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Entretien avec Octavia E. Butler

Pascal J. THOMAS

Fiction n°399, juillet 1988

     La maison d'Octavia E : Butler se trouve dans un quartier modeste de Los Angeles. A peine le seuil franchi, on est pressé de toutes parts par des livres reflétant les nombreuses passions de l'auteur — SF bien entendu, mais aussi biologie et ethnologie. Aux murs, des photos de l'Amazonie, et de petits mots. « Ce sont des notes sur ce qu'il faut que je me rappelle sur mes personnages, chaque fois que je les emploie. Il faut un moment pour que ça rentre. Si je ne fais pas attention, j'écris un personnage stan­dard ! » Butler ne manque ni d'humour ni de gentillesse. Timide au premier abord, elle se révèle vite admirablement bavarde...

     L'auteur de la série du Réseau (Le Maître du Réseau, Futurama 1977, Le Motif, La Survivante, Club du Livre d'Anticipation 1980, Wild Seed, Clay's Ark, non traduits) est née en 1947, et a passé son enfance avec sa mère et ses grands-parents. Il lui est apparu très tôt qu'elle écrirait, et ni sa famille — « Leur attitude, c'était : c'est bien comme distraction, mais trouve un vrai boulot ! » — ni son éducation — « dispa­rate ; j'ai traîné et changé de filière deux fois par an pour m'arrêter à la fin de la deuxième année » — ne l'ont beaucoup aidée :

     OEB — De 1970 à 1975, date de publication de mon premier roman (Le Maître du Réseau), je n'ai pas placé une ligne.
     PJT — De quoi viviez-vous ?
     OEB — De tout sauf la délinquance ! Dans Kindred, j'ai donné à ma protagoniste, écrivain débutant, nombre des emplois que j'ai occupés, même après avoir vendu un ou deux romans. Pas un de bon. Ouvrière, femme de ménage, dactylo judiciaire... C'était tellement affreux que ça m'encourageait à écrire, parce que pour vouloir rester là-dedans, il aurait fallu être fou. D'ailleurs ceux qui restent le deviennent parfois. Les travail­leurs de l'industrie alimentaire en particulier, où c'est très dur physique­ment : debout toute la journée sur du béton détrempé, avec un couteau terriblement coupant. Ou on finit avec une arthrite épouvantable, ou on se demande si on pourra encore manger quoi que ce soit en sachant les saletés qu'ils y mettent...

     Octavia Butler lit de la SF depuis longtemps, et cite parmi ses enthousiasmes Ursula Le Guin, Théodore Sturgeon, Dune mais pas ses suites, et les anthologies Dangereuses Visions. Il y a peu de femmes noires parmi les lecteurs de SF — et sans doute aucune autre parmi ses auteurs. Je lui ai demandé comment s'était présenté son premier contact avec le milieu de la SF.

