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Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix

Sylvie DENIS

Galaxies n°6, septembre 1997

          Il n'y a, si on y réfléchit bien, que deux sortes de plaisirs dans la lecture : celui de la répétition et celui de la nouveauté. On sait que les enfants aiment qu'on leur raconte cent fois la même histoire. la plupart des adultes ne relisent pas, ou peu, les mêmes livres, mais ils ne détestent pas retrouver les mêmes personnages et les mêmes idées d'ouvrage en ouvrage — et on connaît les résultats de cette recherche du confort dans le plaisir sur la créativité des auteurs...


          Ce phénomène est pourtant à la fois inévitable et indispensable. Comme le fait remarquer Brian Stableford au début d'un article intitulé « Comment devrait finir une histoire de science-fiction ? » 1, « la nouveauté ne peut apparaître que sur un fond d'attente, il ne pourrait y avoir ni ironie, ni tragédie, si certaines conventions n'étaient pas là pour être trompées ».

 

          Dans cette perspective, la science-fiction est une littérature paradoxale, qui chérit le novum, exalte la description de l'étrange et de l'inattendu, mais qui produit aussi nombre de clichés et de stéréotypes. C'est à ce prix que le genre se constitue comme tel, un ensemble de motifs qui va du voyage dans le temps à l'extraterrestre, en passant par les robots, les empires galactiques et tutti quanti. Ces motifs naissent de la nature même de la science-fiction, une littérature qui crée des simulations d'univers basés sur la perception qu'ont les auteurs du rôle primordial de la science et de la technique dans les métamorphoses de la société. C'est sur ce fond commun qu'ils déploient leur originalité personnelle. Les choses pourraient en rester là, si la société n'évoluait pas, si les sciences et les techniques restaient figées — ce qui est bien évidemment impossible.

 

          Au milieu des années soixante, la science-fiction, déjà bien établie dans ses codes et ses conventions, a vu apparaître un certain nombre d'auteurs qui étaient peu ou prou d'accord avec le paradigme essentiel du genre, mais qui en satisfaisaient plus ses règles collectives. Elles ne correspondaient plus à leur perception du réel, ni avec leur sensibilité artistique. Ainsi naquit la New Wave, qui permit à la fois un renouveau stylistique — avec des expérimentations pas toujours très heureuses, certes, mais qui eurent un effet liébrateur — et thématique : la musique et la culture rock aussi bien que les sciences dites « molles », de la linguistique à l'ethnologie, entrèrent dans le genre — sans oubier la politique et le sexe. Vingt ans plus tard, un phénomène similaire se reproduisit avec le mouvement cyberpunk. cette fois-ci, les nouveaux auteurs firent entrer l'ordinateur et toutes les techniques qui lui étaient associées, dans des domaines aussi différents que la création graphique, la musique, l'intelligence artificielle ou la réalité virtuelle, dans le champ d'une littérature qui avait à nouveau besoin de se renouveler.


          La plupart des critiques sont d'accord pour dire que, comme toutes les avant-gardes, le mouvement original s'est dissous de lui-même. Il me semble néanmoins que nous vivons encore sous son influence : sans former le moins du monde une école ou un mouvement, les auteurs les plus intéressants de la science-fiction contemporaine 2 prennent en compte les développements de l'informatique, des médias, des neurosciences, des biotechnologies, des mathématiques et de la physique. Il se trouve que beaucoup de ces auteurs, tels Stephen Baxter, Paul J. McAuley, Richard Calder, Geoff Ryman, Eric Brown, Mary Gentle, Ian MacLeod et d'autres ont débuté leur carrière dans le magazine anglais Interzone. De tous ces écrivains au talent incontestable, il me semble néanmoins que l'auteur australien Greg Egan se distingue particulièrement, à la fois par sa thématique et son traitement.


          En effet, comme je l'ai déjà écrit, il me semble qu'il existe à présent deux modes d'écriture de la science-fiction. L'un obéit, si l'on veut, au principe de plaisir : celui de la nouveauté produite par la science. Dans cette option « il se passe quelque chose » et l'auteur peut projeter ses lecteurs dans un monde qui offre peu de continuité historique avec le nôtre — mais qui permet à l'auteur et au lecteur d'entrer dans « le grandiose avenir », et de s'offrir tous les plaisirs du sense of wonder. Dans l'autre option, « réaliste », il ne se passe rien, et l'auteur bâtit son univers dans ce que j'appelle la « bulle de présent » : une période historique qui, comme dans le roman de Maurice Dantec Les Racines du Mal, englobe notre présent et notre proche futur. Ce mode d'écriture naît probablement, comme le souligne Gérard Klein dans une préface à Tous à Zanzibar 3, avec la New Wave et les années soixante, se prolonge avec William Gibson et trouve sa plus belle expression avec Greg Egan. Il est l'expression d'une science-fiction qui, en intégrant certains des discours de la littérature générale, est entrée dans l'âge adulte. Qui a peut-être perdu en innocence mais a gagné en intelligence et en profondeur.

