Edition MNÉMOS, Icares (2001)
Nous sommes en l'an 69 du Nouveau Comput, dans une époque qui ressemble beaucoup à notre Renaissance ou à notre siècle des Lumières. Peut-être s'agit-il d'une Antiquité oubliée puisqu'on y trouve le continent d'Atlantys ? Jaël de Kherdan est une sorte de Casanova, un bel esprit libertin, un brillant séducteur au charme irrésistible, mais aussi un jouisseur désargenté que quelques écrits – récits « authentiques » de ses exploits, fort prisés par les jeunes femmes – ne suffisent pas à faire vivre. En outre, ses frasques finissent par le priver de tout protecteur, et pour comble de malheur les frères Ferssen le traquent pour venger l'honneur de leur sœur. Jaël se rend alors à Dvern, une magnifique cité où il espère trouver meilleure fortune...
Un jour, un miroir renvoie à Jaël le reflet d'un double, d'un autre lui-même qui ressemble plus au fin épéiste qu'il met en scène dans ses écrits qu'à l'homme qu'il pense être... En relisant ses propres lignes, il s'aperçoit alors qu'elles relatent parfois des événements qui ne sont pas encore arrivé ou dont il n'a pas le souvenir. Ses propres phrases traduisent-elles un secret qu'il cherche à enfouir au fond de sa mémoire ? Peuvent-elles lui révéler un passé occulté, d'anciens traumatismes refoulés ? Jaël est-il manipulé par Kirsten la magicienne ou est-il sous l'emprise de l'Amance, cette drogue dont l'approvisionnement est contrôlé par le Prince de Dvern ? Le récit se dérobe. Certaines scènes se répètent, ou se reflètent dans l'extrait d'un livre. Le lecteur est égaré parmi les faux souvenirs, les vrais oublis, les obsessions récurrentes, la confusion et le vagabondage d'un esprit qui s'est égaré. L'itinéraire de l'aventurier passe par une quête d'identité teintée d'onirisme, où Jaël-deux-âmes rencontre des personnages ambigus, comme l'ambivalente Clara Dellynis qui devient Cleo dans la petite Dvern, ou encore le mystérieux Vaïron Sand qui semble parfaitement connaître – mieux que leur auteur lui mê – , les écrits de Jaël et leur sens caché. Comme tout bon héros, Jaël est en outre secondé par le non moins étrange Alexis, un serviteur désinvolte mais qui semble orienter l'intrigue à sa guise.
Si le décor et les costumes appartiennent à ce genre hétéroclite qu'est la Fantasy, Mémoire vagabonde est finalement un roman assez dickien par sa thématique. Perception de la réalité, troubles de la personnalité, altérations de la mémoire, distorsions temporelles, drogue... sont les éléments majeurs d'une intrigue qui pourra dérouter pour mieux séduire quand la boucle sera bouclée. L'irruption de la réalité écrite dans la réalité vécue et les relations entre personnage et auteur sont aussi des thèmes proches, développés par exemple par Priest, autre écrivain dickien. En revanche, l'écriture brillante, riche et sensuelle, est très éloignée de celle de Dick. La cité de Dvern est un personnage à part entière, peuplée de figures colorés, et l'on en ressort ébloui, comme après s'être mêlé à un fastueux carnaval où les masques auraient pendant un temps étouffé le désespoir.
Laurent Kloetzer est sans conteste l'un des meilleurs auteurs francophones actuels dans les domaines de l'Imaginaire. Il est d'ailleurs l'un des cinq français retenus par André-François Ruaud pour une sélection de cent références en Fantasy (Cartographie du merveilleux – Folio SF). Après Mémoire vagabonde, son talent se confirmera de manière éclatante avec le subtil La Voie du cygne où, explorant d'autres facettes de Dvern deux ans avant l'action du présent ouvrage, Kloetzer troquera l'errance pour une construction rigoureuse tenant du jeu de l'oie et du labyrinthe. Enfin, son troisième livre, Réminiscences 2012, apportera un éclairage qui obligera à reconsidérer d'un nouvel œil les romans précédents ! Premier roman, Mémoire vagabonde est une remarquable réussite, intelligente et savoureuse, lucidement distinguée par le prix Julia Verlanger.
Pascal PATOZ (lui écrire) Première parution : 5/8/2001 nooSFere
Edition MNÉMOS, Icares (1999)
Jaël de Kherdan, tout à la fois auteur et héros des Mémoires Vagabondes, est atypique à plus d'un titre. Il est un bretteur doué, mais pas un guerrier. Il manie bien les mots, mais il n'est pas un mage. Jaël est un dilettante, un écrivain libertin, beau parleur et grand séducteur. Dans un monde à l'allure d'un XVIIIe siècle au parfum vénitien, il est à la recherche de cette mémoire qui le fuit. Car il écrit, prétend-il, sa biographie, les aventures d'un homme qui porte son nom et qu'il lui arrive parfois de contempler à sa place dans les miroirs. Souvent, il n'est pas certain de savoir qui est celui qui vit ces aventures et qui est celui qui les écrit. Cette quête identitaire le mènera, de femme en femme, à perdre presque tout jusqu'à ce que la dernière ne le tue presque.
Si les réflexions sur la littérature et les rapports ambigus entre le créateur et ce qu'il imagine sont courantes dans le fantastique ou l'horreur ; il est plus rare et intéressant de les rencontrer dans un roman de fantasy. Car Mémoire Vagabonde — le livre que l'on tient entre ses mains, pas celui qu'écrit Jaël, qui y est placé en abyme — est un roman de fantasy, quoique sans doute plus civilisée que le tout-venant, l'histoire picaresque d'un Don Juan pailletée de l'irrationnel de dieux oubliés, de doubles, d'amantes fées et de cités légendaires contenant un Graal improbable. Le ton est celui d'un roman courtois, léger, précieux et libertin comme Jaël qui l'écrit.
Dans l'atmosphère sage et feutrée des salons bourgeois, ou les lugubres demeures qu'on ressent hantées, Jaël séduira les mères et les filles. Dans le chaud quartier franc de la ville, en stase dans un carnaval permanent, il est tout aussi à son aise pour conquérir la princesse et l'esclave, puisque tout le monde porte un masque. Notre héros est plein de faiblesses et de doutes, est pathétiquement incapable de résister à une femme, mais en est conscient et le regrette parfois, ce qui le rend attachant et un peu plus réel que les faux-semblants qui l'entourent. Comme Jaël, il nous est parfois délicat de trier la réalité et les rêves, de distinguer l'apparence de la réalité. Dans tout ce long roman qui se lit d'une traite, les miroirs mentent, la mémoire affabule, les drogues et les dieux déforment la réalité. On suit avec plaisir Jaël, qui sait se faire aimer, dans des pérégrinations qu'il subit plus souvent qu'il ne mène, mais dont il est toujours là pour témoigner.
Mémoire Vagabonde est un fort bon premier roman qui marque l'originalité d'un auteur à découvrir.
Martine LONCAN Première parution : 1/12/1999 Yellow Submarine 129 Mise en ligne le : 17/12/2002
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