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Interview Valerio Evangelisti

Jean-Pierre FONTANA

SF Mag n° 31, mars 2003

J'allais commencer en disant : on ne présente pas Valerio Evangelisti. Dans le monde de la science-fiction française, qui, en effet, n'a pas lu l'un de ses romans ou, à tout le moins, n'a entendu parler de l'Inquisiteur Eymerich ?
Arrivé sur la scène de la science-fiction française en 1998, et tout aussitôt couronné par le Grand Prix de l'Imaginaire dans la catégorie « Roman Etranger » [c'était la première fois qu'un auteur non anglo-saxon recevait ce prix], le nom d'Evangelisti n'a cessé depuis d'alimenter les pages des revues spécialisées, voire de la presse française en général. Travailleur acharné — et pourtant, toujours disponible — , véritable polyglotte — qui met un point d'honneur à répondre dans leur langue à ses interlocuteurs — , d'une grande générosité aussi, Valerio n'en reste pas moins une sorte d'énigme pour tous ceux qui ont eu le plaisir de converser avec lui. De temps à autre, à l'occasion d'une soirée un peu arrosée, le voile, parfois, se soulève un tantinet et laisse entrevoir les richesses de cet écrivain qui n'hésite pas à déverser dans ses personnages ce qu'il a de plus profond en lui. Et c'est sans doute cela qui emporte l'adhésion de ses lecteurs : cette capacité de restituer la complexité de l'âme humaine.
Dans un récent article paru dans « Libération », Valerio Evangelisti avouait que sa principale terreur : « C'est que ce que j'ai toujours reconnu comme mon ombre devienne un modèle universel. »
On comprend mieux, dès lors, que l'écrivain de Bologne soit tout à la fois un perpétuel inquiet et un observateur attentif de notre société. Sa formation ainsi que ses premiers travaux littéraires n'y sont sans doute pas étrangers. Ceci explique en tous cas sa préférence pour une science-fiction sociologique (Sheckley, Dick...) à celle qui privilégie les aspects techniques ou scientifiques. Ses romans, d'ailleurs, démontrent, ô combien, qu'il est bien plus intéressé par la psychologie de ses personnages et les travers de la société. Et il n'hésite pas à amalgamer joyeusement des genres que l'on voudrait quelquefois opposer, le fantastique n'ayant pas, en l'occurrence, la plus mauvaise part. Et même lorsqu'il aborde plus franchement le roman historique comme avec son superbe « Nostradamus », là encore, son imagination entraîne son héros vers des sphères qui lui permettront de défier l'espace et le temps.
Mais tout cela nous apprend-il à mieux connaître l'homme qu'est Valerio Evangelisti ?

***

J.P.F. : Qui es-tu véritablement Valerio Evangelisti ?

V.E. : Un personnage complexe, sans doute, avec des élans contradictoires. Pour bien me connaître bien, il faut lire mes romans : c'est là — et là seulement — qu'on peut saisir mon coté sombre, que je garde bien caché au quotidien. Mes romans, en effet, sont pour moi une sorte de confession publique, ou, pour mieux dire, de psychothérapie. Y mettre les pires aspects de ma personnalité me permet d'être, normalement, un type assez agréable (enfin... je crois).

J.P.F. : Peux-tu nous dire quelques mots sur ta jeunesse et sur la période qui a précédé ton arrivée dans le monde de la science-fiction italienne ?

V.E. : Une jeunesse assez normale, je trouve, à part le fait que je suis devenu, encore adolescent, un militant de gauche très actif. J'ai suivi Sciences Politiques en me spécialisant en Histoire Contemporaine, puis j'ai entamé une carrière universitaire qui semblait prometteuse. Presque simultanément, j'ai été diplômé de l'Ecole Supérieure d'Administration Publique et j'ai travaillé pas mal d'années au Ministère des Finances comme fonctionnaire (chargé, dernièrement, des contacts avec les syndicats). Les fruits de ces deux carrières avortées ont été des bouquins et des essais d'histoire, de sociologie et d'économie. Pour être plus précis : cinq livres et plus de quarante essais.

J.P.F. : On demande souvent à un écrivain quel a été le premier roman qu'il se souvient avoir lu. Je vais être un peu retors. Quel a été le second ?

V.E. ; Je me le rappelle très bien : « Le Corsaire Noir », de l'écrivain populaire italien Emilio Salgari. Avant je n'avais lu, vraiment très jeune, que le roman « Les Fiancés » d'Alessandro Manzoni (sans y comprendre grand chose) et une quantité de fables et de Bandes Dessinées (Mickey surtout).

J.P.F. : Quel a été ton premier essai en écriture et a-t-il été publié ?

V.E. : Un gros livre qui avait pour titre « Histoire du Parti Socialiste Révolutionnaire, 1881-1893 ». Il s'agissait d'un remaniement de ma thèse de doctorat. Il fut publié en 1981. C'était la première fois qu'on écrivait l'histoire complète de ce parti italien, tombé dans l'oubli.

