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Les Scarifiés

China MIÉVILLE

Titre original : The Scar, 2002
Science Fiction  - Traduction de Nathalie MÈGE
Illustration de Julien DELVAL
FLEUVE NOIR, coll. Rendez-vous ailleurs n° (31), dépôt légal : octobre 2005
528 pages, catégorie / prix : 25 €, ISBN : 2-265-07743-7

Couverture

    Quatrième de couverture    
     Jeune traductrice de langues oubliées, Bellis fuit Nouvelle-Crobuzon à bord du Terpsichoria dans le but d'atteindre l'île Nova Esperium. Arraisonné par des pirates, le navire de Bellis et de ses compagnons est conduit vers Armada, improbable assemblage de centaines de bateaux hétéroclites constitués en cité franche, régie par les lois de la flibuste. Bellis y rencontrera bientôt les deux seigneurs scarifiés d'Armada, les Amants, ainsi qu'Uther Dol, mercenaire mystérieux aux pouvoirs surhumains. Un trio qui poursuit sans relâche une quête dévorante, la recherche d'un lieu légendaire sur lequel courent les mythes les plus fous. Sollicitée pour ses talents de linguiste, Bellis commence alors le plus stupéfiant des voyages, un périple aux confins du monde.

     Entre dark fantasy et science-fiction, entre flibusterie et roman d'apprentissage, Les Scarifiés est avant tout un formidable livre d'aventures chamarrées, un récit où plane l'esprit de Stevenson, de Melville et de l'immense Jules Verne.
     China Miéville est né à Londres en 1972. Après Perdido Street Station qui a obtenu le Prix Arthur C. Clarke, le British Science Fiction Award et le Grand Prix de l'Imaginaire (meilleur roman et meilleure traduction), China Miéville confirme son succès et son talent avec Les Scarifiés, lauréat du British Fantasy Award 2003.


    Prix obtenus    
British Fantasy, august Derleth Award, 2003
Locus, roman de fantasy, 2003
 
    Critiques    
     Moi, franchement, je serais écrivain, un type comme Miéville aurait tendance à m'agacer sévère, et c'est rien de le dire... Genre grand, sympa, balaise, beau et surtout doué, oui, très doué. Ainsi, Miéville publie son premier roman, King Rat, en 1998 (à paraître en France en 2006 au Fleuve Noir). La presse spécialisée outre-Manche est conquise. Deux ans plus tard paraît Perdido Street Station, livre-monde baroque, premier opus du cycle de « Nouvelle-Crobuzon », salué comme un chef-d'œuvre par beaucoup et qui rafle le prix Arthur C. Clarke et le British Fantasy Award en 2001. Le bouquin arrive en France en 2003 au Fleuve, est l'objet de critiques élogieuses (cf. Bifrost 33) et remporte dans la foulée le Grand Prix de l'Imaginaire 2004 catégories meilleur livre étranger et meilleure traduction (pour Nathalie Mège, qui n'en méritait pas moins). Entre-temps, en 2001, sort en Anglo-saxonnie The Scar, second opus du cycle précité, qui va lui aussi se taper un British Fantasy Award (et une nomination au Hugo et au World Fantasy Award, excusez-le...). En 2005 paraissent enfin Iron Council (troisième volet de son cycle) et le recueil Looking for Jake, tandis qu'arrive par chez-nous Les Scarifiés, la très attendue traduction de The Scar... Bref, en quatre romans et une poignée de nouvelles, Miéville s'est imposé comme le nouveau génie de la littérature de genre made in Angleterre, un auteur à suivre, un futur grand à l'ombre déjà bien portée.

     Sauf qu'il me faut confesser n'avoir pas été totalement convaincu par Perdido..., qui me semble un bouquin intéressant, d'une belle ambition et d'une imagination foisonnante, mais pâtissant d'une construction narrative mal maîtrisée, d'un phrasé un tantinet verbeux voire emphatique, sans parler d'une longueur éreintante. C'est donc avec curiosité que je me suis plongé dans Les Scarifiés, le troisième roman écrit par Miéville mais le second à paraître en France.