     OEB — Quand je suis allée à ma première convention de SF, en 1970, il s'y trouvait exactement un autre Noir. Il errait sans but, je l'ai abordé — je suis très timide, mais j'ai appris à beaucoup parler, une nécessité pour la survie — et j'ai dit « est-ce que vous êtes écrivain ? » « Non, a-t-il dit, et vous ? » J'ai dit non, parce que je n'avais rien publié à l'époque. Et nous sommes repartis tous les deux a la recherche de gens plus importants.
     Le seul Noir que je savais à l'époque auteur de science fiction était Samuel Delany. Je n'avais aucune idée que cela fasse problème, car écrire, cela se fait chez soi derrière sa porte. Donc, quand j'ai vendu trois romans, le directeur de collection ne m'avait jamais vue. On s'est rencon­trées à une convention, elle a fait mine d'une grande surprise, et ce fut à cette occasion que les éditeurs new-yorkais apprirent ma race. Je n'avais pas d'agent littéraire pour dire « soit dit en passant, elle est noire », et je ne pense pas qu'un agent s'en serait soucié. Ce n'était pas un secret que je sois noire, la question ne s'est tout simplement jamais présentée.
     Si elle s'était effectivement présentée, je pense que je me serais fait du souci, je me serais demandée si on me refusait tous ces romans parce que j'étais noire, ou parce qu'ils étaient mauvais ? Comme ça, je n'avais pas à m'en faire : ils étaient mauvais !
     PJT — Le fait que vous soyez noire aurait pu diriger vers certains publics et certaines formules.
     OEB — Mais cas ne s'est jamais produit. Des gens m'ont dit qu'ils n'avaient rien lu de moi parce qu'ils étaient sûrs que je faisais « de la propagande noire » ou « de la propagande féministe » (rires). Les gens sont prêts à vous juger sans rien savoir de vous, mais on n'y peut rien.
     PJT — Ce qui ne vous empêche pas d'utiliser votre expérience de façon très intéressante, comme dans Kindred (roman mi-SF, mi historique, où une jeune femme noire contemporaine partage la vie d'une des ancêtres, esclave dans le Maryland au 19e siècle).
     OEB — C'est en raison en partie du fait que je n'ai pas grandi dans des quartiers ou des écoles soumis à la ségrégation. Et donc je ne parle pas du monde comme s'il existait dans un quartier séparé. Je ne pourrais pas ; ça me semblerait artificiel.
     Je me souviens d'une émission sur la SF après la sortie du film Brother from another planet, dans laquelle un présentateur disait « Voici un film sur un Noir qui vient d'un autre monde ». « Bizarre », dit l'autre, et le premier répond : « Minute, comment est-ce plus bizarre qu'un Blanc ? » On dirait qu'il est parfaitement normal d'aller sur une autre planète et d'y trouver une société blanche, qui ressemble beaucoup à l'Amérique !
     J'ai trois publics pour tout ce que j'écris : science fiction, noir, et fémi­niste. Parmi mes livres, c'est Kindred qui a eu le plus de succès — il y avait sur la couverture quelqu'un qui ressemblait à une Noire, ce qui n'a pas pu faire de mal !

     Butler a l'habitude d'avoir des problèmes avec ses éditeurs à ce sujet. L'édition poche américaine de Mind of my Mind (Le Motif) a eu trois versions successives du dessin de couverture : l'héroïne, de noire, est devenue blanche pour finir, compromis, verte ! Plus récemment, Dawn est paru avec le portrait aux joues rosés d'une protagonistes qui est décrite comme noire...

     OEB — A mon avis, les éditeurs font ça parce qu'ils ont peur de moins gagner d'argent s'ils mettent des Noirs sur la couverture. Il n'y aurait que des Noirs pour acheter le livre, et comme chacun sait que les Noirs ne lisent pas, le livre ne se vendra pas !
     C'était mon premier livre pour un nouvel éditeur, Warner Books, et je n'avais donc guère d'influence. Je ne l'ai pas vu avant qu'il soit trop tard. C'est comme ça qu'ils ont égaré mon initiale « E » sur la couverture — mais je l'ai retrouvée sur le dos du livre.
     Kindred n'a pas été publié dans la collection de Science Fiction, et c'est pour cela qu'ils étaient prêts à payer plus pour avoir une bonne couverture. D'avoir une Noire dessus permettait aux librairies noires de le remarquer, et d'augmenter mon public noir. Et j'ai moi-même fait le tour des librairies féministes pour essayer de les convaincre de le prendre. Leur réponse a été « nous ne faisons pas de SF en édition chère ». Kindred n'était pas classé comme Science Fiction, et donc c'était « Vous êtes un écrivain de science fiction, par conséquent tout ce que vous écrivez est de la science fiction. » C'était il y a quelques années. J'espère que ça a changé, car je sais qu'il y a de plus en plus de femmes qui écrivent de la SF.

     Malgré les prix qu'elle a reçus pour ses nouvelles « Bloodchild » et « Speech Sounds », Octavia Butler est avant tout romancière. Elle n'a vendu qu'une poignée de textes courts et a commencé sa carrière par une série fort complexe de romans qui alternent entre le passé et des futurs plus ou moins éloignés.

