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L'Ombre du Shrander

M. John HARRISON

Titre original : Light, 2002
Science Fiction  - Traduction de Bernard SIGAUD
Illustration de Stephan MARTINIÈRE
FLEUVE NOIR, coll. Rendez-vous ailleurs n° (18), dépôt légal : mai 2004
276 pages, catégorie / prix : 18 €, ISBN : 2-265-07726-7

Couverture

    Quatrième de couverture    
     Londres, 1999. Michael Kearney est un scientifique de génie mais également tueur en sére à ses heures perdues, influencé, dit-il, par une étrange créature à tête de cheval, le Shrander, qui le terrorise depuis longtemps et le pousse à fuir continuellement d'une ville à l'autre.
     Année 2400. Plusieurs civilisations coexistent dans une vaste région stellaire très lumineuse, le Secteur Kefahuchi.
     Seria Mau, une créature mi-humaine, mi-vaisseau fuit ses semblables en quête de son identité, jusqu'au jour où elle tombe amoureuse d'un homme qui détient la clé d'une technologie extraterrestre et peut-être de sa propre existence.
     Non loin de là, échoué au fond d'un caisson, Ed Chirnois, ancien explorateur spatial et accro aux jeux sexuels virtuels, est pousuivi par les redoutables soeurs Cray, prêtes à toutes les violences pour récupérer leur bien...

     Quel destin lie ces personnages à travers le temps ? Quelle est l'identité de ce mystérieux Shrander ? La réponse se trouve peut-être au terme de ce voyage halluciné, de cette odyssée aux confins de la folie.

     Acclamé par la critique, L'Ombre du Shrander est déjà considéré comme un roman culte tant il défie les règles habituelles de la science fiction. Il a obtenu le prix James Tiptree, Jr. et fut finaliste aux prix British SF et Arthur C.Clark. M.John Harrison est également critique littéraire pour The Guardian, The Spectator et The Times Literary Supplement.

     « L'ombre du Shrander est un roman extraordinaire : mon roman de science-fiction préféré de ces dix dernières années. » Neil Gaiman

     « L'ombre du Shrander est un space-opera pour nos temps obscurs. C'est brillant. » Iain M. Banks


    Prix obtenus    
James Tiptree Jr. Memorial, roman, 2002
Cafard Cosmique, [sans catégorie], 2005
 
    Critiques    
     En 1999, Michael Kearney est un brillant physicien qui cherche le moyen « d'encoder des données dans des événements quantiques ». Obsédé depuis l'âge de trois ans par une mystérieuse créature appelée Shrander, il joue aussi au serial killer à temps partiel...
     En 2400, Seria Mau Genlicher est la capitaine de classe K du vaisseau spatial La Chatte blanche ; mercenaire et chercheuse d'or, elle parcourt le secteur Kefahuchi, un coin de la galaxie parsemé d'artefacts abandonnés par des entités pré-humaines désormais disparues. Pendant ce temps, sur Terre, Ed Chirnois s'abandonne à une vie virtuelle dans un caisson, ce qui ne l'empêche pas d'être suspecté de meurtre...

     Les itinéraires parallèles de ces trois personnages vont former la trame d'un roman qui s'avère dépourvu d'intrigue bien définie. La compréhension progressive de ce qui relie ces protagonistes et de la nature du Shrander devrait donc théoriquement suffire à donner son intérêt à cette œuvre.
     Malheureusement, rien ne parvient à retenir l'attention. La psychologie des personnages est trop sommaire pour qu'on s'y attarde — par exemple, le fait que le physicien soit aussi un serial killer n'est qu'un détail sans réelle importance, sans doute placé là pour faire plus riche. La quincaillerie SF abonde — en vrac hommes modifiés, chimères, extraterrestres, drogues génétiques, tatouages pensants, simulations, ordinateur quantique... — mais elle ne semble destinée qu'à remplir le décor sans participer véritablement à l'histoire. De même, des saynètes et des dialogues plus ou moins compréhensibles émaillent le récit sans le faire progresser d'un pouce.
     On espère alors que le dénouement va nous apporter des révélations formidables, un vertige métaphysique bien propre à nous récompenser de nous être ennuyé sur quelque 250 pages. Amère déception : le Shrander est tout bêtement ce que le lecteur le moins imaginatif peut prévoir à la lecture du seul résumé.

