la meilleure chose à faire. Parce qu'en effet, « il est difficile d'être un Dieu ».
     En parallèle, les auteurs évoquent le problème du soutien du peuple à un régime fasciste. Un régime politique aussi répressif et puissant soit-il ne peut se maintenir au pouvoir sans l'adhésion d'au moins une partie de la population. Ainsi, si le peuple se révoltait comme un seul homme, n'abattrait-il pas les murs ? Mais nous, que ferions-nous à leur place ? Et comment juger ces individus ? Là encore une réponse toute faite est impossible.
     Au-delà de ce questionnement, les auteurs font aussi une critique de leur société. Rappelons que ce livre a été publié en 1964 en URSS, au moment de l'arrivée au pouvoir du plus stalinien des successeurs du « petit père des peuples » : Brejnev. Même si les auteurs avancent la ressemblance avec le régime hitlérien et louent les systèmes socialistes, on sent que la critique de leur régime reste proche. Ce roman aurait très bien pu être considéré comme un pamphlet « anti-révolutionnaire ». On ne peut donc que saluer le courage des frères Strougatski pour avoir écrit et fait publier une telle œuvre en pleine dictature.
     Sur la forme, si on ne compte pas le peu d'importance d'une intrigue qui ne sert qu'à « justifier » le questionnement des auteurs, un autre défaut apparaît néanmoins à la lecture de l'ouvrage : l'absence de ressenti vis-à-vis des habitants de cette planète. Le choix de focaliser la narration sur le seul Roumata permet de s'approprier son dilemme et ses pensées mais du même coup le lecteur reste indifférent aux malheurs de la société. On ne s'intéresse au récit que pour analyser la portée de l'histoire, aussi les souffrances des individus ne semblent-elles pas réelles. Au contraire, un livre comme Chronique d'un rêve enclavé d'Ayerdhal arrive, sur une thématique relativement proche, à rendre l'histoire poignante grâce à la profondeur (certes parfois un peu caricaturale) de ses personnages. Ici ce n'est malheureusement pas le cas.
     Malgré cela, les frères Strougatski se servent efficacement de la science-fiction pour faire réfléchir leur lecteur et pour critiquer leur époque. Dans la même veine que les philosophes des Lumières, ils inventent une société lointaine pour mieux disséquer les nôtres. Voici donc un roman politique qui, plus de quarante ans après son écriture, reste toujours aussi actuel et dont la lecture demeure fortement conseillée.


Gaëtan DRIESSEN
Première parution : 16/3/2010
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Base mise à jour le 2 août 2010.
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