     PJT — Comment s'est bâtie cette série du Réseau ?
     OEB — Depuis l'âge de douze ans environ, j'écrivais des fragments de nouvelles et de romans sur les gens du Réseau, à divers points de leur histoire. Et j'ai fini par avoir bon nombre d'histoires à raconter.
     C'est alors que je pensais aux personnages du futur lointain que j'ai décidé d'écrire Le Maître du Réseau, même en sachant que ce serait probablement l'avant-dernier ; j'ai peut-être un livre en réserve au-delà. Ce n'était pas le début de ce que je connaissais de leur histoire ; ça n'était pas grave.
     J'avais écrit La Survivante quand j'avais dix-neuf ans, sous forme d'un long récit. Très différent du livre qui a finalement porté le titre.
     PJT — Vous aviez donc cette chronologie des événements...
     OEB — J'avais divers groupes de personnages, mais il ne m'était pas entièrement clair où ils se situaient dans le temps. Je savais que Wild Seed (qui se déroule au 18e siècle et raconte l'histoire de Doro et d'Anyanwu, que l'on trouve deux siècles plus tard à Los Angeles dans Le Motif) d'une autre. Mais il me reste au moins un autre roman dans cette direction, parce que je veux remonter jusqu'aux origines de Doro.
     PJT — Doro remonte bien entendu très loin (il commence sa carrière d'immortel dans l'Egypte antique). Il est intéressant de noter que Le motif et Wild Seed rendent une impression très différente des livres situés dans le futur, à cause de leur cadre contemporain ou passé.
     OEB — Je considère que Wild Seed est le meilleur des livres de la série du Réseau. Je me suis aperçue que les lecteurs pensaient que son personnage principal était Doro, et les lectrices pensent que c'est Anyanwu, comme si le livre ne devait en avoir qu'un seul. Il est évident, pour moi au moins, qu'il a deux personnages principaux.
     PJT — Ils se battent, bien entendu.
     OEB — C'est en fait un livre sur les hommes et les femmes. Voici l'homme et la femme quintessenciels qui essaient de trouver une façon de survivre ensemble, et qui arrivent finalement.
     J'avais deux ou trois personnes présentes à l'esprit en écrivant Wild Seed. Ma grand'mère, et une Mexicaine qui vivait avec moi. Elles repré­sentaient exactement le genre de femme que je voulais que soit Anyanwu : fortes, résistantes, enracinées. Des gens qui disaient tout ce qu'il fallait dire et faisaient tout ce qu'il fallait faire. Le genre de femme que vous vous attendez à voir sortir indemnes des désastres les plus terribles.
     Doro... c'est quelqu'un avec qui j'ai vécu depuis l'âge de treize ans. Je parlais à mes amis de lycée de mon idée d'être moi, immortelle, et d'élever des gens. C'était un de mes fantasmes. Doro a dû se développer à partir de cela. Je me rendais compte en y pensant que ce n'était pas un fantasme bien gentil, et je ne pensais que quelqu'un qui ferait cela serait très gentil. Et donc, Doro !
     Parmi les autres titres, La Survivante vient du fait que je me libérais de la religion de ma mère.
     PJT — Vous écrivez beaucoup sur des familles.
     OEB — Les gens me fascinent, beaucoup plus que les machines et les choses.
     PJT — Mais, comme Orson Scott Card l'a fait récemment remarquer, la science fiction compte beaucoup plus de solitaires que de familles, et il pensait que d'écrire de la SF sur des grandes familles était un défi.
     OEB — Sans doute vrai...
     PJT — Et vos familles sont parfois étranges...
     OEB — Oui. Je me souviens de quand j'étais étudiante, je voyais des gens qui se fichaient dans toutes sortes de problèmes, et je me disais que je pouvais compter sur ma famille — c'est-à-dire la famille de ma mère — pour me tirer du pétrin si j'étais assez bête pour m'y mettre. Après, ils me mettraient un savon ! Mais ils viendraient me chercher. Une des amies avait une famille plus qu'aisée, mais elle, il valait mieux qu'elle fasse attention, parce qu'ils ne se souciaient pas tant que ça d'elle. Il y a quelqu'un dans ma famille qui ne s'entend avec personne d'autre ; mais si vous avez des ennuis, elle sera la première à voler à la rescousse. C'est vrai que je parle d'étranges familles, mais je pense que j'en viens. Comme tout le monde !
     Ma grand'mère avait un élevage de poulets à Victorville, sur les plateaux désertiques de Californie. Toute la famille s'y retrouvait les dimanches. Pendant un temps, nous avions une maison, mais elle a brûlé : on ne peut pas vraiment appeler les pompiers là-bas, et si même on avait pu, il ne serait resté que des cendres à leur arrivée. Nous avions une ou deux caravanes. On faisait la cuisine au feu de bois — j'y ai mangé certaines des meilleurs choses que j'aie mangé de ma vie. J'adore le désert. Les forêts aussi... mais je ne m'y sens pas chez moi.
     Ces souvenirs remontent dans Clay's Ark, où je parle d'une famille qui vit isolée dans le désert de Californie. Je me souviens, quand j'étais petite, que je me disais que dans deux directions on ne pouvait pas voir le moindre signe de présence humaine. J'avais quatre ans, et je me disais « c'est là-bas la fin du monde. Si on part par là, on ne voit plus personne. Ça s'arrête quelque part par là. »

