Encyclopédie Infos & Actu Recherche Association Sites hébergés
Bienvenue sur le site nooSFere.
Le javascript est nécessaire à l'affichage du menu dynamique.

Recherche rapide
    nooSFere > Encyclopédie > Bandes dessinées
Fonds documentaire
 

Rencontre avec Patrick Senécal

Serge PERRAUD

nooSFere, novembre 2006



          Pour inaugurer l'Ombre, leur nouvelle collection, Les Éditions Bragelonne ont retenu Sur le seuil, un livre d'un auteur québécois qui œuvre dans le roman d'horreur depuis 1994.
          Initialement publié en 1998, ce livre relate les affres de Thomas Roy, un écrivain de grand renom qui fait tout pour ne plus écrire et en dernier recours, tente de se suicider. Malgré la catatonie de son malade, Paul Lacasse, un psychiatre en fin de carrière, est amené à reconstituer le parcours de l'écrivain et à retrouver la trace des événements qui l'ont conduit à cette situation de choc. Mais il n'est pas au bout de ses peines...
          Si l'intrigue est classique, son traitement particulier en fait un livre qui retient l'attention.
          Rencontre avec un auteur qu'il faut découvrir !


          Pour votre roman Sur le seuil vous mettez en scène un écrivain de livres d'Horreur. Pourquoi une telle activité professionnelle ?

          Au départ, ce n'était que pour les besoins de l'intrigue. Mais plus tard, deux ou trois ans après la sortie du livre, je me suis rendu compte qu'à travers Thomas Roy, j'exorcisais peut-être une sorte de culpabilité personnelle à écrire de l'horreur. En effet, écrire de l'horreur n'est-il pas un moyen pervers de perpétuer la violence ? C'est le genre de question que je me posais à l'époque et Thomas Roy, finalement, fait exactement cela : ses idées horribles se concrétisent dans la vraie vie. Mais depuis, j'ai fait la paix avec ce genre de questionnement moral.

          N'est-ce pas courir le risque d'une trop grande identification au personnage ?

          L'identification était voulue mais inconsciente. Et puis, Thomas Roy est connu internationalement, ce qui est loin d'être mon cas !

          Est-il plus facile de faire un livre avec un personnage qui exerce sa propre profession ?

          Evidemment. Je parle de chose que je connais. Pour Paul Lacasse, par exemple, qui est psy, j'ai dû faire pas mal de recherches. Ma copine est psychologue, mais pas psychiatre, ce qui est bien différent. Et ce genre de recherches, en général, m'emmerde. Mais, bon, il faut bien faire son boulot, alors...

          L'intrigue repose sur l'action du Mal, un Mal ne s'identifiant pas aux forces occultes traditionnelles comme Le Diable... Pour vous, le Mal n'est-il pas « simplement » l'opposé du Bien ?

          Pour moi, le Mal est la destruction, de soi et des autres. C'est pour cette raison que le Mal, dans le livre, cherche à éliminer le maximum de gens, sans philosophie ou religion particulière liée à cette destruction. . Si la Vie est bonne (ce que je crois) alors il est clair que le Mal est la destruction de cette Vie.

          Cependant, pourquoi avoir introduit, dans les péripéties, des membres de l'Église Catholique et les thèmes sataniques qui sont chers à celle-ci ?

          Tout simplement parce que cela se passe au Québec et que le catholicisme, chez nous, a longtemps été au centre de nos vies. On s'en est libérés, mais pas complètement. Je trouvais intéressant qu'un prêtre cherche le Mal chez le Diable, pour se rendre compte que finalement, le Mal est plus universel que cela. Le père Lemay insiste là-dessus à la fin : « Je ne vous parle pas du Diable ! » Pour qu'un prêtre se rende compte que le Mal n'est pas une notion aussi puérile que le Diable, il faut qu'il ait compris quelque chose de terrible...

          Paul Lacasse est un autre personnage essentiel du livre. Il est psychiatre et revenu de tout. Pourquoi avoir crée un personnage aussi désabusé ?

          Je crois que plusieurs psychiatres, à la fin de leur carrière, sont désabusés devant le peu de réponses qu'apporte leur travail. Car au bout du compte, même si on finit par « contrôler » la folie, on ne la comprend pas plus. Et pour que Lacasse voie en Roy une voie qu'il n'avait jamais envisagée, il fallait qu'il soit blasé, sinon il aurait traité Roy comme un cas banal. Ce qu'il fait au début, d'ailleurs.

          Sur le Seuil est votre troisième roman publié. Vous avez trente et un ans quand vous le publiez. Comment êtes-vous entré dans un personnage de 52 ans aussi désabusé ?

          Hé bien, peut-être parce que je suis moi bien désabusé sur bien des choses. Je trouve la race humaine assez moche, je dois bien le dire. Heureusement, il y a les amis, ma copine, mes enfants, qui me donnent beaucoup de bonheur. Mais sur une grande échelle, l'être humain est assez décevant, non ? Mais bon, parfois, individuellement, on est capable de choses magnifiques... Je précise que dans le quotidien, je suis quelqu'un qui aime la vie, qui rigole beaucoup et qui s'amuse. Je passe toute ma noirceur dans mes romans. Heureusement !

