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La Cité des Crânes

Thomas DAY

Science Fiction  - Illustration de Guillaume SOREL
BÉLIAL' n° (34), dépôt légal : septembre 2005
264 pages, catégorie / prix : 14 €, ISBN : 2-84344-065-3

Sous-titré "et autres magies du Sud-Est asiatique".
Couverture

    Quatrième de couverture    
     Thomas Daezzler est un agent de la « République invisible », une organisation secrète pluri-séculaire qui se pose en pacificateur du monde. Arrivé en Thaïlande après avoir fui la France et son propre passé, il ne tarde pas à trouver un emploi. Il fait son trou, se forge de nouvelles raisons de vivre et semble sauvé de ses démons. Jusqu'à ce qu'un agent local de la « République invisible » le contacte pour lui confier la plus étrange des missions : une quête qui le conduira au cœur de la jungle laotienne, sur les traces de la Shadow Company, jusqu'à la Cité des Crânes...
     Récit de voyage halluciné sur lequel plane l'ombre intoxiquée de William S. Burroughs, hommage au Kim de Rudyard Kipling et au Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, La Cité des Crânes nous guide pour mieux nous égarer dans |un Sud-Est asiatique plein de magie et de dangers, une géographie contaminée par les retombées de la guerre du Viêt-nam sur laquelle régnent des esprits plus anciens que l'humanité.
     Tel le poète, cette plongée en Orient extrême est un mensonge qui dit toujours la vérité.

     Ces cinq dernières années, Thomas Day n'a cessé d'explorer la Thaïlande, le Laos et le Cambodge. Une passion pour l'Asie qui lui a valu, entre autres, d'y contracter la malaria... ainsi qu'un mariage.
     La Cité des Crânes, sans doute son livre le plus personnel, est son dixième roman.

 
    Critiques    
     Dixième roman — déjà ! — de l'auteur, enrichi d'une couverture somptueuse de Guillaume Sorel, La cité des crânes est sans nul doute son roman le plus personnel. Il raconte l'histoire d'un homme qui, en rupture avec la société française, décide de partir loin, très loin de tout. Il arrive en Thaïlande, se dégote un boulot, et s'installe durablement dans le pays — il y rencontre même sa compagne. Quand on sait que l'auteur est féru de culture asiatique, et marié à une thaïlandaise, on comprend qu'il a décidé d'injecter une forte dose d'autobiographie dans ce roman. Et si ça ne suffisait pas, il donne à son anti-héros un nom quasiment identique au sien : Thomas Daezzler.
     Mais une autobiographie, même romancée, ne constitue pas nécessairement un bon livre. On peut néanmoins faire confiance à l'auteur pour instaurer une ambiance plus vraie que nature ; à sa connaissance du terrain s'allie une écriture toujours très évocatrice. Thomas Day est sans doute, parmi les auteurs actuels, celui qui sait le plus facilement et le plus rapidement immerger son lecteur dans l'histoire. Il a toutefois ici épuré son style, moins riche en images fortes que d'habitude ; sans doute ce côté moins tape-à-l'oeil va-t-il de pair avec la volonté autobiographique du récit.
     Ce livre se veut également un hommage appuyé à certains chefs-d'oeuvre, comme Apocalypse Now de Coppola, dont il reprend la trame de l'immersion toujours plus profonde dans une jungle étouffante et déstabilisante — pour Daezzler comme pour le lecteur, lequel est convié à un voyage halluciné confinant à l'expérience mystique. On cherchera néanmoins en vain une quelconque trace des « autres magies du Sud-Est asiatique » promises par le sous-titre de l'ouvrage, voire même une once d'imaginaire (hormis peut-être dans la nébuleuse et peu convaincante « République invisible »). Mais qu'importe : ce dépaysement total est sans conteste plus fort que celui procuré par la première excursion venue sur une planète étrangère.

Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 24/10/2005
nooSFere


     Thomas Daezzler, alter ego à peine déguisé de l'auteur, figure un occidental qu'un mal-être diffus incite à partir chercher des réponses ailleurs. Il quitte une France qu'il juge liberticide pour gagner le Sud-Est asiatique où il espère trouver : « une belle fille à baiser matin, midi et soir // de l'interdit // du danger // un type à tuer (pour savoir ce que ça fait de voler la vie de quelqu'un, de mettre fin à une existence, si possible dans une grande gerbe de sang ; pour savoir ce qu'est réellement le pouvoir. » (p.14) Son périple le mènera vers un enfer très particulier, à Tham Hua, la Cité des Crânes...