     De fait Clay's Ark, dans lequel une épidémie foudroyante est introduite par un vaisseau spatial dans une Californie future dévastée, concerne en un certain sens une fin du monde. Il se rattache aussi à l'univers du Réseau, puisque les clayarks y jouent dans le futur un rôle mineur.
     Mais quand on traite de grandes masses humaines, on doit nécessaire­ment en venir aux rapports à l'intérieur du groupe.

     PJT — Beaucoup de vos livres concernent des individus qui font partie d'un groupe fortement lié — comme le Réseau, ou même l'esclavage (dans Kindred).
     OEB — Ou des gens qui appartiennent à plusieurs groupes, et ont de sérieux conflits de loyautés.
     Comme l'a écrit John Varley dans une de ses nouvelles, « je ne suis ni un chef ni un disciple, mais un solitaire ». Moi aussi. J'ai tendance à privilégier dans mon écriture d'autres gens qui font autant qu'ils peuvent pour leur groupe d'allégeance, mais sont au fond des solitaires.

     Dans le dernier roman de Butler, Dawn, des extra-terrestres reconstrui­sent la race humaine à partir de ses gènes après un holocauste nucléaire. Les Oankali ont choisi Lilith pour amener un groupe de ses congénères humains à la nouvelle vie qu'ils vont devoir partager, et de façon très intime puisque gènes humains et Oankali vont être associés dans la nouvelle race. On se doute que ce ne soit pas du goût de tous les humains, et qu'ils s'en prennent au chef imposé par les extra-terrestres.

     OEB — Lilith déteste ce rôle, et essaie sans cesse d'y échapper. Et c'est pour ça qu'elle a été choisie : ils ne veulent pas d'un dictateur. Ils en auraient pourtant bien besoin !
     Quand j'étais enfant, je me suis toujours sentie totalement impuissante. J'étais toujours à part, dans un coin à lire un livre, ou dans un coin à me faire casser la figure... jusqu'à ce que je les dépasse (Octavia Butler mesure environ 1,80 m et semble en parfaite santé), et ils ont cessé de me battre, ce qui soulageait ! Aujourd'hui on dirait que j'étais une polarde. J'écris donc beaucoup sur le pouvoir, et ce qui arrive aux gens qui ont le pouvoir. C'est très visible dans mes premières œuvres, et j'en suis venue à Dawn, qui concerne quelqu'un qui ne veut vraiment pas du pouvoir.
     PJT — Et pourtant le rôle de chef doit être rempli.
     OEB — Ce qu'en pensent les extra-terrestres est que les humains ont une opposition structurelle entre l'intelligence et le comportement hiérar­chique ; ça irait bien s'ils étaient hiérarchiques mais pas intelligents, ou si l'intelligence maîtrisait vraiment cette pulsion de domination. Ils se sont tués à avoir le dernier mot — littéralement, en tant qu'espèce, par la guerre nucléaire.

