Edition GALLIMARD, Folio SF (2002)
« J'avais atteint l'âge de mille kilomètres. » La fameuse première phrase 1 de ce roman extraordinaire propulse d'emblée le lecteur dans un univers dense, cohérent et mystérieux. Le Monde inverti, qui date de 1974, reste encore à ce jour l'œuvre la plus célèbre de Christopher Priest, et l'on comprend aisément pourquoi ! Dans la droite lignée de Philip K. Dick, Priest construit un roman captivant sur la perception du réel, qui n'est pas sans rappeler les tableaux d'un Dali. Surréaliste ? Indubitablement. Mais ce surréalisme, si ahurissant qu'il soit, n'en demeure pas moins attaché à une volonté farouche de rester ancré dans un cadre réaliste. Jugez-en donc. Imaginez une ville roulante. Une ville en bois, condamnée à être tractée chaque jour sur des rails sous un soleil étrange et brûlant, à la poursuite d'un optimum, point géographique sans cesse en mouvement au-delà duquel le monde subi d'aberrantes distorsions. Cette ville est la Cité Terre, en hommage à la planète-mère. Helward Mann, l'un de ses habitants, devient membre de la Guilde du Futur. Son rôle ? Partir au nord de la ville (le « futur »), en éclaireur, pour déterminer le meilleur tracé de la cité pour rejoindre l'optimum. Or l'extérieur est un monde hostile, peuplé de paysans hispanophones affamés, mais surtout dangereux par sa nature même. Helward, pour s'acquitter de sa mission, doit en effet s'éloigner de la ville, gagner les terres où l'espace-temps s'étire ou se contracte, défiant toute logique. Helward va soudain être confronté à une énigme insoluble et contraint à envisager l'impensable... Dans Le Monde inverti, la « distorsion du réel » n'est pas un vain concept ! Vertigineuse illustration de la pensée phénoménologique, le roman est admirablement construit. Les changements de points de vue (tantôt à la première personne, tantôt à la troisième) opèrent un décalage à première vue injustifié mais qui prend tout son sens à mesure que la vérité se dévoile. Le talent de Priest est de masquer l'enjeu réel par un autre, en l'occurrence la course à l'optimum, qui génère nombre de péripéties haletantes. Lorsque éclate alors enfin cette vérité que l'on osait à peine envisager (et que nous tairons ici, évidemment !), le lecteur reste ébahi et c'est d'un œil méfiant, voire soupçonneux, qu'il contemple le monde réel. Réel, vraiment ?
Notes : 1. Première phrase... dans cette nouvelle édition. Denis Guiot nous signale que le prologue du Monde inverti — l'un des récits les plus originaux et les plus beaux de toute l'histoire de la SF — a disparu à l'occasion de la réédition chez Folio SF du roman de Christopher Priest ! Il s'appuie sur la réédition Pocket de 1988 pour nous livrer cette information et nous la confirmons au vu de l'édition J'ai lu de 1976. Autre mystère : la traduction a été fortement révisée, sans que cela soit mentionné. (N.D.L.R.)