     Tout comme dans La Voie du sabre, le parcours du personnage règne au coeur d'un récit quasiment dépourvu d'éléments fantastiques — à l'exception de deux détails d'importance assez mineure vers la fin. Quant à l'appartenance du personnage à une organisation secrète nommée la « République invisible », il s'agit là aussi d'un fait relativement anecdotique puisque sans intérêt décisif pour l'intrigue.
     La Cité des Crânes est donc avant tout un récit de voyage, un cheminement initiatique au bout duquel l'auteur/narrateur aura trouvé — peut-être — un peu plus de sagesse. Dans ce récit à l'évidence largement autobiographique — au moins dans les sentiments et les émotions sinon dans les péripéties — on distingue bien sûr difficilement la limite entre fiction et réalité. S'agissant de Thomas Day, rien ne nous surprendrait vraiment, ni que tout soit fantasmé, ni même que tout soit authentique...

     Les références auxquelles renvoie ce livre sont nombreuses et explicites : Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad, L'Homme qui voulut être roi de Rudyard Kipling, le film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, Le Festin nu de William S. Burroughs... Day insère même des compte-rendus de lecture, à propos de La Plage d'Alex Garland — et du film homonyme de Danny Boyle — , de L'Adieu au roi de Pierre Schoendoerffer, ou encore d'un épisode de Conan « commis » par Lyon Sprague de Camp et Lin Carter, « les Bourvil et De Funès de la fantasy héroïque américaine » (p.255).

     Ce roman se hisse-t-il au niveau de ces modèles ? La Cité des Crânes souffre à mon avis de quelques défauts qui nuisent à son intensité.
     Ainsi, les deux premières parties qui devraient nous aider à cerner le personnage n'en révèlent pas toute l'ambiguïté ni la complexité. Baises, fellations et sodomies occupent souvent le devant de la scène et occultent la personnalité du narrateur. Ici la tentation d'un suicide est évoquée, là le décès de la mère semble avoir été traumatisante, mais la nature véritable de la souffrance du personnage demeure imprécise, la confession reste superficielle, paradoxalement pudique, le narrateur montrant plus volontiers son cul que son âme.
     De plus, on aimerait que Thomas analyse plus profondément les raisons qui lui font préférer la Thaïlande à la France — en dehors des fesses fermes des asiatiques. S'agit-il de liberté, quand prostitution et esclavage sont banales dans l'Asie qu'il nous montre ? Est-ce le danger quand il s'encroûte à gérer un bordel thaïlandais ? Ou n'est-ce que la vision égoïste d'un occidental suffisamment aisé pour assouvir ses pulsions avec insouciance et se donner une illusion de puissance ?
     Quant à l'aventure, « la vraie », elle ne débute qu'à la page 185, lorsque Thomas s'enfonce enfin dans la jungle laotienne à la recherche d'un ami disparu. Une aventure trop courte, simple aller-retour où le narrateur sera effectivement confronté à une violence extrême, mais pas de façon suffisamment ambiguë pour remettre en question le lecteur. Thomas ne résidera dans la Cité des Crânes que durant deux jours, un bref séjour qui ne permet pas vraiment d'appréhender le mode d'existence choisi par ses habitants — encore une fois, on y assiste surtout à une partouze. Le lecteur pouvait être provisoirement tenté par l'utopie de La Plage, pas vraiment par la sauvage frénésie de Tham Hua.
     Enfin, si le prologue en forme de question (« qu'est-ce qu'une histoire ? »), les divers inserts et les lectures amorcent une déconstruction séduisante, le reste du récit demeure un peu trop sage dans sa forme quand on l'aurait souhaité davantage halluciné.