     Dawn constitue le début de la trilogie de la Xénogenèse, sur ces Oankali, des « négociants en gènes nés » comme le dit Butler.

     OEB — J'avais commencé le roman — unique — que je pensais en faire, et c'était totalement raté. Rien de commun : un petit groupe d'hu­mains découvrait ces négociants en gènes en explorant un autre monde. Finalement, j'ai décidé de situer l'action sur la Terre ou en orbite autour de la Terre, car cela, et la guerre nucléaire, servait mon propos : je voulais faire passer cette idée que nous avons deux caractéristiques contradic­toires, l'intelligence et le comportement hiérarchique. J'ai écrit quelques chapitres, et les ai expédiés avec un résumé. Et j'ai obtenu un contrat de Warner pour les trois romans ! Grâce à cela j'ai pu me rendre au Pérou, et me balader dans les Andes et l'Amazonie (lieu d'une partie de l'action). La grande peur des Oankali est de fabriquer des gens qui refassent une guerre nucléaire. Ils font très attention...
     PJT — Ils essaient de supprimer cet aspect hiérarchique...
     OEB — Non, parce qu'ils découvrent que l'enlever ne laisserait pas suffisamment pour avoir des êtres viables. Mais ils veulent s'arranger pour que la domination... ne domine pas.
     Je suis maintenant en train d'écrire le troisième livre, centré sur le troisième sexe, les Ooioi. Comme un diplomate biologique — qui maintient l'ordre sans opprimer personne. Les Oankali font autre chose qui ne vous plaira peut-être pas : ils rapetissent les mâles, et les rendent incapables de coopérer. S'ils veulent s'associer à d'autres humains, ils doivent trouver un village et s'unir à une ou plusieurs femmes... temporairement.
     PJT — Intéressant.
     OEB — Ce n'est pas un idéal : simplement la solution extra-terrestre. Ils prennent eux aussi des risques, à mélanger la race humaine à la leur. C'est pourquoi ils se subdivisent en trois quand ils font cela : un tiers vont partir dans un nouveau vaisseau et ne pas changer ; un tiers partiront dans l'ancien avec quelques humains, et se mélanger avec eux ; et le dernier tiers vivront sur Terre, mais finiront par déchiqueter la Terre com­me des virus qui font éclater une cellule. Seul restera un noyau rocheux, lunaire.
     PJT — Avez-vous fait des études de biologie ? On trouve certainement beaucoup d'idées biologiques dans vos livres...
     OEB — Pas vraiment étudié. Mais biologie et ethnologie sont pour moi des enthousiasmes durables ; je suis toujours prête à m'acheter d'autres livres sur la question et à les lire.
     J'ai toutes sortes de coqueluches, à un moment par exemple c'était Le Guide du Routard Galactique, j'écoutais des cassettes chaque soir en écrivant un de mes premiers livres. Ça me défoulait ! Je ne pense pas que cela ait particulièrement influencé l'œuvre. Une passion de plus, c'est tout.
     PJT — La série du Réseau est dominée par le programme d'élevage de Doro, et l'on y voit des personnages contrôlés par leurs gènes...
     OEB — Quand Doro avait commencé, dans l'Antiquité, tout ce qu'il savait était que s'il unissait deux personnes qu'il trouvait... à son goût, il en obtiendrait d'autres. Et finalement il produit quelqu'un qui lui ressemble, Mary, et elle ne se laissera pas contrôler par lui. Il n'est pas question là-dedans de si les gens sont contrôlés ou pas par leurs gènes.
     La série de la Xénogenèse en dit plus là-dessus — nous sommes contrôlés par notre biologie, beaucoup plus que nous ne sommes prêts à le reconnaître. Le sujet est difficile à aborder. Quand quelqu'un s'y essaie, on en finit toujours par parler de c'est lui le meilleur, ou le plus gros, ou le plus... Compétition et hiérarchie reprennent le dessus, et nous ne pouvons pas débattre du degré auquel notre société est modelée par notre héritage génétique humain.