          Pensez-vous qu'on puisse continuer à exercer correctement son métier en étant ainsi désabusé ? N'est-ce pas contraire à un minimum de conscience professionnelle, surtout de la part d'un médecin ?

          On peut être désabusé et appliquer les règles de notre travail sans se poser de questions. Cela donne un travail minimalement bien fait. Cela ne fait pas reculer les choses, mais ça ne les fait pas avancer non plus. C'est du surplace qui devient à la longue stérile. En tout cas, c'est impossible d'être heureux dans ce genre de surplace.

          Pour écrire Sur le Seuil, avez-vous rencontré des psychiatres, vous êtes-vous rendu dans des établissements spécialisés ?

          Comme je l'ai dit plus haut, j'ai rencontré un psychiatre et une ergothérapeute, et j'ai visité un établissement. J'ai même parlé à un patient qui était convaincu d'être un ami intime du Pape. Les gens atteints de maladies mentales ont des délires souvent reliés à la religion ou au sexe. Dans mon roman, je parle de cette femme qui s'est arraché le sexe à pleines mains en croyant que le diable y était entré. C'est une histoire vraie. Et assez fréquente, m'a-t-on assuré...

          Paul Lacasse revient souvent sur l'éthique de sa profession. Pour lui, tout doit rester confidentiel au sein de l'équipe médicale. N'est-ce pas contradictoire avec une bonne connaissance du cas ? Est-ce une attitude que vous avez observée ou une situation créée pour votre livre ?

          Oui, c'est contradictoire, et je crois qu'un bon psy ne fait pas cela. Mais Paul est désabusé, ne croit plus à rien et se donne des raisons éthiques pour en faire le moins possible. Au début du roman, Paul n'est plus un très bon psychiatre à mon avis. Jeanne, par contre, a encore le feu sacré.

          À travers Paul, vous présentez les psychiatres d'une façon qui n'est guère valorisante. On ressort du livre avec le sentiment que ces professionnels sont des inutiles (comme s'interroge Paul). Aviez-vous la volonté de les montrer ainsi ?

          Pas des inutiles, mais des gens qui s'attaquent à l'inconnu, un inconnu qu'on ne comprendra peut-être jamais. Mais ils servent à quelque chose : les médicaments sont tout de même importants ! Grâce à eux, des malades peuvent fonctionner dans notre société. Mais pour quelqu'un qui est devenu psy dans l'intention de comprendre un jour, je crois que le simple fait de donner des médicaments peut devenir frustrant. Je connais quelques personnes qui travaillent dans le milieu qui ont lu mon roman et qui le trouvent parfaitement réaliste. De toute façon, je crois que le désabusement est fréquent dans la plupart des professions ! L'enseignement, par exemple, ou la politique. Dans les domaines, en fait, où on croit pouvoir changer les choses...

          Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire des romans d'horreur ?

          Aucune idée ! J'en écris depuis que j'ai onze ans ! Les premiers livres que j'ai lus au complet étaient des histoires de peur (Jean Ray, Claude Seignolle, Stephen King...) Ç'a m'a tout de suite fasciné. Mais je ne décide pas d'écrire de l'horreur, ou du fantastique, ou du thriller. J'écris les idées qui me visitent. Et pour des raisons qui m'échappent, les idées que j'ai sont sombres et horribles. Allez savoir pourquoi ! Mais si demain matin, j'avais une idée pour une grande histoire d'amour, je l'écrirais sans hésitation. Mon prochain roman, d'ailleurs, ne sera pas vraiment un livre d'horreur dans le sens classique du terme. C'est plus un constat sociologique déprimant. Mais, bon, il y a des meurtres et une fin apocalyptique. Donc, j'imagine que c'est plus fort que moi...

          Pensez-vous que vous écrivez l'Horreur, avec un grand H ?

          Mon Dieu, je ne me pose jamais ce genre de question ! Je veux juste écrire de bonnes histoires ! Mais il est vrai que dans mes livres, l'horreur est toujours causée par l'Homme, pas par des monstres... Et pour moi, c'est ça le comble de l'Horreur : la capacité de l'Homme à faire le pire.

          Vous faites dire à Paul Lacasse : « l'horreur fascine ». Êtes-vous fasciné par l'horreur ?

          Evidemment ! Sinon, je n'en écrirais pas. C'est fascinant de voir à quel point l'âme humaine peut-être sombre. Pas amusant : fascinant. Ceux qui ne trouvent pas ça fascinants, c'est parce qu'ils ont peur et fuient cette réalité. C'est un comportement que je comprends. Mais qui ne règle rien.

          Qu'est-ce qui est, pour vous, le plus effrayant : le Mal, tel que vous nous le faites entrevoir, ou les excès de la nature humaine, les pathologies psychiques diverses et variées ?

          Le Mal, comme présenté dans mon roman, est de la fabulation, c'est du surnaturel, donc c'est effrayant si on accepte de « jouer le jeu » le temps du roman. Pour moi, les pathologies individuelles sont plus terrifiantes, car réelles. C'est le sujet de la plupart de mes autres romans, d'ailleurs, que je trouve personnellement plus terrifiants que SUR LE SEUIL.

