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Album
Le Pays sans étoiles
Série : Valérian, Agent Spatio-temporel    Album précédent tome 3  Album suivant

Scénario : Pierre CHRISTIN
Dessins : Jean-Claude MEZIERES
Couleurs : Evelyne TRANLE

Dargaud , 1972
 
Cartonné
Format 295 x 225
48  pages  Couleurs
ISBN 2-205-04623-3
 
Quatrième de couverture
     Alors qu'ils sont en tournée d'adieux sur un lointain système solaire, Valérian et Laureline découvrent qu'une planète plongeant du fond de l'espace s'apprête à tout détruire sur son passage.
     Ils partent à sa rencontre et s'aperçoivent qu'il s'agit en fait d'une planète creuse, à l'intérieur de laquelle une civilisation se livre à une guerre des sexes inexpiable.
     Face à face, deux cités belliqueuses aussi raffinées que cruelles. Malka, la ville-citadelle des amazones menées par l'impressionnante reine Klopka. Valsennar, le palais-jardin placé sous la coupe quelque peu décadente de l'empereur Alzafrar.
     Au milieu, le misérable peuple Lemm qui extrait des flogums explosifs permettant à la guer­re de se poursuivre... et à la planète Zahir de courir à sa perte.
     Seuls Valérian et Laureline sont conscients de l'imminence du danger.
 
Critiques
     Neuf mois après la sortie de L'empire des mille planètes, la troisième aventure en 46 pages de Valérian, Le pays sans étoile, est sortie en album cartonné, alors que la publication de la quatrième (Bienvenue sur Alflolol) était en cours dans Pilote. Cette accélération du processus commercial de l'oeuvre de Mézières et Christin prouve deux choses : que Valérian se vend (donc plaît) et que ses créateurs n'ont pas de poil dans la main — bien que, selon une tradition de l'honneur bien établie, ils soient prêts à déclarer le contraire !
     Mais inutile d'ajouter que ce n'est ni le premier ni le second de ces facteurs qui justifie dans nos pages cette fidélité dans le compte rendu. (Voir, pour les deux albums précédents, les critiques dans Fiction 204 et 216.) Tout simplement, il se trouve que Valérian est la meilleure des bandes de SF française publiée depuis quelques années. Que Mézières et Christin gagnent haut la main un peu par défaut, cela n'enlève rien à leur mérite... Mais il est tout de même utile de rappeler que, contrairement à un sentiment superficiel, la science-fiction dessinée ne se porte pas tellement bien à l'heure actuelle.
     En France, il y a eu deux booms. Celui des années 1946/51, ( notre « âge d'or » à nous), où démarrait Les pionniers de l'espérance, où. Marijac et Liquois donnaient à Coq Hardi l'époustouflant, wellsien et belliqueux Guerre à la Terre, où Kline, (maintenant attaché à un bon western pro-indiens dans Pif : Loup Noir) dessinait dans O.K. la saga de Caza le Martien. Bien d'autres bandes encore, que j'ai oubliées mais dont les fans spécialisés dans la BD seraient prêts à me souffler les titres, témoignaient de l'acclimatation massive du genre sous nos cieux. Puis les ciseaux de la censure passèrent sur cette prairie comme le cheval d'Attila. Pour que la SF réapparaisse en force, il faut attendre Barbarella qui, en 1964, donne le coup d'envoi aux grandes productions de chez Losfeld, lesquelles furent accompagnées ou suivies, ici ou là, de tentatives qui pouvaient donner l'illusion d'un nouveau départ. Mais la situation créée a fait long feu. Aujourd'hui, la bande dessinée de SF française se fait rare sur le marché. Les pionniers ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes (et cela, non par la faute du dessinateur, mais bien par celle d'un scénariste à bout de souffle — état de fait aggravé, et peut-être même causé, par la forme de parution imposée par Pif : des récits complets de 20 pages). Le même journal, après avoir accueilli pour deux épisodes ce qui était à ce jour la meilleure création de Forest, Mystérieuse, matin, midi et soir, en a brutalement interrompu la reproduction (qui, en Italie, se poursuit dans Linus). Pichard, lâché par son scénariste, a dû abandonner L'Odyssée, Moebius ne trouve toujours pas le temps de fourbir la grande bande que, paraît-il, il évoque avec des soupirs, et Caza polit avec lenteur une epic fantasy qu'il traite d'après un texte de son complice Bazzoli.
     Quant à Pilote, qui reste le haut lieu de la BD française tout court, il a accueilli Forest et son Hypocrite, mais c'est au compte-gouttes que Druillet nous y distille Lone Sloane, et l'on y attend toujours la deuxième partie du Thorkaël de Loro. Restent donc, en tête de la production, Mézières et Christin...