     PJT — Mais il y a des choses dont nous ne débarrasserons jamais, cette impulsion vers le pouvoir, ou vers le viol... si elle existe, j'espère que non !
     OEB — (rires) Si j'ai dit « comportement hiérarchique », c'est parce que ça semblait couvrir tout ça. Pas seulement le pouvoir ou même la territoria­lité, mais toutes ces choses. Dans le deuxième volume, un personnage se dit qu'il comprend comment il pourrait être assez en colère pour se battre ou pour tuer, mais il ne peut comprendre comment par le passé la race humaine s'est exterminée elle-même. Il ne se rend jamais compte que ses sentiments sont essentiellement les mêmes ; et c'est pourquoi il est un des derniers humains.
     Je voulais dire en particulier que les femmes aussi sont humaines, et qu'elles connaissent les mêmes problèmes. C'est l'espèce entière qui a besoin d'être modifiée. J'aimerais rectifier certaines des choses que la biologie nous a faites ; la biologie, c'est ce qui marche, peu importe l'injustice. Ce fait par exemple que chez les mammifères les femelles sont plus petites et qu'il arrive aux mâles du coin de manger les enfants — chez les ours, les tigres... Il me semblait logique que les femelles soient plus grosses. Les femelles Oankali le sont, car elles doivent porter puis proté­ger les enfants. Je ne le souligne pas, mais elles sont en fait énormes.
     PJT — Avons-nous là ces extra-terrestres de roman populaire, venus déflorer nos hommes ?
     OEB — Non, ils n'ont même pas d'organes sexuels compatibles ! Vous pensez peut-être à « Bloodchild ». J'ai l'habitude de plaisanter à ce sujet. Quand j'ai commencé à lire de la Science Fiction, beaucoup de revues mettaient sur leurs couvertures des femmes nues enlevées par d'horribles monstres. Qu'est-ce que le monstre pouvait leur trouver ? Alors dans « Bloodchild », c'est un homme qui... et le personnage sait ce qu'elle veut faire de lui ! C'est l'histoire d'un gros mille-pattes qui met un homme enceint.
     PJT — Ils étaient traités comme esclaves par cette race étrangère...
     OEB — Non ! Pas des esclaves. C'est fini. Les humains étaient parqués quand ils croyaient qu'ils n'étaient que des animaux embarqués sur le vaisseau spatial, peut-être à fins d'expériences. Quand ils se sont rendus compte qu'ils avaient affaire à une espèce intelligente, ils ont réservé une portion de leur planète pour eux. Le protagoniste a été élevé par la femelle qui va implanter ses œufs : il y a entre eux de l'amour, et c'est une nouveauté.
     Peut-être avez-vous pensé à l'esclavage parce que c'est un homme qui est mis enceint !
     PJT — C'est un amour tourmenté. Vous semblez en avoir beaucoup dans votre œuvre...
     OEB — Je n'écris pas d'histoires sans problèmes ; ce serait barbant. Ce qui m'intéresse, ce sont les rapports des gens entre eux, comment ils coopèrent ou s'opposent. C'est pour moi ce qu'il y a de plus fascinant dans un texte. Je ne me concentre même pas tellement sur la biologie : c'est ce qu'elle fait aux gens, et comment ils réagissent.
     PJT — Avez-vous des œuvres préférées ?
     OEB — C'est comme si on demandait à quelqu'un quel est son enfant préféré. Parmi les livres du Réseau, le mieux écrit est je pense Wild Seed, c'est l'histoire que j'ai racontée le plus près possible de la façon dont je voulais la raconter. A mon avis, je n'ai pas encore produit mes meilleures œuvres. J'y travaille.
     PJT — Merci, Octavia Bulter.

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