          Vous décrivez l'acte d'écriture comme irrépressible, par moment. Est-ce votre ressenti ? Les idées s'imposent-elles de façon aussi forte ?

          Oui, en général. Ecrire est difficile, souvent je n'en ai pas envie. Mais si je n'écris pas, c'est pire : je me sens physiquement mal. Ecrire est une nécessité pour moi. Je dois évacuer les idées qui s'amoncellent en moi. Et c'est si satisfaisant ! Mais je dois me discipliner, à chaque jour !

          Thomas Roy est un écrivain qui a réussi. Il est adulé de ses très nombreux lecteurs. Était-ce à l'époque, la transposition de vos souhaits ?

          Mais ce l'est toujours ! Quel écrivain ne souhaite pas devenir super connu ? Ceux qui prétendent le contraire sont menteurs ! Mais si j'ai rendu Roy si connu, c'était surtout pour montrer la puissance du Mal.

          Les idées de vos intrigues, de vos scènes horrifiques, viennent-elles d'événements réels que vous transposez ou les vivez-vous en imagination (seulement, j'espère !) ?

          Pas du tout ! C'est tout inventé ! J'ai une vie bien tranquille, vous savez !

          Le titre a un sens très ouvert et très ambigu. Pouvez-vous, sans déflorer l'intrigue, en donner le sens que vous lui prêtez, votre définition ?

          Deux personnages sont SUR LE SEUIL. Thomas Roy est sur le seuil qui sépare l'imaginaire du réel. Mais il y a surtout Paul Lacasse, le rationnel, qui pour la première fois de sa vie, se tient sur le seuil de l'irrationnel. Et il doit décider s'il franchit ou non ce pas. Et, bien sûr, le lecteur se tient là avec lui. Et jusqu'à la fin, on ne sait pas si ce pas a été franchi ou non...

          Paul Lacasse veut prendre sa retraite à cinquante-cinq ans ? Est-ce possible au Québec ?

          Mais oui ! Pas chez vous ? C'est bien triste, cela ! Mais, bon, pour prendre sa retraite à 55 ans, il faut avoir un bon plan de retraite avec sa banque, ou pas mal de fric ! Mais c'est de plus en plus fréquent chez les gens qui ont de bons boulots avec de bons régimes de retraites. Pour un ouvrier, oubliez ça !

          Vous faites remarquer par l'un de vos personnages que les écrivains n'ont pas le même statut, vis-à-vis du public, que les chanteurs. Avez-vous vécu cette différence ? Comment l'expliquez-vous ?

          Même si je suis assez connu au Québec, les gens me reconnaissent rarement. Un écrivain n'est pas une personnalité publique comme un chanteur ou un acteur. On voit les chanteurs et les comédiens tout le temps, leur visage est lié à leur travail : comment jouer ou chanter sur une scène sans être vu ? Mais un écrivain n'a pas à être connu physiquement, ce n'est pas indispensable ! Parfois, quand on entend mon nom, on me reconnaît. Mais physiquement, c'est plus rare. On a quelques écrivains au visage plus médiatisés au Québec, mais ce sont des exceptions.

          Toujours dans les remarques, vous faites celle-ci, par la bouche de Paul : « Ça ne tient pas debout, Jeanne ! Même les américains n'oseraient pas mettre une telle scène dans un film ! » Plus loin, vous évoquez les films américains : « où les simples vertus du héros lui permettent de se reprendre en main... » Pensez-vous qu'ils n'hésitent pas à faire n'importe quoi dans leurs scénarios ?

          Absolument ! Le plus gros problème des films Hollywoodiens, c'est le scénario ! Surtout dans le cinéma d'horreur ! Hollywood met tout dans la forme et pas grand-chose dans le contenu. Bon, je ne dis pas que tout est mauvais à Hollywood, il y a d'excellents films américains, mais la manière Hollywood fait des ravages, même chez vous et chez nous, où ont fait des films de plus en plus « hollywoodiens »...

          Question traditionnelle, mais importante pour les lecteurs qui, comme moi, auront apprécié Sur le Seuil. Allez-vous publier d'autres livres en France ? Pouvez-vous nous parler du prochain titre à paraître au Québec ?

          Si les éditeurs français veulent de moi, je suis bien prêt ! Il faudra voir l'accueil réservé à SUR LE SEUIL. Mon prochain roman au Québec sortira en février : LE VIDE. Ça parle d'un flic qui enquête sur un quadruple meurtre, un psy qui cherche l'excitation ultime et un animateur d'une télé-réalité délirante. Les trois destins de ces hommes finiront par se croiser... et c'est le plus noir, le plus déprimant de tous mes romans. Je fustige la télévision, surtout le phénomène des reality-show qui, à mon avis, est ce qui est arrivé de pire à l'humanité depuis la grippe espagnole ! Je caricature, mais à peine !


Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Biographies, catégorie Interviews
Écrire aux webmestres       © nooSFere, 1999-2014