     Pour quelque obscure raison (liée en fait aux évènements narrés dans Perdido...), Bellis Frédevin fuit Nouvelle-Crobuzon à bord du Terpsichoria, un paquebot bientôt arraisonné par une nuée de pirates puissamment armés menés par Uther Dol, personnage pour le moins impressionnant. Les Crobuzonais rescapés, faits prisonniers, sont alors conduits jusqu'à la base des pirates, la redoutée Armada, une ville flottante constituée d'un immense agrégat de bateaux de toutes sortes, une cité composite et mouvante qui fait régner la terreur sur les eaux de l'Océan Démonté. Est alors offerte aux prisonniers l'opportunité de tirer un trait sur leur passé : oublier leur origine, leur statut antérieur en s'intégrant en toute égalité dans la société armadienne mais sans possibilité aucune de jamais quitter la cité. Pour Bellis, crobuzonaise dans l'âme et guère tentée par une vie de semi-liberté dans une ville pirate, c'est un déchirement. Commence ainsi pour elle une nouvelle vie au sein d'Armada et ses nombreux quartiers exotiques, nouvelles rencontres, nouvelles amitiés, sans jamais oublier la chimère qu'elle s'impose : rejoindre par tous les moyens sa patrie, un besoin qui se fait d'autant plus urgent quand elle apprend que Nouvelle-Crobuzon est sous la menace d'une invasion redoutable. Bellis découvre surtout les rouages politiques et les enjeux qui couvent au sein d'Armada, l'incroyable quête que poursuivent les Amants et Uther Dol, les maîtres véritables de la cité pirate : conduire la ville au-delà des cartes, au cœur de l'Océan Caché pour rallier la Balafre, mythique pivot du monde, possible artefact susceptible de conférer à qui en percerait le secret un pouvoir sans égal...

     Pas de doute, ouvrir Les Scarifiés, c'est ouvrir une fenêtre sur un monde aux couleurs et nuances quasi infinies, à la richesse énorme, aux parfums capiteux et à l'exotisme de tous les instants. Comme dans Perdido..., on est stupéfié par une telle imagination, une telle profusion, par l'approche syncrétique de l'auteur qui, malin, mêle habilement science-fiction à la sauce steampunk, fantastique lovecraftien et fantasy urbaine de sorte qu'on ne doute pas que même un amateur forcené d'un seul de ces genres trouvera ici du grain à moudre. Comme dans Perdido..., toujours, le véritable personnage central est la ville dans laquelle se noue l'intrigue, ici Armada, construction imaginaire séduisante, par bien des aspects le négatif de Nouvelle-Crobuzon, une manière d'utopie, cité franche où chaque quartier est régi par un système politique différent (de la démocratie à l'oligarchie monarchique), le tout sous la tutelle d'un couple, les Amants, qui, au fil du roman, vont lentement faire basculer la gestion politique d'Armada — passant d'une gouvernance parlementaire tenue par les chefs de quartier qui soumettent au vote les décisions des Amants, à un totalitarisme brutal... Jusqu'à la révolution.

     Les Scarifiés joue sur de nombreux tableaux. Au niveau des genres (S-F, fantastique, fantasy), mais aussi des sujets. Registre utopique et politique avec la ville d'Armada, on l'a dit ; livre d'apprentissage au travers du parcours de Bellis, qui va connaître la redoutable leçon de la trahison, éthique et morale, mais aussi du renoncement ; roman maritime ; récit épique...

     Il ne fait aucun doute que nous sommes en présence d'un bouquin maîtrisé, puissant, riche de beaucoup de choses, à commencer par du sens. Et pourtant, oui, pourtant, difficile de se départir de l'ennui qui, ça et là, gagne peu à peu. En dépit du brio, de personnages fouillés, d'un monde complexe et étrange. Si le talent de Miéville ne fait aucun doute, il ne fait non plus aucun doute qu'il se regarde volontiers écrire. C'est long, délayé, statique (un comble pour un récit de voyage, même si le voyage, bien sûr, est aussi intérieur), dénué de climax. Il ne se passe rien ou presque dans les deux premiers tiers du bouquin, ce qui, vu la taille du monstre, fait tout de même un peu long... Miéville est encore loin d'un Giono ou d'un Melville, ces maîtres de l'immersion descriptive, de l'évocation active et brutale qui donne sens.

