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Dans la Bible, il est écrit que Dieu créa le premier homme, Adam, avec une poignée de terre. Bien des siècles plus tard, avec de l'électricité et des morceaux de cadavres, Mary Shelley arrive sensiblement au même résultat ( Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1817). En 1886, dans cette étonnante préfiguration de la psychanalyse qu'est Le cas étrange du Dr.Jekyll et M. Hyde ( The strange case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde, 1886 — 10/18), Stevenson, à l'aide d'une drogue, transforme un respectable docteur en une brute épaisse. Dix ans plus tard, Wells illustre de manière « scandaleuse » la théorie de l'Evolution de Darwin en fabriquant des caricatures d'hommes à partir d'animaux ( L'île du docteur Moreau). Comme l'écrit J. Goimard dans sa préface à Histoire de médecins (Livre de Poche — 1983) : « Trois maîtres-livres, tous anglais, tous produits par le XIXe siècle. Un seul thème, étonnamment concentré : le médecin qui contrôle la vie au point de modifier ou de créer des vivants sans le secours d'une mère, l'homme qui devient dieu par la médecine. Et qui perd la partie dans une catastrophe dernière, où créateur et créature disparaissent dans un même remous. »
Avec les progrès inouïs de la biologie et de la génétique, le concept de remodelage de l'homme perd son odeur de soufre. La question n'est plus « Qu'est-ce que l'Homme ? », mais « Quel type d'homme allons-nous construire ? » Car, la psychologie l'avait déjà prédit, l'homme est une matière première infiniment malléable. Comme l'écrit cyniquement B.F. Skinner, le plus célèbre des behavioristes et l'auteur de l'« utopie » Walden II (1948) où l'idée même de liberté est niée : « De ce que l'Homme peut faire de l'homme, nous n'avons encore rien vu » (cité par Vance Packard dans son fameux ouvrage L'homme remodelé / The people shapers, Calmann-Lévy, 1978) ! Et la métaphysique cède la place au politique.
Dès 1932, avec Le meilleur des mondes, Aldous Huxley démonte les mécanismes de la dictature douce : manipulation in-vitro des embryons pour produire des humains strictement adaptés à la fonction qu'ils auront à remplir, fabrication en série de sous-individus (le procédé Bokanovsky ou clonage), utilisation de techniques néopavlovienne de suggestion (l'hypnopédie), conditionnement chimique pour mieux accepter le réel (le soma). Bien d'autres auteurs, à leur tour, décriront ces enfers feutrés modernes où l'endoctrinement de masse, la camisole chimique, la psychochirurgie ou les manipulations génétiques remplacent la traditionnelle dictature musclée. Citons Planète a gogos de Pohl et Kornbluth, critique acerbe d'une société soumise aux dieux de la publicité et de la consommation, Retour des étoiles de Stanislas Lem où, dès l'enfance, l'individu est « bettrisé », c'est-à-dire privé de ses pulsions agressives : plus de guerres, plus de crimes, plus de viols, mais aussi plus d'exploits, plus de progrès, plus d'espoir, Humanité et demie de T.-J. Bass (Livre de Poche — Half past human, 1971), saisissante vision d'une humanité future de trois trillions d'être, les Néchiffes, vivant une existence programmée, artificielle, dans des cités souterraines. Rappelons encore le conditionnement d'Alex dans Orange mécanique, le lavage de cerveau permanent de 1984, les hommes-insectes de La ruche d'Hellstrom ou Le règne des fourmis de Wyndham.