 

          Né en 1961 à Perth, où il réside encore aujourd'hui, Greg Egan a fait des études de sciences et notamment de mathématiques. À ce jour, il a publié quatre romans : An Unusual Angle, Quarantine, La Cité des permutants (John Campbell Award du meilleur roman de SF en 1994), L'Énigme de l'univers et un recueil de nouvelles, Axiomatic. Sa nouvelle « Cocon » a été nominée pour le prix Hugo en 1995. Son prochain roman, Diaspora, devrait paraître début 98. Néanmoins, certains critiques sont restés tièdes, et d'autres qualifient régulièrement ses textes de « philosophiques »... comme pour se justifier de n'avoir rien à en dire de plus.


          La réponse se trouve peut-être dans la définition que Norman Spinrad avait donné des cyberunks dans un article pour Asimov's Science-Fiction Magazine. Dans « Les Neuromantiques » 4, Norman Spinrad proposait d'appeler ainsi les cyberpunks car : « Gibson écrit de la hard science. mais il ne l'écrit pas comme Heinlein ou Poul Anderson ou Hal Clement, même pas comme Gregory Benford. En termes de style, de philosophie, d'esthétique et de l'état d'esprit de son protagoniste, Gibson est plutôt cousin d'Ellison, de William Burroughs. (...) Neuromancien réalise l'apparente contradcition d'un roman de hard science New Wave. Neuromantique. Neuro/mantique. mais aussi néo-romantique. »

 

          Le terme n'a pas pris (ce qui n'a pas la moindre importance et n'enlève rien à l'analyse), mais une chose paraît claire : si Greg Egan partage avec les cyberpunks des années quatre-vingt quelques thèmes tels que l'intelligence artificielle, la réalité virtuelle, les biotechnologies, s'il est (et se reconnaît) comme un écrivain de hard science, il n'a pas de préoccupations stylistiques ou esthétiques, n'a pas du tout la même sensibilité et ne fonctionne pas sur le mode symbolique ou mythique. Il est tout sauf un romantique : moraliste et réaliste, il nous invite à considérer d'un œil neuf ce que notre civilisation a fait de l'homme.

 

          Au cours des dix dernières année, les lecteurs français n'ont malheureusement eu accès qu'à un nombre limité de ses textes, ce qui les a empêchés de voir l'auteur développer sa thématique, et surtout d'en apprécier la richesse.

 

          Néanmoins... Dans Baby Brain, une femme dont le mari est dans le coma abrite son cerveau dans son utérus en attendant que son corps de remplacement ait fini de grandir. Dans « Cocon », un détective homosexuel découvre qu'une compagnie s'apprête à mettre au point une technique qui protègera le fœtus de toute agression chimique — y compris celle qui aurait pu le conduire à devenir un être humain homosexuel... On est loin, on le voit, des histoires de dauphins intergalactiques et des Harlequins militaristes qui ont pu, çà et là, récolter quelques prix Hugo...

 

          Et ce n'est que le début... dans « Mortelles ritournelles », on invente une technique qui débouche sur l'écriture de mélodies publicitaires inoubliables — au sens littéral du terme. Dans« Notre-Dame de Tchernobyl », des fanatiques religieux construisent une cathérdrale virtuelle. Dans « En apprenant à être moi » et « Rêves de transition », les personnages affrontent les conséquences de techniques qui leur permettent d'être enregistrés et de survivre en tant que copies dans des réalités virtuelles.

