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Entrevue avec Joël Champetier

André-François RUAUD

Yellow Submarine n° 125, mars 1998

     Publié à plusieurs reprises dans nos pages, Joël Champetier demeurait pourtant jusqu'à présent un écrivain peu connu en France. Cet état de fait va peut-être changer, avec la parution chez Étoiles Vives d'un recueil de cinq nouvelles, Cœur de fer. Au Canada, Champetier est également l'auteur d'un roman de SF, La taupe et le dragon, de deux romans de fantastique, La mémoire du lac et La peau blanche, ainsi que de plusieurs romans pour la jeunesse.

     Qu'apporte à ta fiction le fait d'être québécois ? Je veux dire : comment te définis-tu par rapport à ton pays, es-tu québécois ou canadien ? Et quel apport présente le fait d'être québécois, pour un auteur de SF, d'après toi ? Bref : il y a-t-il une identité québécoise en SF et en écriture ?

     Hum... Voilà beaucoup de questions dont certaines pourraient se mériter un essai en bonne et due forme ! J'essaierai d'être concis, en précisant que ce ne sont pas nécessairement des questions que je me pose lorsque j'écris. Je me définis tout d'abord comme un Québécois plutôt qu'un Canadien en ceci que je considère évident que le Québec est culturellement distinct du reste du Canada.
     Maintenant, qu'est-ce que ça me rapporte ? Je pourrais répondre par une boutade et dire « pas grand chose », considérant que la possibilité de vivre de son art quand on est membre d'un groupe culturel exigu est encore plus problématique que lorsqu'on vit dans un grand pays comme la France ou les États-Unis. Mais si on fait abstraction des considérations monétaires, la position d'un Québecois est intéressante, aux confluents de deux grandes cultures, et cela entraîne certainement un point de vue particulier sur la SF que l'on pratique. L'exemple qu'on aime bien donner ici est que pour un Américain des États-Unis, il va presque de soi que dans le futur il y aura des Américains dans l'espace, alors qu'un Québécois n'est même pas sûr que dans le futur il y aura toujours le Québec ! Ça nous rend peut-être plus humble dans nos scénarios prospectivistes, plus conscient de la multiplicité des possibles.

     Où vis-tu ? Une grande ville, un petit village, une maison, un appartement ? C'est quoi, l'existence d'un Québécois qui vit de sa plume ?

     J'ai déménagé récemment dans la région de Trois-Rivières, à mi-chemin entre Québec et Montréal. Dans la campagne, tout près d'un petit village. J'habite une maison de campagne située sur la rive d'une petite rivière. Tout ça est très romantique chez un écrivain bien sûr, mais il ne faut pas se faire d'illusions. Si j'avais à survivre de mon écriture, je vivrais chichement. Ma femme est médecin et c'est évidemment elle qui contribue le plus au budget global de notre couple.

     Nombre de tes nouvelles ont une nette consonance « hard science » : as-tu une formation scientifique ?

     Oui et non. J'ai une formation technique. J'ai étudié la transformation des matières plastiques au niveau du Cégep, un cours de trois ans qui se situerait pour vous entre le lycée et l'université. J'ai donc étudié la physique, la chimie, l'hydraulique, l'électricité, etc. mais sans pousser trop à fond la théorie. Par exemple, je ne sais pas faire de calcul intégral. Aller plus loin aurait signifié aller à l'université, mais ça ne me tentait pas. Pour tout dire, je n'ai jamais beaucoup aimé l'école !

     Dans la nouvelle « Cœur de fer » tu abordes la religion — plutôt par son côté intégriste. Es-tu croyant toi-même ?

     Je suis agnostique, mais j'ai été élevé dans un milieu très croyant. Le Québec rural du début des années 60 était encore très catholique. J'allais à la messe tous les dimanche, je croyais vraiment à l'existence de l'Enfer, je ne mangeais pas de viande le vendredi, l'école était dirigée surtout par des sœurs où l'on nous enseignait le Petit Catéchisme. Des sœurs missionnaires venaient nous parler de l'évangélisation des « païens ». Je me suis servi un peu de ces souvenirs pour créer mon personnage dans « Cœur de fer », même si je n'ai jamais rencontré personne d'aussi fanatique. Mon père, qui lit l'épître à la messe le dimanche, est un scientifique tout à fait tolérant envers les autres religions. Bien entendu, le Québec « intégriste » s'est profondément transformé pendant les années 60. Parfois j'ai de la difficulté à croire que j'ai vraiment vécu à cette époque...

     Pourquoi « Cœur de fer » est-elle dédiée à Jean-Louis Trudel ? Et « Ce que Hercule... » à Benoît Girard ?