La tentation eugénique — aux inacceptables relents racistes — de l'« amélioration » de la race humaine (par voies génétique ou biologique) ne fait plus recette en science-fiction. Pour Heinlein qui y succombait dans L'enfant de la science (Ray. Fant. — Beyond this horizon, 1942) et quelques récits de l'Age d'Or fascinés par le surhomme nietzchéen, combien d'ceuvres — récentes, reconnaissons-le — de mise en garde ! C'est le pouvoir absolu, et non des buts altruistes, que vise le Bene Gesserit dans sa recherche obstinée du surhomme ( Dune), Violant toutes les règles de sécurité, le généticien Virgil Ulam s'inocule une solution de bio-puces, programmées pour reconstruire de l'intérieur le corps humain ; celles-ci essaiment, se multiplient en des billions de cellules pensantes, et deviennent une entité supérieure qui communique avec lui ! Mais réalisant que Virgil n'est pas l'univers, elles décident de se multiplier dans d'autres hôtes, et c'est l'épidémie mondiale ( La musique du sang de Greg Bear). Charlie Gordon est un simple d'esprit. On lui fait subir une opération destinée à augmenter son intelligence, opération qui a déjà donné d'excellents résultats avec la souris Algernon. L'expérience est un succès : Charlie devient un génie. Mais un jour, les facultés de la souris déclinent. Et c'est la descente aux enfers pour Charlie Gordon ( Des fleurs pour Algernon / Flowers for Algernon — J'ai Lu, 1966).
Autre critique adressée par les auteurs de S-F à l'« Ordre cannibale » (selon l'expression de Jacques Attali) : considérer le corps humain comme une marchandise ordinaire, soumise à la loi capitaliste du marché. Ainsi, les greffes d'organes vont se multiplier dans les prochaines décennies. Mais où trouver suffisamment de « pièces de rechange » ? « Hier, écrit Joël Houssin dans Les vautours (FNA, 1985), il fallait que le tracé de l'encéphalogramme reste linéaire au moins 24 heures avant que l'on déclare un patient mort. Aujourd'hui, dès que le tracé est plat, on commence à prélever les organes. Demain... » Eh bien demain, on crée le Service des Récupérateurs, c'est-à-dire un SAMU plutôt spécial qui prélève directement sur le lieu de l'accident l'organe convoité (... après avoir « aidé », si nécessaire, le malheureux blessé à mourir !). Autre solution : voter une loi qui permet aux prisonniers de droit commun de gager leur corps contre une remise de peine ; esclaves volontaires, ils doivent faire don de leurs organes à leur maître en cas d'accident ou de maladie. Mais sont-ils tous volontaires ? ( Les crocs et les griffes de M. Coney). Dans Naissez, nous ferons le reste (Presse Pocket — 1979), Patrice Duvic, avec une férocité digne de Sheckley, décrit une société gouvernée par des trusts pharmaceutiques, qui a standardisé le corps humain : bébés-éprouvettes et organes de rechange sont livrés avec une garantie de 5 ans pièces et main-d'œuvre... (mais ils sont en fait prévus pour se détraquer après la garantie : c'est la « loi de l'obsolescence calculée » !).
L'adaptation à l'environnement est la clef de la survie. Chassés de la terre ferme à la suite d'une étrange catastrophe, certains hommes — devenus des noés — vivent désormais dans des cités sous-marines, parlent aux cétacés et élèvent leurs enfants dans les bercements de la houle ( Mermere d 'Hugo Verlomme — EMOM, 1978). A défaut de « terraformer » des planètes hostiles à la vie, on crée des hommes biologiquement adaptés à ces étranges milieux. Ainsi la « pantropie » de James Blish permet à l'humanité de conquérir les étoiles ( Semailles humaines).
Mais à force de modifier l'homme, de l'« adapter », ne risque-t-on pas d'obtenir une Créature à la Frankenstein ? Le cyborg, mi-homme, mi-machine, dont la relation avec l'environnement — et donc la survie — dépend de l'efficacité technologique de ses mécanismes, appartient-il encore à l'espèce humaine ? ( Homme-plus de Fred. Pohl). Même question pour tous ces cow-boys de l'informatique au cerveau branché en permanence sur les réseaux ( Câblé / Hardwired de Walter Jon Williams — PdF, 1986).
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