Olivier NOËL Première parution : 1/6/2002 dans Galaxies 25 Mise en ligne le : 1/2/2004
Edition CALMANN-LÉVY, Dimensions SF (1975)
Il y a une première erreur à ne pas commettre, c'est de prendre ce titre à son sens évident, en donnant à « inverti » son sens moderne le plus courant, et attendre la description d'une société où le FHAR et les « Gouines Rouges » auraient triomphé, et où les mœurs seraient fondées sur l'inversion sexuelle — ce qui ne serait pas un sujet d'anticipation si farfelu que ça depuis que Malthus (n'en déplaise à Alfred Sauvy) est réhabilité, et que l'on doit (n'en déplaise à Michel Debré) se demander comment limiter la croissance démographique autrement que par la violence.. Mais il s'agit ici de tout autre chose : Bruno Martin a choisi de traduire « inverted » par « inverti » au lieu d' « inversé », peut-être pour jouer justement sur la rareté de cet autre sens d' « inverti », propre aux scientifiques : inversion du sucre, inversion du relief, inversion d'un courant électrique, inversion d'une fonction. Cette première inversion de point de vue n'est pas la dernière que l'on fait au cours de la lecture. Il y a un prologue centré sur Elisabeth Khan, infirmière dans un village sous-développé ; une première partie narrée par Helmuth Mann, jeune membre d'une curieuse cité mobile où l'on compte le temps et l'âge en kilomètres, et que dominent des Guildes soumises au secret et tirant leur raison d'être de l'obligation d'avancer toujours ; une deuxième partie où la découverte du monda étrange au sud de la cité par le même personnage est racontée à la troisième personne cette fois, peut-être pour que le lecteur ne puisse mettre sur le compte d'une aberration mentale du seul Helmuth Mann les étranges altérations de la durée, des formes et des forces qu'il constate et subit ; une troisième partie où, à la première personne de nouveau, le jeune homme expose sa recherche d'une explication et, renié par sa jeune femme, adopte pleinement le point de vue officiel sur la nécessité de suivre toujours l'Optimum, seul point où régnent les mêmes conditions que sur Terre ; une quatrième partie où la même jeune femme que dans le prologue (ce qui justifie enfin ce dernier) rencontre Helmuth, et prend la place d'une indigène « transférée » pour pénétrer dans la Cité et en percer le secret ; une cinquième partie enfin, où on a sur la révélation d'Elisabeth l'opinion d'Helmuth, qui refuse de la croire. Parallèlement, l'impression du lecteur s'inverse sans cesse. Il croit d'abord à une satire du colonialisme (exploitation de la main-d'œuvre indigène et traite des... non-blanches) et de la civilisation fondée sur une Idéologie (cet Optimum qu'il faut suivre, c'est un peu la colonne de feu envoyée par Jéhovah pour obliger les Hébreux à traverser le désert, un peu le mythe du progrès et de la croissance continue dont nous faisons le grand commandement de notre dieu Mammon). Puis la croyance & l'Optimum et le système qui en découlent semblent bel et bien justifiés par les conditions objectives, et l'on se dit alors que Christopher Priest a tout simplement rivalisé avec succès avec les grands « créateurs » de planètes extraordinaires — Hal Clement et sa Mesklin aux énormes variations de gravité, Fredric Brown et sa Placet qui décrit un 8 autour de deux soleils dont un d'antimatière et rattrape parfois sa propre image, Larry Niven et son anneau-monde — et, avec l'aide d'un ordinateur, a su concevoir une cosmographie fondée sur l'hyperbole, courbe d'une équation où une valeur est l'inverse de l'autre (y=1/x). Enfin, ce modèle mathématique se trouve à son tour justifié par une explication physique (champ de force) et par une mise en situation dans notre contexte historique, économique et social (épuisement des sources d'énergie classiques, d'où Catastrophe et recherche d'une force nouvelle). Mais, alors que fantaisie et raison semblent réconciliées — ce qui est le propre de la science-fiction — de nombreux faits s'avèrent irréductibles à l'explication enfin découverte : c'est le héros lui-même qui les évoque. Suprême affirmation de cette « relativité généralisée » où nous sommes plongés depuis le début du récit ? Je dirais plutôt pour ma part — et c'est le seul reproche que je ferais à un livre admirable par l'originalité de la conception, la précision de la mécanique, et l'habileté avec laquelle le suspense est maintenu du début à la fin — malencontreuse rechute finale dans le fantastique, avec lequel la science-fiction peut évidemment jouer — et ne s'en prive pas — mais qu'elle doit en fin de compte exorciser si elle veut rester elle-même.
George W. BARLOW Première parution : 1/6/1975 dans Fiction 258 Mise en ligne le : 17/7/2003
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