Edition UGE (Union Générale d'Éditions), 10/18 - Domaine étranger (2003)
Coulez mes larmes... est un roman charnière dans l'œuvre de son auteur. Au début des années 70, la théologie envahit la vie de Dick et y prendra une place grandissante jusqu'à son expérience religieuse de mars 1974, qu'il consacrera le restant de sa vie à analyser, en particulier à travers les livres qui constituent sa Trilogie divine. Écrit entre 1970 et 1973, Coulez mes larmes... est encore du Dick « dickien » au sens où l'entendaient ses fans désorientés par la suite de son œuvre, même si les premiers signes sont là (le chapitre 11 est une longue discussion sur la nature de l'amour : mystique, physique, filial, etc.). Paru en 1974 aux Etats-Unis et un an plus tard en France (dans une version écourtée et très différente de la présente édition, sous le titre Le Prisme du néant), ce roman aborde le thème de prédilection de son auteur, la nature de la réalité. Lorsque nous faisons la connaissance de Jason Taverner, il est une vedette de la chanson et une star du petit écran avec sa propre émission qui récolte plus de trente millions de téléspectateurs à chaque passage. Un membre éminent de la société civile. Il est aussi un Six, résultat d'une expérience génétique qui a avorté. En quelques pages, nous apprenons que la vie de la plupart de ses contemporains est moins rose, puisque les Etats-Unis de 1988 (le futur de l'époque) sont un état policier, où les contestataires finissent en camp de travail. Puis un matin, tout s'écroule. Jason se réveille dans un hôtel miteux. Il n'est plus rien. Ses papiers ont disparu et plus personne ne reconnaît la vedette d'hier. Son agent, sa maîtresse... n'ont jamais entendu parler de Jason Taverner. Son émission n'apparaît pas dans les programmes de télévision et ses disques sont absents des bacs des disquaires. Est-ce une hallucination ou — pire — sa vie d'avant n'était-elle qu'une illusion ? C'est ce qu'il va s'efforcer de découvrir au long de ce roman passionnant de bout en bout. Comme toujours chez Dick, on apprécie l'intrigue tordue et le fait que l'auteur, tout en explorant des sentiers battus (en tout cas par lui), réussit à surprendre avec des personnages touchants ou étonnants (le couple incestueux formé par le chef de la police et sa sœur junkie). Sa vision de l'Amérique du futur (il se projetait quinze ans dans l'avenir au moment d'écrire), univers concentrationnaire dominé par d'un côté la police (le bâton) et de l'autre un show-biz (la carotte) drogué jusqu'aux yeux, fait froid dans le dos, même si certaines « prédictions » ont un peu vieilli. C'est le huitième volume signé Philip K. Dick publié chez 10/18, ce qui fait de lui l'un des très rares auteurs de SF à avoir réussi en France son passage chez un éditeur mainstream. Il en aurait sans doute été très fier. Mais les amateurs de science-fiction ne devraient pas laisser cela les éloigner d'une contribution majeure à la SF contemporaine. Lisons et relisons Dick. Et commençons par Coulez mes larmes, dit le policier.
Benoît DOMIS (lui écrire) Première parution : 1/4/2003 dans Galaxies 28 Mise en ligne le : 1/9/2005
Edition J'AI LU, Science-Fiction (1985 - 1993, 2ème série - dos violet) (2000)
Jason Taverner. Un nom célèbre. Très célèbre. Adulé par des millions de fans. Celui d'une star de la télévision. Un homme pour qui « cette vie publique, ce rôle d'animateur universellement connu qui était le sien était l'essence même de l'existence ». Il a tout. La richesse, la gloire, les femmes, et même l'amour. Plus dure sera la chute. Car, au début du deuxième chapitre, Jason Taverner se réveille. Seul. Dans un endroit inconnu, la chambre d'un hôtel minable. Plus aucune de ses relations, jointes au téléphone, ne le connaît. L'état-civil n'a aucune trace de sa naissance. Ses papiers d'identité ont disparu, et dans cette société fasciste, Jason le sait : « Sans papiers, Je ne survivrai pas deux heures. » Comment en effet passer les nombreux barrages de police ? On le prendrait pour un de ces étudiants échappés des campus-ghettos bouclés 24h/24 par la police. Au mieux, il finirait dans un des nombreux camps de travail.