 

          Plusieurs remarques viennent à l'esprit quand on lit ces textes. Tout d'abord, l'auteur ne fait pas appel au « fond commun » de la science-fiction, à la quincaillerie des icônes du genre. Mieux : il n'utilise pas les « nouvelles technologies » pour justifier des « gadgets » anciens, mais pour créer des situations nouvelles, situations qui provoquent chez le lecteur plus de malaise que de bon vieux sense of wonder. Enfin, cette sensation de malaise vient de ce que l'auteur ne fait pas de concession à ce qu'on appelle communément la « psychologie », et qui relève plus souvent du stéréotype que d'une réelle étude des personnages. Autrement dit, non seulement il place ses protagonistes dans des situations inédites — l'exemple le plus frappant étant la femme de Baby Brain, dont le titre original était « Appropriate Love » — mais il fait en sorte qu'ils ne puissent pas y réagir de façon « attendue », c'est à dire selon les « règles » de la morale et de la psychologie traditionnelles.

 

          Les personnages de Greg Egan sont très souvent des solitaires, des individualistes et des égoïstes. Ils sont sinon cyniques, du moins d'un réalisme que beaucoup trouveront choquant. dans une certaine mesure, ils incarnent un des aspects dominants de la psyché de l'homme occidental moderne. le plus réussi — en ce qu'il a consciece du problème — est Andrew North, le héros de L'Énigme de l'univers. Ce journaliste qui ne s'intéresse à rien d'autre qu'à lui-même et à son travail se retrouve largué par sa compagne au début du roman parce qu'il est incapable de se comporter « normalement » avec elle. Pour lui, la relation amoureuse est un ensemble de codes dont il n'a pas la clef. Ses efforts pour se comporter autrement que comme un lamentable égoïste sont pitoyables et l'entraînent de relation ratée en relation ratée. L'auteur ne s'intéresse aucunement aux raisons de ce comportement — ce n'est pas son propos — mais il montre comment Andrew va essayer de vivre — tant bien que mal — avec ce qu'il est.

 

          Dans « Comme paille au vent », un agent secret cynique et désabusé est envoyé en Amazonie, au sein d'un territoire investi par des chercheurs rebelles et des anarchistes de tout poil. Il doit retrouver un chercheur qui a mis au point un virus qui permet ni plus ni moins dque de reconfigurer les structures neurales du cerveau. le scientifique en question a déjà utilisé son invention sur lui-même, pour venir à bout de la lâcheté et de la faiblesse qui l'avaient jusque-là empêché de cesser de travailler pour un gouvernement qu'en fait il détestait. « Comme paille au vent », qui par ailleurs est une nouvelle brouillonne et un peu longuette, est néanmoins caractéristique de la thématique de l'auteur. le personnage principal se retrouve lui-même infecté par le virus ; il découvre qu'il pourrait, s'il le voulait, modifier les structures de son cerveau et cesser d'être l'homme cynique et oportuniste qu'il a toujours été. L'auteur, bien entendu, ne nous dit pas ce qu'il choisit. Il préfère nous laisser méditer sur ce que serait une humanité qui aurait non seulement pris conscience des limitations que la nature lui impose, mais aurait suffisamment de courage pour changer — et d'intégrité pour que ce changement n'aboutisse pas à une catastrophe.

 

          Le héros de Greg Egan est donc un homme déterminé — par l'histoire, la société et avant tout par la biologie — qui se sait déterminé et qui, sachant cela, fait face au problème de l'identité et de la liberté. Des questions qui ont souvent été traitées par les philosophes et les écrivains.


          « La philosophie existentialiste est centrée sur l'existence et sur l'homme. Elle privilégie l'opposition entre l'existence et l'essence. Quant à l'homme, il est ce que chacun fait de sa vie, dans les limites des déterminations physiques, psychologiques ou sociales qui pèsent sur lui, mais il n'y a pas une nature humaine, dont notre existence ne serait que le simple développement. [...] Cette philosophie a en son cœur la liberté, puisque hacun sera défini finalement, par ce qu'il aura fait. » 5

 

          Pour Sartre, l'homme invente l'homme, et cette invention s'incarne essentiellement dans le champ social et politique. Mais la biologie, la génétique, les techniques d'observation du cerveau nous montrent qu'« inventer l'homme » peut prendre un sens tout différent. Dès ses débuts, la science-fiction s'est emparée de ces sciences et a tenté d'envisager comment l'homme pourrait se changer, lui et les sociétés qu'il construit. Tout comme la philosophie, la SF s'interroge sur la nature humaine — et intègre à ses réflexions le discours scientifique.