     Faut-il voir dans cette opinion une incitation à ne pas lire La Cité des Crânes ? Certainement pas. Si ce roman suscite de nombreux commentaires, c'est une preuve de l'intérêt que le chroniqueur lui a porté. Tout amateur de récits atypiques, de confessions intimistes — que certains trouveront sans doute choquantes — , de dérives situées aux marges de l'Imaginaire, y trouvera matière à réflexion. La (qué)quête de Thomas Daezzler est incontestablement pénétrante !
     Les lecteurs qui ont suivi la carrière de Day, sans être rebutés par la violence récurrente de ses textes, devraient en particulier apprécier ce roman où l'auteur met en scène un autre lui-même. Il sera intéressant de vérifier s'il marquera un tournant dans son oeuvre, de voir si la sagesse et l'amour trouvés au bout du voyage modifieront — apaiseront ? — ses écrits.


Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 24/10/2005
nooSFere


     Avec La Cité des crânes, auto-fiction à mi-chemin entre le carnet de route et le roman stricto sensu, Thomas Day se livre tel qu'en lui-même, à poil, en sueur et les pieds sales, toute perversion mise à part. Sur la base d'un certain Thomas Daezzler, agent d'une organisation pseudo libertaire en mal d'aventures et dégoûté par un innommable pays hexagonal, l'histoire commence en Thaïlande pour se clore en longues sodomies, et accessoirement au Laos. Si La Cité des crânes peut plaire ou profondément ennuyer son lecteur (en fonction des expériences de voyage de tout un chacun), on ne pourra enlever à son auteur une évidente sincérité, un vrai talent de conteur et une efficacité définitivement diabolique pour attraper son lecteur par le col et lui plonger le nez contre l'encre fraîche du livre. Le vrai souci est en fait bien plus fondamental et tient à la nature même du genre : l'auto-fiction a ses limites et il est beaucoup trop difficile de faire la part des choses entre le vrai et le fantasmé pour ne pas parasiter la lecture de chapitre en chapitre. Résumons. Thomas Daezzler quitte son pays et atterrit en Thaïlande pour y retrouver une fille qui ne fera évidemment pas autre chose que lui claquer entre les doigts (moites, les doigts, il fait chaud par là-bas). Dès lors, la mécanique s'emballe et embarque le Thomas au Laos, le temps d'y travailler comme gérant de bar à putes et d'y rencontrer moult personnages exotiques. Jusqu'ici, tout va bien, mais le fantastique n'est jamais loin : suite à la disparition du propriétaire du bar en quête d'un frangin disparu en pleine jungle, Thomas va bien devoir se coltiner au réel et se mettre lui aussi en marche vers la Cité des crânes, lieu fantasmatique et violent où le Colonel Kurz rejoint Conrad et Garland pour un voyage au bout de la nuit aussi glauque qu'humide. Nous ne sommes évidemment pas loin d'Au coeur des ténèbres, après un détour par Michel Houellebecq auquel Thomas Day avait envie de répondre (Plateforme s'intéressant uniquement aux clients et jamais aux putes). Reste que dans sa tentative de carnet de route à mi-chemin entre la folie intérieure et la froide description d'une Asie du Sud-est nettoyée de tout cliché, Thomas Day ne peut s'empêcher de produire lui aussi nombre de lieux communs propres à la littérature de voyage qui s'intéresse trop souvent au voyageur et pas assez au voyagé. Considérations sur le tourisme, dédain des voyageurs-qui-ne-voyagent-pas-vraiment, confrontation au réel qui a tout du fantasme indianajonesque et vague intérêt pour les autres qui masque mal le seul truc intéressant pour l'auteur, à savoir lui-même (ou du moins son héros). On voit que La Cité des crânes peut agacer et laisser sur leur faim ceux qui espéraient plus d'un voyage au bout de l'enfer revu par Thomas Day. Au-delà de ces défauts qui sont plus ou moins évidents en fonction du goût et de l'expérience du lecteur, le livre se dévore et s'offre quelques morceaux de bravoure plus que réussis. Les tripes de l'auteur étalées sur une table forment un spectacle peu ragoûtant, mais c'est justement ça qui rend la littérature intéressante. Ceux qui désirent un récit lisse et propre peuvent passer leur chemin, avec Thomas Day, on se prend le réel dans la gueule et ça ne fait jamais de mal. Qu'importe si on est d'accord ou pas avec ce type de réel très personnel. L'important, c'est qu'il appartient à l'auteur.

Patrick IMBERT
Première parution : 1/1/2006
dans Bifrost 41
Mise en ligne le : 23/4/2007


 
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