Il n'existe pas. Il est une non-personne. Il a tout perdu. Le cauchemar. Le cauchemar dickien typique, où le « héros » n'a plus de prise sur la réalité. Mais Jason n'est pas un personnage dickien typique. II réagit. Il ne se laisse pas abattre. « Je dispose de trois atouts, songea-t-il. J'ai de l'argent, une bonne gueule et de la personnalité. Quatre, même : je suis aussi un six [un homme génétiquement supérieur] de quarante-deux ans. » Première étape du processus de survie : acheter des faux papiers. Et c'est le début d'une série de rencontres : Jason va partager quelques heures ou quelques jours de la vie d'un certain nombre de personnages, prétextes à l'exploration des différentes formes d'amour. Une jeune faussaire psychotique, une nymphomane vieillissante, une superbe chanteuse pop épouvantée par les fans, une artiste en céramique effrayée par les étrangers. Mais surtout Félix Buckman et son imprévisible sœur jumelle et épouse Alys, fétichiste, bisexuelle, droguée....
Dick, malgré sa haine de toute figure d'autorité, n'a sans doute jamais composé personnage aussi subtil, aussi complexe que ce Félix Buckman, général de police et amateur des pièces pour luth de John Dowland (plus particulièrement de « Coulez mes larmes »), humaniste et manipulateur. C'est à lui que le titre du roman fait référence. Et ce n'est que justice, car il y éclipse tout le monde, n n'apparaît pourtant qu'au quart du récit, à un endroit où il est traditionnellement un peu tard pour introduire un nouveau personnage. Mais Dick s'en fiche. Comme d'ailleurs de l'explication S-F à donner à ce bizarre changement de réalité vécu par Jason Taverner, bien qu'il remplisse son contrat honnêtement et jusqu'au bout : « Ou alors c'est que nous sommes dans un monde parallèle au tien dans le temps et dans l'espace. Et... bref, tu es passé d'une façon ou d'une autre de l'univers où tu étais illustre a celui-ci où tu n'es rien du tout.[...] — Évidemment, [répond Jason,] cela expliquerait tout, tu as raison. Mais je ne peux accepter ce genre d'explications. C'est comme ces romans de science-fiction à la gomme de Philip K. Dick qui faisaient mes délices quand j'étais gosse. Heureusement, on a fini par l'avoir. » On remarquera au passage que, pour la première fois, Dick se retrouve — certes plus comme un clin d'œil qu'en véritable personnage — dans un de ses livres. Pour la première fois, la vie de l'auteur s'insinue dans son œuvre. Car, il le reconnaît lui-même, il y a mis tout le chagrin et la solitude qu'il ressentait du départ de sa quatrième épouse, Nancy. En cette fin d'année 1970, fauché, le fisc sur le dos, en panne d'inspiration (après quinze ouvrages écrits lors des cinq années précédentes, il n'entreprendra l'écriture du suivant, Substance mort, qu'en 1973), sans reconnaissance, ni compagne ni amour — situation inverse de celle de Jason Taverner (auquel il a donné son âge) dans les premières pages — il se tient au bord du gouffre dans lequel il va bientôt tomber. Si Dick a écrit ce roman, c'est surtout pour mettre par écrit ses réflexions sur l'amour, sur les rapports entre les êtres humains. D'où ces longues conversations pleines de sensibilité entre les protagonistes.
Voilà ce qui fait l'envoûtement de Coulez mes larmes, dit le policier. Ceux des lecteurs au fait de la biographie de Dick verront peut-être « l'auteur à travers le tissu des mots », mais pour tous ceux qu'une S-F proche de l'homme attire plus que des exploits héroïques entre les étoiles, l'humanité vibrante des personnages évoluant dans ce livre à l'atmosphère inquiétante et mélancolique sera une rencontre marquante.
Gilles GOULLET Première parution : 1/5/2000 dans Bifrost 18 Mise en ligne le : 9/10/2003
Edition LIBRAIRIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES, Le Masque Science-Fiction (1975)
Oui, le nouveau Dick est semblable à l'ancien, encore que ce roman tire plus du côté politique que du côté schizophrénique : un homme riche et célèbre change d'univers et se retrouve, de « l'autre côté », sans un sou, inconnu et traqué. Ce postulat (déjà exploité, entre autres, et de manière d'autant plus frappante qu'elle était fort concise, par Richard Matheson dans Au bord-du précipice — au sommaire des Mondes macabres) est évidemment métaphorique, et vise à nous faire partager les affres d'un bourgeois plein de bonne conscience précipité dans les gouffres du prolétariat en terre fascinante. C'est toujours éprouvant, surtout qu'ici la démonstration s'appuie sur un suspense haletant. Ce n'est peut-être pas du grand Dick à la manière du Maître du Haut Château mais, à coup sûr, du très bon Dick.
Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire) Première parution : 1/11/1975 dans Fiction 263 Mise en ligne le : 17/7/2003
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