     Le pays sans étoile renoue avec le thème classique de l'humanité vivant à l'intérieur d'une planète creuse qu'un soleil central éclaire. Cette planète, Zahir, est un astre errant que sa course vagabonde amène aux abords du système planétaire d'Ukbar, dont les quatre satellites ont recueilli des colonies humaines. Pour essayer d'éviter la collision prévue, Valérian et Laureline vont explorer Zahir et en découvrent le monde intérieur, qui est déchiré depuis la nuit des temps par un conflit endémique entre les deux principaux Etats : Malka, gouverné par des femmes, et Valsennar, strictement masculin. On devine la suite : les deux agents de Galaxity s'introduisent chacun dans les deux cités antagonistes et, après avoir fait la preuve de leurs qualités de combattants, parviennent à convaincre (fermement) les deux souverains d'établir la paix. La planète, dont la chute dans l'espace était causée par les continuelles déflagrations de flogums (substance explosive recueillie par des tribus nomades et vendue aux belligérants), est captée par le soleil Ukbar, autour duquel prend fin son errance.
     On retrouve dans ce scénario la volonté de Christin de mettre en place des groupes sociaux fortement motivés et de mettre ainsi en surface les implications politiques de ses histoires. Cette volonté, cependant, est moins évidente ici que dans L'empire des mille planètes ou même Bienvenue sur Alflolol. Si le rôle des marchands de flogums (dont le commerce, qui favorise la guerre, est néanmoins leur seule source de revenus) est mis en lumière sans manichéisme, si le conflit (sans cause réelle), de même que l'absurde ségrégation des sexes, sont bien fustigés avec humour, on en reste à des notations impressionnantes, à un humanisme vague qui ne débouche sur aucune analyse matérialiste. En ce sens — au niveau du synopsis — Le pays sans étoile est moins fouillé que d'autres aventures de Valérian. D'autre part, Christin (et Mézières) s'étant accordé de donner à certains détails de l'action et des décors une valeur de gag, l'album gagne en sourires ce qu'il perd en sérieux.
     Le conflit hommes/femmes est au centre des préoccupations des auteurs. C'est, là encore, une donnée traditionnelle de la SF, qu'il était sans doute difficile de motiver de manière très scientifique. Aussi le travail de Méziéres et Christin a-t-il été de brouiller les pistes par une série d'inversions portant sur des facteurs culturels et sexuels : les femmes de Malka sont des créatures masculines, bardées de fer, et leur cité est un château fort entouré de hauts murs, tandis que les hommes de Valsennar sont fluets, féminins, habitent une ville jardin à la japonaise parcourue de canaux qu'enjambent des ponts graciles. De plus, ni les Malkiennes ni les Valsennariens ne vont eux-mêmes au combat. Les guerrières dressent des esclaves masculins qui se battent à leur place, et les mignons de Valsennar envoient à la mort des combattants femelles ! Cette guerre n'est donc pas tant une guerre des sexes qu'un conflit de nature impérialiste — sinon dans sa fonction, du moins dans ses normes : les classes au pouvoir se battent par l'entremise des classes dominées. (« Bah, de toute façon, le jour où t'es ramassé, t'es cuit. Chaque bataille ratiboise les neuf dixièmes des hommes qui. en sont... »)
     Mais l'humour peut s'exercer en tant que simple gag de situation : Valérian visitant l'une après l'autre les quatre planètes colonisées d'Ukbar, répétant imperturbablement le même discours pompeux soi-disant improvisé, et sombrant en même temps dans une cuite totale parce que chaque communauté de colons lui fait goûter son alcool clandestin : voilà un exemple caractéristique d'une séquence entière (cinq ou six pages) fonctionnant uniquement sur l'humour du récit, un humour qui me semble provenir tout droit des comédies américaines. Enfin, les gags peuvent aussi s'exercer en clins d'oeil : vis-à-vis des confrères (la cité de Malka ressemble étrangement aux constructions de Druillet) et vis-à-vis des créateurs eux-mêmes (« Moi,.. j'aime bien les missions où il faut changer de costume », dit Laureline en s'accoutrant en paysanne Lemm et en se souvenant des déguisements de L'empire).
     Pour passer au dessin, ce qui me paraît le plus frappant dans l'évolution de Mézières est l'usage maintenant fréquent de grandes images, où l'action est fragmentée que ce soit pour décrire l'entraînement des combattants de Malka (une planche entière, p. 25), les épreuves domestiques passées par Laureline à la cour de Valsennar (un tiers de planche, p. 29) ou la récolte du flogum sur toute la « surface » de Zahir (deux tiers de planche, p. 46), Mézières fait s'interpénétrer spatialement dans le même plan des actions liées dans l'espace et dans le temps, ces actions étant répétitives ou de longue durée. L'usage de cet « imparfait » de narration (ou de simultanéisme), glissé à bon escient dans le présent de l'indicatif qui est le temps du déroulement normal d'une bande, permet une respiration plus libre du récit, que l'emploi courant de cadres élargis (voir en particulier la bataille aérienne au centre du « ciel » de Zahir, où s'affrontent de gigantesques dirigeables tirés par des insectes volants et portant des nacelles en forme de galions, pp, 34 et 35) aère et assouplit avec un bonheur particulier.
     Il faut dire enfin un mot des couleurs (toujours dues, d'après les indications de Mézières, à sa belle-soeur, Mme Tran-Lê), qui évoluent cette fois sur tout le segment de gamme allant du jaune de Naples à la terre d'ombre brûlée : on ne voit plus guère de ces bleus et de ces roses-orangés utilisés dans L'empire des mille planètes, car là encore la couleur est utilisée à la fois en fonction du climat du récit et du décor, c'est-à-dire à mi-chemin de la dramatisation symbolique et du « réalisme ». Pour rendre présent l'intérieur d'un monde brûlant, à la végétation rare, où se déploie la violence, l'envahissement des bruns secs et des oranges flamboyants est de rigueur — et d'une belle rigueur...
     Il faudrait citer bien d'autres choses encore (particulièrement les animaux bizarres de Zahir, gigantesques mille-pattes caparaçonnés, assez gros pour porter les maisons ambulantes des marchands Lemms, insectes de combat aux armes naturelles redoutables : Klamips à langue coupante, Talams crache-venin, etc.), mais on aura compris que le troisième album de Mézières et Christin tient parfaitement les promesses d'une continuité sans faiblesse. Même si son sujet est moins fort que celui de La cité des eaux mouvantes ou L'empire des mille planètes, Le pays sans étoile, bel exemple d'une science fantasy décontractée, reste un excellent divertissement.

Jean-Pierre Andrevon          
Fiction n°230          
01/02/1973          


Base mise à jour le 19 octobre 2014.
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