J.P.F. : Revenons-en à Eymerich. Pourquoi ton choix s'est-il porté sur cet inquisiteur plutôt qu'un Torquemada, par exemple ? Est-ce le personnage ou l'époque qui ont dicté ce choix ?

V.E. : C'est le nom « Eymerich » qui a guidé mon choix. Il est tranchant comme un coup de couteau ou de fouet. Cela s'adaptait bien au caractère que je voulais créer.

J.P.F. : Tu es grand amateur de littérature populaire et, curieusement, de littérature populaire française : Eugène Sue, Allain et Souvestre, Michel Zévaco, Marc Mario ou Louis Noir n'ont guère de secrets pour toi. Explique-nous un peu cet intérêt pour une littérature quasiment tombée dans l'oubli ?

V.E. : Dès mon adolescence j'ai passé toutes mes vacances en France. Cela m'a permis d'entrer en contact avec une littérature populaire qui avait été très appréciée en Italie, mais qu'on était en train d'oublier. A présent, elle est également tombée dans l'oubli en France, mais pas en ce temps-là : je me souviens très bien des couvertures fascinantes des éditions Marabout Géant, qui m'ont fait découvrir non seulement Paul Féval ou Ponson du Terrail, mais aussi Jean Ray, Claude Seignolle, Thomas Owen. Depuis, j'ai continué de lire des bouquins français et des bouquins italiens en proportion presque égale, même en changeant de sujets avec le temps. J'oserais dire que mon imaginaire doit plus à la France qu'à l'Italie. Il en va de même pour ma culture en général.

J.P.F. : J'ai cru comprendre que tu étais aussi un fan des westerns italiens — les bons bien entendu, car il y en a des bons voire même d'excellents, contrairement à ce que beaucoup de cinéphiles pensent — . A ton avis, le western spaghetti a-t-il eu une influence sur la S.F. italienne ?

V.E. : Je doute beaucoup que le western spaghetti ait influencé la SF italienne. Celle-ci a été pendant longtemps assez blasée et très fermée à d'autres influences. Je ne connais pas d'autres auteurs italiens de SF qui apprécient nos westerns. D'ailleurs, tu dois considérer que le renouveau d'intérêt pour le western spaghetti est plus un phénomène étranger qu'italien. En Italie, seul Sergio Leone vient d'être admis comme un véritable artiste, et encore... avec quelques réserves.

J.P.F. : Quel roman aimerais-tu avoir écrit ?

V.E. : Sans aucun doute « Le Comte de Monte-Cristo » d'Alexandre Dumas. Je trouve qu'il s'agit d'une œuvre formidable.

J.P.F. : Envisages-tu d'écrire autre chose que de la S.F. ou du fantastique — car je range ta trilogie de Nostradamus dans cette catégorie même s'il s'agit d'abord et avant tout d'un roman historique ?

V.E. : Je suis en train de m'éloigner de plus en plus de la SF « pure », sans pour cela abandonner le terrain du fantastique. Je trouve que ce dernier est le champ idéal pour toutes sortes d'expériences, vue la grande liberté qu'il concède. De mes derniers romans sortis en Italie, l'un — « Black Flag » — est une sorte de western politico-fantastique, alors que l'autre — « Mater Terribilis », nouvelle aventure d'Eymerich — est plutôt psychanalitico-fantastique. Sur le terrain que j'ai choisi, je peux faire n'importe quoi. Cela ne vaut pas pour tous les genres.

J.P.F. : Quel est, pour toi, le lieu idéal pour écrire ?

V.E. : Mon studio. La nuit, devant mon ordinateur, avec ma bière et mes cigarettes à coté.

J.P.F. : Hors la science-fiction et le fantastique, quels sont tes romans ou tes auteurs préférés ?

V .E. : Je lis beaucoup de romans noirs français. Dans ce domaine, j'aime surtout tous les romans de Jean-Patrick Manchette (« Fatale » en particulier) et quelques uns de ses successeurs. Mais il faut considérer que la plupart des livres que je lis ne sont pas de la fiction. Je continue à privilégier l'histoire, la psychologie, la sociologie, l'économie, la politique.

J.P.F. : Est-ce que tu t'intéresses aux sports, et lesquels en particulier ?

V.E. : Le seul sport que j'ai pratiqué pendant des années a été le karaté. Je m'y intéresse encore un peu. Pour le reste, je suis un peu le football, et surtout mon équipe préférée, la Roma.

J.P.F. : Si tu te retrouvais sur une île déserte avec un seul livre, quel livre de science-fiction aimerais-tu avoir ?

V.E. : « Le pavé de l'enfer », de Damon Knight.

J.P.F. : Puisque l'on se trouve dans la période des vœux, lesquels fais-tu pour la science-fiction en général et la S.F. italienne en particulier ?