     Jean-Louis Trudel, qui contrairement à moi possède une véritable formation scientifique, m'a beaucoup aidé en calculant la masse du trou noir, la vitesse d'évaporation par effet quantique, etc. Puisque nous sommes sur le sujet, je m'empresse de remercier aussi John Park, un écrivain de SF canadien anglais, qui a proposé des mécanismes pour la capture du trou noir par la Terre. Il faut dire que toute l'histoire est finalement assez tirée par les cheveux, sans même parler de mon véhicule qui réussit à naviguer dans le centre de la Terre !
     Quant à la dédicace à Benoît Girard, un fan et ami de longue date, elle s'est imposée puisque j'avais « brainstormé » cette nouvelle chez Benoît, avec d'autres amis, ayant été mis au défi d'écrire une nouvelle de science-fiction autour de la thématique des toilettes dans un vaisseau spatial. Cette idée était d'ailleurs partie de l'observation que dans Star Trek on ne voit jamais les toilettes. C'est bien la première et unique fois que j'ai réellement mené à terme l'écriture d'une nouvelle à la suite de ce genre de conversation entre convives un peu éméchés !

     Quels sont tes rapports avec tes confrères québécois ? Quel est l'aspect du « milieu SF » québécois ?

     Oh, je ne suis pas d'un naturel chicanier ! J'ai des rapports au moins cordiaux et très souvent amicaux avec presque tous les auteurs du genre — je prends pour acquis que l'on parle ici des auteurs de science-fiction et de fantastique, car je ne connais à peu près aucun écrivain mainstream. C'est un peu la même chose chez les auteurs pour jeunes : en dehors des écrivains SF et fantastique, je ne fréquente personne. Il faut dire que j'habite à la campagne, loin des cocktails, des lancements et des médias. Heureusement qu'il y a les salons du livre pour me faire sortir un peu.

     Et quels sont tes rapports avec les auteurs anglophones, canadiens ? Y a-t-il une identité canadienne en SF ?

     Je n'oserais pas dire que mes rapports avec mes collègues anglo-canadiens sont inexistants, disons qu'ils sont extrêmement ténus. Encore là, la cordialité est de mise lorsque nous nous rencontrons dans les congrès de SF anglo-saxons. Nous nous connaissons de vue, de nom et de réputation, mais ça ne va généralement pas tellement plus loin. N'oublions pas que je peux lire ce qu'ils écrivent, mais que le contraire ne va pas de soi. Il faut le dire, nous sommes deux espèces d'oiseaux fort différents. Je parle pour moi, bien sûr : des gens comme Yves Meynard ou Jean-Louis Trudel ont des relations plus suivies avec certains auteurs canadiens anglais.

     Pourquoi La taupe et le dragon a-t-il un contexte chinois ? Tu t'es beaucoup documenté pour cet aspect du roman ?

     C'était mon premier roman après avoir décidé de me consacrer à l'écriture. C'est dire que j'ai pris soin de me documenter. Je voulais que ça soit bon ! Je me suis d'abord adressé à des personnes de Montréal qui étudiaient en études chinoises, pour me faire conseiller de la bonne documentation. J'ai ensuite fait lire le premier jet à des amis qui ont réellement habité à Hong Kong.
     L'idée d'écrire un roman mettant en scène une culture chinoise futuriste m'est venue tout d'abord parce que j'ai toujours trouvé la Chine fascinante, et surtout parce que je me suis dit que cette société pourrait être une des rares sociétés de la Terre réellement susceptible de coloniser une autre planète. Je dis bien « coloniser » par opposition à explorer. Historiquement, ce sont les riches qui explorent, mais ce sont les pauvres qui colonisent, les gens pour qui l'ailleurs est plus prometteur que ce qu'ils ont chez eux.

     Beaucoup de tes nouvelles donnent l'impression que tu utilises la SF comme un support de réflexion — ainsi dans « Karyotype 47, XX, +21 ». Mais en laissant la porte ouverte, en ne donnant pas ton opinion... Je me trompe ?

     C'est à peu près ça, effectivement. Dans « Karyotype 47, XX, +21 » j'ai essayé d'exposer une situation sujette à controverse — l'eugénisme — avec le plus de neutralité possible. En fait, dans le cas de cette nouvelle, ça va plus loin car je n'étais pas sûr moi-même d'avoir une opinion bien tranchée sur cette question. Depuis, mon opinion a évolué, justement. J'ai de plus en plus l'impression qu'en dépit de toutes les recherches en génétique nous sommes très loin d'en savoir assez pour nous permettre de tripatouiller les gènes, même pour des motifs louables comme éradiquer la fibrose kystique. En ce qui concerne l'humanité de 1997, je parle de l'humanité dans son ensemble, on n'a vraiment pas à se casser la tête au sujet d'une éventuelle « dégénérescence » de la race humaine. La plupart des humains vivent encore dans des conditions très dures où les enfants qui souffrent de tares génétiques meurent rapidement. Enfin, tout ça pour dire que si je réécrivais cette nouvelle, elle serait sans doute bien différente. C'est le propre de la SF d'évoluer avec la connaissance.