     Donc je suis fort perplexe...
     Car la quatrième nous vante un livre « acclamé par la critique », en passe de devenir un « roman culte », dont Neil Gaiman ferait son « roman de science-fiction préféré de ces dix dernières années »... Lauréat du Prix James Tiptree Jr en outre. Et de fait, M. John Harrison — que l'éditeur annonce comme un « grand styliste » digne d'être comparé à Iain Banks — semble avoir le vent en poupe puisque quatre autres de ses romans ont été publiés récemment chez Folio SF, dont La Mécanique du Centaure, un inédit qui m'avait déjà paru assez médiocre. Il est pourtant loin d'être un nouveau venu puisque son premier roman date de 1971.
     Alors quoi ? Harrison est-il bourré d'un talent auquel je suis totalement hermétique ? Suis-je passé à côté d'un roman révolutionnaire et puissant sans en discerner la portée cachée ni l'audace du style ? C'est bien possible, mais en tout cas, cela ne m'empêchera pas de vous en déconseiller vivement la lecture.

Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 1/9/2004
nooSFere


     [Critique réalisée à partir de l'édition originale de l'ouvrage]

     Dernier ouvrage et grand retour à la S-F de M. John Harrison, L'Ombre du Shrander (traduction douteuse de Light) est l'essence même du roman fantastique moderne. Epique, fou, complètement barré, lumineux, génialement écrit, éclaté dans sa narration, sombre, ambitieux et renversant. Autant dire que le voyage promis par Light (on abandonne L'Ombre du Shrander, d'accord ?) est de ceux qu'on oublie pas.

     De par sa forme et son fond, Light appartient au nouveau M. John Harrison, en opposition à l'ancien, responsable de La Mécanique du centaure et de la géniale/illisible trilogie de « Viriconium » (voir plus haut). On y trouve tous les ingrédients du space opera à la Ian M. Banks, mais détournés d'une manière très « harrisonienne ». Les fans apprécieront au passage l'influence d'Harrison sur Banks avec La Mécanique du centaure et celle de Banks sur Harrison avec Light. C'est ce qu'on appelle un cercle tout sauf vicieux, car donnant des œuvres qui sont aisément classables au rang des chefs-d'œuvre du genre. Du genre ? Peut-être plus, dans la mesure où des auteurs de la stature de Banks ou Harrison se permettent justement d'en sortir, pointant de fait au rayon « littérature générale » avec beaucoup de talent. Au final, c'est de littérature tout court qu'il s'agit, avec des perspectives exceptionnelles, des réflexions profondes, un vrai souci humain dans le traitement des personnages et... un humour ironique ou cynique omniprésent. C'est d'ailleurs sans doute l'une des grandes réussites de Light. Un texte à la fois drôle, à la limite du foutage de gueule (le passage du canari jaune vaut le détour), et paradoxalement très sérieux, poétique, voire bouleversant. De quoi embarquer tout lecteur dans une aventure expérimentale exceptionnelle, et ce jusqu'aux dernières pages, vers cette prétendue révélation finale tant espérée, qui en donne finalement si peu et tellement. L'ombre de Buzati n'est pas loin, celle du K. toute proche, Shakespeare se cache au gré des pages, Peake à peu près partout, on pourrait chercher les références pendant des heures, mais ce serait oublier le plaisir intense procuré par la lecture de Light. Un vrai grand roman, de ceux qui rassurent, réconfortent et enthousiasment.

     La quatrième de couverture (l'anglaise comme la française) commence par la fin. Soit. Sous la bande de Kefahuchi (un amas d'étoiles, de trous noirs et d'autres saletés tellement denses que personne n'en est jamais revenu vivant), sur un astéroïde perdu, trois objets vieillissent doucement : une paire de dés en os, un squelette humain complet et un vaisseau spatial abandonné. Light raconte leur odyssée en trois histoires parallèles, enchevêtrées chapitre après chapitre. C'est d'abord (de nos jours) la fuite perpétuelle de Michael Kearney à laquelle le lecteur assiste, impuissant. Physicien fou, il travaille sur des expériences mathématiques qui aboutiront (sans qu'il le sache jamais) à la théorie du voyage spatial généralisé. Mais sa vie quotidienne est un cauchemar. Hanté et poursuivi sans cesse par une créature épouvantable (nommée Shrander, donc) à laquelle il a dérobé une étrange paire de dés, il mène une existence de tueur pour gagner du temps, chaque cadavre lui accordant un délai supplémentaire. De Londres à New York, ses retrouvailles avec Anna (son ex-femme) ne le mènent nulle part. L'échéance se rapproche, et Kearney doit un jour payer. Payer quoi ? Qui ? Et pour quelles obscures raisons ?

     Ailleurs, beaucoup plus tard (en 2400, précisément), Seria Mau Gemlicher tente de redevenir elle-même en retrouvant son humanité. Amas de chair plus ou moins palpitante maintenue en vie dans une cuve spéciale, elle est le cerveau et le pilote du vaisseau White cat, entité à la fois artificielle et humaine, construite à partir d'une technologie extraterrestre oubliée, exploitée sans aucune conscience par les humains qui en ont découvert les restes. Poursuivie par d'autres vaisseaux issus de la même technologie, hantée par ses rêves de petite fille, elle part à la recherche d'elle même et (peut-être) du seul homme à avoir jamais voyagé dans la bande de Kefahuchi.