 

          Dans cette perspective, les personnages de Greg Egan sont « modernes » au sens où ils ont eux aussi intégré les discours des sciences dites « dures » et où ils appliquent à eux-mêmes et au monde qui les entoure des grilles de lecture souvent en rupture avec ce qu'on peut trouver dans la littérature, y compris dans la SF la plus traditionnelle. C'est ainsi que le héros de « Cocon » s'interroge sur la nature de l'homosexualité, non pas en termes psychologiques ou psychanalytiques, mais en tant que phénomène résultant de l'action de certaines substances sur l'embryon. Le personnage principal, du « Tout-p'tit », qui achète un kit de fabrication de bébé, se demande d'où lui vient ce désir irrépressible de s'occuper d'un enfant, et conclut non à la pression sociale, ou à une quleconque conséquence d'événements surveus dans son enfance, mais que « le problème, avec les pulsions biologiques, c'est qu'il est très facile de les tromper. Nous sommes très doués pour satisfaire nos corps tout en frustrant les causes nées de l'évolution de l'espèce qui nous donnent du plaisir. On peut faire en sorte que la nourriture qui n'a aucune valeur nutritionnelle ait une apparence et un goût extraordinaires. On peut faire l'amour sans risquer une grossesse, et c'est tout aussi agréable. Autrefois, j'imagine qu'acheter un animal de compagnie était le seul moyen de remplacer un enfant. C'est ce que j'aurais dû faire : j'aurais dû acheter un chat. »

 

          De même, dans « La Cuve », le personnage principal, dénommé Harold, a une perception plutôt inhabituelle de lui-même : « Il est capable de dessiner les structures des structures les plus importantes du système nerveux central. Il en a synthétisé la moitié de ses propres mains. Il a même vu des images en temps réel de son cerveau en train de métaboliser du glucose indiqué par un marqueur radioactif, révélant quelles régions de son cerveau étaient les plus actives tandis qu'il s'observait en train de penser qu'il était en train de se regarder penser. »

 

          Ces humains du proche XXIIe siècle, en proie à des sentiments et des problèmes humains, sont confrontés à un dilemme que nous affrontons tous mais qui est bien peu souvent exprimé : celui d'éprouver des sentiments d'avoir des comportements, des pulsions, des idées, des sensations, et de savoir qu'ils peuvent être expliqués, catalogués, inscrits dans les cases d'une typologie. Leur grande peur n'est pas d'agir bien ou mal, en conformité ou non avec telle ou telle philosophie, mais d'être des fourmis, des robots biologiques dont la vie ne serait rien d'autre que l'expression d'une statistique pour étude de marché ou d'un code génétique.

 

          « Harold ne sait pas quoi faire de ce qu'il sait sur les molécules. Il ne peut décider si la conscience est un miracle, ou si elle ne signifie rien. Il hésite entre l'extase mystique et le plus pur nihilisme. Parfois il a l'impression d'être un robot élevé par des parents humains et qui vient juste de découvrir l'horrible vérité. » Bref, ils craignent que leur personnalité et leur libre arbitre soient des illusions.

 

          Cette crainte s'exprime dans des nouvelles telles que l'extraordinaire « Orbites instables dans la sphère des illusions », sur lequel il convient de s'attarder un peu. Dans ce texte, l'humanité a subi un « changement de son état psychique » au terme duquel « partout dans la ville, des systèmes de pensée concurrents se disputaient l'allégeance des habitants, mutaient et produisaient des hybrides... semblables à ces populations de virus d'ordinateurs qu'on lançait autrefois au hasard les uns contre les autres pour démontrer à l'aide d'expériences des éléments subtils de la théorie de l'évolution. Ou peut-être comme les rencontres et les combats que ces mêmes croyances ont connus pendant les temps historiques, sur des échelles de temps terriblement raccourcies par le nouveau mode d'interaction, et avec beaucoup moins de sang versé, maintenant que les idées elles-mêmes pouvaient batailler sur une arène purement mentale, plutôt que d'employer des Croisés armés d'épées et des camps de concentration. » Du point de vue des personnages, cette situation signifie que la plupart des humains se retrouvent happés par des « attracteurs idéologiques » qui les convertissent à telle ou tellevision du monde. Les protagonistes, bien sûr, ne veulent pas de cela. Ils entrent dans la ville en essayant d'éviter les attracteurs, de conserver leur identité et leur libre arbitre, jusqu'au moment où ils rencontrent quelqu'un qui leur explique qu'ils ont leur propre attracteur, un « attracteur étrange », qui est peut-être l'attracteur de la liberté — ou peut-être pas. Cette explication, de toute façon, ne peut pas satisfaire le personnage principal : « Tout ce qu'elle dit me paraît être issu d'un modèle de représentation rationaliste mal assimilé. Et me voilà en train d'entrevoir un espoir et de me jeter sur la moitié de sa version de l'univerts et de jeter le reste. Les métaphores mutent et produisent des hybrides... » Dans un monde — qui me paraît être la meilleure description que la science-fiction a pu donner de la fin du XXe siècle — où au fil de l'histoire les religions, les systèmes de croyance et de valeurs se sont accumulés mais où il n'est pas encore arrivé à une macro-vision, à un méta-modèle qui les engloberait et les justifierait tous, le héros eganien ne peut se sentir vraiment humain, vraiment libre, que dans la solitude et le doute.