     On reste impressionné, oui. On se dit que le voyage fut intéressant, beau, nourri d'émotions, oui. On se dit aussi qu'avec cent pages de moins, ça aurait sans doute été — ben ouais — moins long... Demeure un joli périple, une belle immersion, à condition de ne pas craindre la noyade. Miéville promet beaucoup, mais à la lecture des Scarifiés il n'a pas encore donné.

ORG
Première parution : 1/10/2005
dans Bifrost 40
Mise en ligne le : 12/11/2006

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition POCKET, Science-Fiction / Fantasy (2009)


     Suite, méta-suite ou simple prolongement du cultissime Perdido Street Station, Les Scarifiés fonctionne comme un roman unique à part entière. Fidèle à son univers, Miéville y confirme son talent si particulier et lâche la bride à une imagination déjà foisonnante, ce dont personne ne se plaindra. On retrouve ici le monde de Bas-Lag, même si Nouvelle-Crobuzon s'éclipse doucement et intervient comme une simple évocation nostalgique, dont la présence hante le récit.

     Axée autour des aventures de Bellis Frédevin, jeune linguiste obligée de fuir la fameuse cité-monde, l'intrigue des Scarifiés se présente comme une conséquence directe des événements racontés dans Perdido Street Station. Engagée comme interprète sur le Terpsichoria, un navire marchand en partance vers la lointaine colonie de Nova Esperium, Bellis constate que la cargaison se compose essentiellement de Recréés, ces condamnés auxquels on a greffé toutes sortes de saletés plus ou moins organiques et dont on se sert comme esclaves (voir Perdido Street Station pour plus de détails). Le voyage du Terpsichoria permet à Miéville de se faire plaisir en décrivant toutes sortes de créatures étranges et de s'interroger sur la nature d'un système politique basé sur l'exploitation, tout en donnant plus de chair à son personnage principal (colérique, un peu méprisante et... touchante). Le récit bouscule les genres et bascule ensuite dans la flibuste au moment où des pirates arraisonnent le navire. Après la logique exécution du commandant et de son second, les pirates libèrent les prisonniers et emmènent les passagers vers leur base arrière, Armada. Un monde flottant millénaire composé de centaines de navires liés les uns aux autres, sur lesquels s'est érigée une ville prospère. Bien décrite et étrangement réelle, la cité fonctionne comme un miroir (déformant) de l'anarchie — chère à Miéville — via la description d'un univers libertaire pas inintéressant pour celles et ceux qui sont sensibles à la question. Là, Bellis fait connaissance avec les scarifiés, les Amants, les seigneurs de la ville. Comme il s'agit tout de même d'un roman de fantasy, le côté initiatique prend le pas sur le reste, et voilà nos Amants qui embarquent Bellis dans une quête fascinante (et grandiose), aux côtés d'un mercenaire surpuissant, l'inquiétant Uther Dol. On le voit, China Mieville suit à la trace quelques illustres anglais (on citera pèle mêle Iain Banks, M. John Harrison et Neal Asher) qui travaillent selon une logique similaire : des codes classiques (ici, la fantasy), mais des codes brisés, détournés, tordus, violés, améliorés. Au final, l'univers créé prend une ampleur et une démesure qui prêterait à rire si le talent de l'auteur n'explosait pas à chaque page. Plume acérée, tour à tour lyrique ou sobre, sombre et sensuelle, personnages habités, situations loufoques et délires oniriques font des Scarifiés un voyage littéraire de haut niveau. Bien sûr, la lecture de Perdido Street Station est vivement recommandée à ceux qui voudraient tenter l'aventure, mais le roman peut se lire indépendamment. La vraie force de l'auteur, bien visible ici, c'est la façon dont il réussit à rendre crédible événements et créatures improbables, dans une sorte de pandémonium délirant, dense et étonnamment sérieux. Autre atout, non négligeable dans un genre pourtant peu avare en nombre de pages, la relative brièveté de l'œuvre (un seul tome !), et son côté à la fois puissant et léger qui l'ancre définitivement du côté de la littérature de divertissement. Littérature de divertissement, certes, mais comme on l'aime : intelligente, profonde, politique, subtile et d'une rare beauté. Littéraire, en un mot.

Patrick IMBERT
Première parution : 1/1/2009
dans Bifrost 53
Mise en ligne le : 30/9/2010


 
Base mise à jour le 21 décembre 2014.
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