     Comment es-tu venu à l'écriture ? Et comment as-tu « sauté le pas » pour devenir écrivain à plein temps ?

     J'ai toujours lu, et j'ai toujours lu de la science-fiction, de la BD, du fantastique, tout ça. Quand on aime quelque chose, il est naturel de tenter d'en faire son métier. J'ai d'abord publié quelques nouvelles, en général bien accueillies, mais sans imaginer que je pourrais réellement faire ça à plein temps. Lorsque ma femme a terminé ses études de médecine, elle a voulu aller pratiquer dans la campagne retirée du Québec, au Témiscamingue en l'occurrence, à 700 km au nord-ouest de Montréal. Il était clair que si je la suivais je perdrais mon emploi. De toute façon, elle était parfaitement d'accord pour que je tente ma chance comme écrivain. Cela fait un peu plus de dix ans que nous fonctionnons comme ça et personne ne se plaint !

     Comment écris-tu ? Je veux dire : réellement, concrètement : discipline ou non ? Plans ? Un seul texte à la fois ou plusieurs ? Horaires réguliers ? Ce genre de choses...

     Je suis un écrivain du matin ou, au pire, l'après midi. J'écris lentement, chez moi, dans la tranquillité. La moindre distraction et c'est fini. Je parle du premier jet — la réécriture demande beaucoup moins de concentration. Il est exceptionnel que j'écrive plus de cinq pages lors d'une journée. Avec le temps il semble s'être formé une routine qui fonctionne à peu près ainsi. Parmi les nombreuses idées de roman que j'ai en tête, j'en choisis une qui me semble un peu plus aboutie que les autres. Je me documente un peu et j'écris quelques chapitres. C'est la partie la plus laborieuse et frustrante car je ne sais pas encore comment « traiter » l'histoire. Pour La Mémoire du lac, par exemple, j'ai recommencé trois fois les 40 premières pages. Finalement, lorsque je crois avoir compris ce que je veux faire, je fais un plan plus détaillé et me documente de façon plus précise. Le reste est une question de temps.
     Jadis j'étais plus discipliné mais deux déménagements en moins de deux ans ont complètement bousillé ma routine. Je suis paresseux ces derniers mois : j'écris un jour sur deux, même pas. Il faut dire que pour moi l'écriture est un travail absolument fastidieux. Tous les prétextes sont bons pour ne pas écrire — mais je connais bien des écrivains qui ont ce problème.

     Comment es-tu devenu rédac'chef de Solaris ? Quel était ton travail, exactement ?

     Je suis devenu coordonnateur — la même chose que rédacteur en chef — lorsque le coordonnateur précédent, Luc Pomerleau, est parti (après, il faut le dire, plusieurs années de travail bénévole à ce poste). C'est donc vraiment pour dépanner que je l'ai remplacé. Je n'ai jamais eu l'envie de diriger Solaris, d'autant plus qu'à l'époque j'étais aussi le directeur littéraire. Il est clair que pendant les deux ans où j'ai cumulé ces deux postes, les plus importants de la revue, j'étais Solaris ! Je ne le regrette pas — je suis fier du travail que j'ai fait — mais un tel état de choses ne pouvait pas durer. Après avoir été remplacé par Yves Meynard à la direction littéraire, j'ai coordonné pendant trois autres années. Maintenant je me suis presque complètement retiré. C'est Hugues Morin le coordonnateur et je suis parfaitement satisfait de me contenter de superviser... l'expédition !

     Sur quoi travailles-tu, en ce moment ? As-tu des volumes à paraître prochainement ?

     J'ai trois romans à différentes étapes de la conception et de l'écriture qui devraient normalement être menés à terme. J'ai un roman de science-fiction humoristique, un fix-up intégrant mes deux nouvelles qui mettent en scène le professeur Luckenbach. C'est terminé mais il y a une grosse réécriture à faire car c'est encore très brouillon. J'écris en ce moment un thriller fantastique destiné aux éditions Alire. Le titre provisoire est Les Amis de la forêt. Ça se déroule dans un hôpital psychiatrique. Finalement, j'ai reçu une bourse du Conseil des Arts du Canada pour l'écriture d'un roman majeur de fantasy auquel je réfléchis depuis quelques temps mais pour lequel je n'ai pas écris une ligne.
     Rajoute à ça la traduction en anglais de La Taupe et le dragon, que je supervise de loin, et mon projet toujours vivant d'écrire la suite, qui devrait s'intituler Le Jade et le sang... et on conviendra que je ne prévois pas de manquer de projets pour quelques années ! Je ne désespère pas, ceci dit, de publier au moins un de ces romans en 1998.
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