 

          Cette aspiration à une forme quelconque de libération est illustrée dans « Le Coffre-fort », où un personnage sans nom se réveille chaque matin dans un corps différent. Incapable d'obtenir le moindre contrôle sur les conditions matérielles de son existence, il se contente d'épouser, jour après jour, l'identité de ses hôtes, jusqu'à celui où il découvre comment son esprit a réussi à survivre en empruntant les capacités du cerveau de ses hôtes. Il décide alors de prendre sa vie en main et de s'affirmer en tant que personnalité autonome. On peut difficilement trouver plus bel exemple de ce que Sartre appelle l'exercice de la liberté en situation que cet homme dont la vie est dispersée de manière fractale (de la même façon, soit dit en passant, que les réalités virtuelles de La Cité des permutants) et n'existe, littéralement, que sous forme de statistique de ses passages dans le cerveau de ses hôtes. C'est néanmoins ce personnage encore plus prisonnier des circonstances que le héros d'« Orbites instables » qui décide mlagré tout de survivre, d'exister et d'agir. Comme démonstration de la liberté et de la ténacité humaine, on a rarement fait mieux.
          Cet homme sans nom est d'autant plus remarquable que non seulement il n'est pas devenu fou, mais qu'il se refuse à se suicider : ce serait tuer l'un de ses hôtes, et pour autant que sa vie ait été éloignée de celle du commun des mortels, il semble bien y avoir acquis un certain sens moral, qui l'empêche de commettre un crime. En effet, les personnages de Greg Egan que nous avons rencontrés jusqu'à présent ont parfois pris des décisions discutables — mais elles ne concernaient qu'eux. Que se passe-t-il, dans un monde où aucun dieu ne dispense une morale toute prête et où la science permet de faire à peu près ce que l'on veut, lorsque des êtres qui n'ont de « philosophie » que celle de satisfaire leurs désirs les moins justifiables en ont aussi les moyens ?
          Dans « Le Tout-p'tit », un homme dont la compagne ne veut pas avoir d'enfant achète un kit qui lui permet de porter un enfant d'intelligence limitée, et destiné à mourir vers l'âge de quatre ans. Hélas, le kit est de mauvaise qualité, et l'enfant réussit à parler, ce qu'il n'aurait jamais dû être capable de faire. dans « Les Douves » et dans L'Énigme de l'univers, des scientifiques parviennent à créer un ADN différent et un système immunitaire qui lui permet de résister à tous les virus existant sur la planète — et de survivre au cas où le reste de l'humanité succomberait à l'un d'eux.
          Dans « La Caresse », l'héritier d'un empire pharmaceutique se passionne pour la réalisation de « tableaux vivants », reproductions fidèles d'œuvres d'art. Au nom de sa philosophie de l'art et de la beauté, il crée une chimère homme/léopard et kidnappe un policier à qui il fait subir des opérations de chirurgie eshétique afin qu'il ressemble à l'un des éléments du tableau symboliste qu'il veut reconstituer. Il a, par ailleurs, utilisé le cerveau de son propre fils pour y « réimplanter » sa mémoire. Enfin, le protagoniste du « Coffre-fort » doit sa situation à son père, un chercheur qui a obtenu ce brillant résultat en détruisant, à fin d'expérience sur les capacités du cerveau en cas de dommages, le cerveau de son jeune fils.
          Il n'y a, dans l'univers eganien, que deux grands crimes. le premier consiste à traiter l'homme comme un objet. Autrement dit, à faire ce que font les fascistes de tout poil sur cette terre : nier l'autre dans son humanité, le traiter comme un objet, soit en l'éliminant, soit en l'utilisant. On trouve des exemples de ce type de comportement dans les nouvelles déjà citées, mais aussi parexemple dans « La Cave », où le personnage principal travaille dans une usine qui fabrique et utilise des fœtus humains de quelques jours pour en extraire des hormones et autres composés chimiques, ou bien dans « Le réserviste », dont le riche propriétaire entretient un troupeau de clones à l'intelligence volontairement limitée, dans le but de lui servir de banque d'organes vivante — il est alors bon de se souvenir que Greg Egan a écrit des nouvelles d'horreur et que nous devrions remercier David Pringle pour l'avoir poussé dans la direction de la science-fiction.
          Le second crime c'est le fanatisme, qui résulte le plus souvent de ce que l'auteur semble considérer comme un défaut rédhibitoire chez un être humain : l'incpacité à « voir la réalité telle qu'elle est », cette faculté qu'ont les humains de s'illusionner, que ce soit au moyen de visions du monde erronées, de religions, de « mythologies stupides » ou de justifications fallacieuses. C'est tout le sujet de L'Énigme de l'univers. C'est le cas dans « Orbites instables », où ceux qui ont été capturés par les attracteurs idéologiques sont décrits comme auto-satisfaits et complaisants. Dans « Silver Fire », des fanatiques arrivent à faire croire aux membres de leur secte qu'une nouvelle maladie, dont les symptomes sont particulièremet horribles et douloureux, est en fait un moyen de connaissance et d'extase mysique... Ils n'ont évidemment pas le beau rôle dans la nouvelle. Les constructeurs de cathédrale virtuelle de « Notre-dame de Tchernobyl » n'apparaissent pas véritablement comme des monstres de discernement intellectuel... Il ne fait pas bon, selon Greg Egan, de se contenter d'une seule grille de lecture, d'une vision définitive du monde : seul le doute, cet opium des intellectuels, trouve véritablement grâce à ses yeux.