V.E. : Mon vœu, c'est que la Science-Fiction, qu'elle soit italienne ou internationale, découvre ses possibilités immenses et renonce à tous les clichés. C'est une forme littéraire très ouverte et elle doit le rester, sans craindre pour son identité. En faire un moyen médiocre de vulgarisation scientifique ou, pire, lui faire imiter le langage de la télé, serait la tuer.


J.P.F. : Quel est ton prochain roman à paraître en France ?

V.E. : Il s'agit de « Black Flag », une aventure du pistolero Pantera (qui avait fait son entrée dans « Métal Hurlant ») pendant la guerre civile américaine. Le livre est une protestation contre la guerre en général. « Le château d'Eymerich » suivra en octobre.

J.P.F. : Et qu'es-tu en train d'écrire ?

V.E. : « Anthracite » : encore un roman de Pantera, envoyé cette fois chez les mineurs irlandais de la Pennsylvania. Un petit morceau d'histoire de l' « autre Amérique », antithétique à celle de Bush.

J.P.F. : J'ai lu avec intérêt, à la fin de « Métal Hurlant », les quelques pages que tu consacres à la biographie de Nicolas Eymerich. On y devine déjà quels pourraient être les prochains volumes que tu vas lui consacrer. Cependant, « Black Flag » et « Anthracite » laisseraient-ils à penser que Pantera va peu à peu remplacer Eymerich dans ta production à venir ?

V.E. : Non. En effet il s'agit de lignes narratives différentes, et les personnages aussi sont différents. Pantera pourrait rassembler à Eymerich, étant silencieux, asocial et parfois cruel. Mais en réalité il a un sens de la justice beaucoup plus développé et pas du tout pathologique. Il se trouve toujours, malgré lui, à défendre les faibles et les exploités (comme le faisait l' « étranger sans nom » des films de Leone). De plus, il n'est pas un représentant de l'ordre mais un rebelle. En lui, j'ai cherché de décrire l'autre visage d'une personnalité complexe, qui rassemble à la mienne.

J.P.F. : Une récente expérience réalisée à l'Université de Genève aurait démontré qu'à l'échelle atomique, le temps n'existe pas. Notre expérience quotidienne, en revanche, nous dit le contraire. Or ton cycle consacré à “Eymerich” est bâti selon le principe de l'interaction entre passé, présent et avenir. Comme si le temps n'était en fait qu'une vue de notre esprit. Avais-tu une théorie concernant le temps en écrivant le premier volume de la série ?

V.E. : Non, pas vraiment, sauf ce que tu dis : le temps comme facteur subjectif. Cela pourrait rappeler certaines thèses de Lévi-Strauss, mais la vérité est que tout le temps, et aussi le temps présent, est filtré dans mes romans à travers le regard d'Eymerich. Dans certains de mes livres récents, on en arrive à se demander si l'aventure a vraiment eu lieu, ou s'il s'agit d'un rêve de mon personnage. La solution se trouve entre les deux : Eymerich est un modèle humain qui survit à son époque, et qui est capable de resurgir dans nos temps avec tout son cortège de monstres, de démons et d'hallucinations. Une sorte de sombre démiurge capable de traverser les époques,

J.P.F. : Tes ouvrages sont profondément marqués politiquement. Et cependant, on est loin de cette science-fiction politique qui a marqué le paysage science-fictionnel français des années 70.

V.E. : Je ne crois pas du tout au roman-manifeste. Je crois plutôt à la provocation, à l'ambiguïté, à l'inquiétude capable de faire réfléchir. C'est à mes lecteurs de s'interroger, de se demander pourquoi ils trouvent si fascinant un ennemi farouche de la liberté comme Eymerich. Mon métier consiste à poser des questions, non pas à les résoudre. C'est à celui qui me lit de le faire. Loin de moi une science-fiction aux intentions pédagogiques !

J.P.F. : Quel regard portes-tu sur la société actuelle et en quoi est-elle semblable ou dissemblable à ce XIVème siècle que tu nous restitues dans tes écrits ?

V.E. : Elle ne rassemble en rien à celle du XIVème siècle, à part l'existence des mêmes fantômes : les quatre cavaliers de l'apocalypse. Qui, ensemble, représentent les contradictions de l'aventure humaine, liée au fauve qui demeure en nous et que, jusqu'ici, on ne parvient pas à contrôler pleinement.

J.P.F. : Dernière question enfin. Je me suis laissé dire, et sans doute par toi-même, que les américains avaient acheté les droits d'adaptation cinématographique de ton Nostradamus. Qu'en est-il exactement ? Et y a-t-il des projets sur Eymerich ?

V.E. : Du projet américain je ne sais rien, sauf que les droits sur mon Nostradamus ont été achetés par une importante agence d'Hollywood. C'était annoncé sur Variety. Quant au projet français, c'est Doug Headline, qui est aussi mon éditeur en France, qui devrait le réaliser. Tout dépendra du succès de son premier film, « Brocéliande », qui vient de sortir.

J.P.F. : Y a-t-il une question que tu aimerais que je te pose ?

V.E. : Aucune : je dois me remettre au travail !



Jean-Pierre Fontana          

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