     En parallèle, on suit la pathétique histoire d'Ed Chianese, ancienne gloire de l'exploration spatiale, désormais camé (on dit « twink ») jusqu'au yeux via les rêves offerts par les citernes (on dit « tank ») dans lesquelles il survit, l'épine dorsale connectée à une réalité virtuelle, indifférent au sort du monde extérieur. Mais ce dernier le rattrape sous la forme de deux sœurs, très occupées à massacrer leur monde pour récupérer ce qu'Ed leur doit. Chianese finira oracle dans un cirque ambulant, avant de se confronter lui aussi avec son propre Shrander... (Mais qu'est-ce que le Shrander ? Un démon intérieur ? La quête de son individualité ? Un cauchemar ? Une rédemption ?)

     Des personnages remarquables de crédibilité, attachants, déchirés, angoissés, paniqués, auxquels on s'identifie avec une facilité déconcertante, une narration parfaitement maîtrisée, un style inimitable, Light laisse pantois une fois la dernière page tournée. De par sa très haute tenue littéraire, sa fluidité, la profondeur du propos et l'évidente vigueur de la prose, ce roman est appelé à faire date. Pour un retour, c'est d'un coup de maître qu'il s'agit, et l'on se prend à espérer que les éditeurs français se précipitent sur les autres titres disponibles, notamment le recueil de nouvelles Things that never happen, dont la presse anglo-saxonne dit le plus grand bien. Au final, Light se dévore à la manière d'un roman de Ian M. Banks, réaffirmant au passage l'excellence de la S-F anglaise, dont les voix originales et intelligentes redonnent quelque espoir à une genre qu'on dit moribond.

Patrick IMBERT
Première parution : 1/4/2004
dans Bifrost 34
Mise en ligne le : 9/5/2005


     En quatrième de couverture de La mécanique du centaure de M. John Harrison (1975) on peut lire : « ce livre évoque les meilleures pages d'un Iain M. Banks ». L'erreur est corrigée en quatrième de La cité pastel (Folio SF n°147) puisque La mécanique y est qualifiée de « space opera halluciné précurseur des oeuvres de Iain M. Banks ». Le copyright de L'ombre du shrander publié cette année en France date de 2002. Voilà un auteur qui — si l'on excepte une première édition de La cité de Pastel chez Garancière il y a vingt ans — aura mis près de trois décennies à séduire nos directeurs de collection... Sans doute parce que Harrison est un chaînon manquant entre Vance et Banks (sacrifiant à l'un ou à l'autre selon les volontés éditoriales) et qu'il a peu produit — sept romans seulement en trente ans.

     Courageuse initiative, donc, que de publier dans une collection grand public — et sous l'étiquette de space-opera — un roman audacieux, bien meilleur par exemple que L'Arche de la rédemption d'Alastair Reynolds (Presses de la Cité). Trois personnes en quête d'elles-mêmes sont en relation étroite avec une entité baptisée Shrander — mâle auprès des femmes, femelle auprès des hommes. Kearney, génial scientifique parfois pris de folie meurtrière, doit fuir l'ombre du Shrander qu'il perçoit comme une menace depuis qu'il a volé certains dés. Seria Mau, mi-humaine, mi-vaisseau de l'espace, s'amourache de celui qui détient un pouvoir extraterrestre. Ed Chirnois enfin, est lui aussi en fuite permanente pour échapper aux méchantes soeurs Cray — il y parviendra en jouant aux dés, en devenant prophète et en plongeant dans ses souvenirs d'enfance refoulés. Ces trois parcours chaotiques et décalés dans le temps vont se retrouver auprès du Shrander et finir dans l'apothéose qui convient à chacun.

     On a l'impression de se trouver dans l'univers d'un ado maîtrisé/visité par un adulte qui saurait en tirer le meilleur sans pour autant lui faire perdre sa fraîcheur et son imaginaire. Harrison habille de façon complexe des choses simples mais nous laisse quelques repères (ses vaisseaux de l'espace, comme plus tard ceux de Banks, portent d'étranges patronymes, entre surnoms et totems scouts) pour nous aider à nous y retrouver.

     Le lecteur de 2004 est-il disposé à entrer — juste pour le plaisir — dans cet univers qui ne propose pas de morale ou de mode d'emploi ? Il faut l'espérer : cela permettra peut-être de lire d'autres œuvres de Harrison.

     Dernière remarque : si l'on visite le site Internet de l'auteur, on constate que des liens sont établis avec les auteurs C. Miéville, W. Gibson, I. Banks, S.R. Delany, H. Harrison, J. Carroll, Angela Carter... Une bien belle famille !

Noé GAILLARD
Première parution : 1/9/2004
dans Galaxies 34
Mise en ligne le : 5/1/2009


 
Base mise à jour le 31 août 2014.
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