 

          On peut se demander, après ce survol d'une partie de l'œuvre de Greg Egan si, non content de ne pas être un romantique, il n'est pas aussi un pessimiste forcené. Y a-t-il quelque chose à attendre d'un monde d'égoïstes dont on ne peut être sûr qu'ils auront assez de jugement moral pour inventer l'humanité sans s'auto-détruire et sans devenir des monstres ? En d'autres termes, si votre père, ou votre voisin, se révèle être Adolf Hitler et qu'il n'y a pas de chevalier armé d'un sabre laser pour le ramener du bon côté de la Force, qui sauve l'humanité de sa tendance à l'aveuglement et à l'auto-destruction ?

 

          Dans « La caresse », le policier kidnappé par Lindhquist, le créateur de tableaux vivants, n'a d'autre justification pour l'exercice de son métier que son sens inné de la justice. Harold, le sientifique de « La Cuve », est amoureux. D'un amour non partagé et qui empoisonne ses jours au point qu'il voudrait, à défaut de le comprendre, s'en débarrasser — être libre. Mais « quelque chose dans son génome, ou dans son passé a décaré que cela ne devait pas être. Ou peut-être que le dé quantique a été lancé en sa faveur. Pour cette fois. » Il ne commet pas le crime. De façon inexplicable et irrationnelle, parce qu'il se trouve doté d'un certain sens de la morale et de la justice... mais il aurait pu en être autrement.

 

          La solution se trouve peut-être dans L'Énigme de l'univers, où Andrew North se rend sur une île corallienne artificielle située en plein Pacifique... un territoire créé par un groupe de bioingénieurs anarchistes. Non pas que Greg Egan exprime ouvertement sa sympathie pour les anarchistes... mais c'est le seul système politique qu'il ait jamais pris la peine de décrire un peu en détail. Et quand les problèmes ne peuvent pas être résolus par des héros dans la dimension mythique ; il faut bien qu'ils le soient par des humains dans la dimension politique. À moins que ne s'opère, toujours comme dans L'Énigme de l'univers, une transformation de l'univers au niveau mathématique, physique et métaphysique. Un aspect de l'œuvre de Greg Egan qui mériterait un article à lui tout seul.

 

          En attendant, il ne nous reste plus qu'à recommander au lecteur de lire ses textes. Ils expriment, mieux que les navrantes imbécilités de « penseurs » incapables de comprendre la nature de cette étrange époque, ce qu'il en est de la vie à la fin du XXe siècle.

Notes :

1. How should a Science-Fiction Story End ? », in The New York Review of Science-Fiction n°78, February 1995.
2. Cet article a été écrit en 1997.
3. Tous à zanzibar, John Brunner, Livre de Poche SF n°7180.
4. In Univers 1987, traduction de Pascal J. Thomas.
5. Les Mots de la philosophie, Alain Lercher, Belin.

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