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Rencontre avec Andreas et Isa Cochet

Serge PERRAUD

Stand des Éditions Dargaud-Le Lombard — Salon du Livre de Paris — 18 mars 2006
   nooSFere, mai 2006

Andreas     
     Andreas représente, dans le monde de la BD, la figure emblématique du créateur, de celui qui est en constante recherche de nouveauté, que ce soit en matière de conception graphique ou de perfectionnement de la narration visuelle. Son actualité étant forte en ce début d'année 2006, deux albums sortis le même mois, il était tentant d'en savoir un peu plus sur son univers, sur ce qui le motive et sur la genèse de son œuvre et de ses deux récentes publications.


 
 
 
 
 
 
 

 

 
     Vous avez presque trente ans de carrière et plus de quarante albums à votre actif. Cependant, le rythme de vos publications s'accélère. En moins de trois ans, vous avez publié six albums. Avez-vous décidé de mettre les bouchées doubles ?

     Je vais plus vite ...parce que nous sommes deux à travailler. Isa Cochet assure tout ce qui est couleurs. Et puis, j'ai changé ma façon de travailler, de dessiner pour lui laisser plus de place. Donc, pour moi, c'est plus simple dans le dessin. Il en résulte une plus grande rapidité. Pour Quintos, par exemple, j'ai été nettement plus rapide que pour la réalisation d'un tome de Capricorne. Isa a pris en charge tout ce qui est ombre et lumière. Je faisais les lignes, le squelette, et elle se chargeait du reste.

     C'est ce travail à deux qui permet cette accélération ?

     Je pense... et puis je travaille beaucoup. Je me donne un emploi du temps et un rythme quotidien. Je commence ma journée vers huit heures, jusqu'à midi, puis de quatorze heures à dix-neuf/vingt heures.

     Cela fait dix heures de dessin journalier. Les week-ends aussi ?

     Oui, tous les jours ! Cependant, je prends de temps à autre un jour ou deux, mais sinon, je travaille tous les jours. Que ce soit le premier de l'an, Noël, mon anniversaire. Mais j'aime le travail que je fais. J'aime ce rythme et j'aime dessiner. Je crois que je mourrais à petit feu si on me privait de cette activité. Mais, jusqu'à maintenant cela n'est pas arrivé, donc...

     Vous avez une longue carrière au Lombard, ... où vous continuez la série des Capricorne. Vous publiez chez Dargaud. Pourquoi ?

     L'histoire publiée chez Dargaud est différente de tout ce que j'ai fait auparavant. On l'avait proposée à plusieurs maisons d'édition. Dargaud nous a fait des propositions intéressantes. Et puis, j'avais envie de travailler pour cet éditeur. Je me suis rendu compte que beaucoup des albums que j'achète viennent de chez Dargaud. J'en ai conclu que ce qui est publié m'intéresse. Il était donc naturel, dans ces conditions, que nous puissions traiter ensemble.

     Donc, en mars 2006, vous publiez Quintos, chez Dargaud. D'où vient ce titre ?

     Quintos vient de l'Espagnol et veut dire « des bleus », des nouveaux, des apprentis. Mais je pense que c'est le terme de « Bleu » qui est le plus approprié. Des personnes novices dans une activité, dans un état.

     Qu'est-ce qui a motivé le choix des Brigades Internationales en 1937, en Espagne ?

     Ce cadre me permettait d'avoir un groupe de personnages d'horizons divers et de nationalités différentes réunis de façon presque naturelle. Mais la guerre d'Espagne est un choix un peu secondaire. Je ne me suis pas dit : «  Je vais faire quelque chose sur la Guerre d'Espagne. » j'avais envie de décrire des personnages, de les faire évoluer dans un groupe et dans une situation dramatique. La Guerre d'Espagne, avec ses Brigades Internationales, permettait la réunion d'un tel groupe de personnes venant là, avec ou sans idéal, d'ailleurs !

     Pourquoi avez-vous retenu sept personnages ?

     Parce que... Je ne sais pas ! Il me fallait donner une personnalité à chacun, les animer dans le cadre de l'album et de 54 pages. Un nombre supérieur aurait trop « éparpillé » les portraits, amené à ne pas approfondir les caractères ; un nombre plus restreint aurait donné un petit groupe, une petite famille et des relations très différentes. J'avoue être tombé sur sept par hasard. Je n'ai pas cherché à utiliser la symbolique du chiffre, ni à refaire Les 7 mercenaires ou Les 7 samouraïs.
     Mais au départ du récit, dans le camion, ils sont plus nombreux.

     Quintos est co-signé, pour le dessin, Andreas Isa Cochet. Qu'est-ce qui a motivé cet album à « quatre mains » ?

     Andreas : J'ai vu les dessins d'Isabelle, ceux qu'elle faisait en dehors de son travail de coloriste. Il y a une technique, un sens du mouvement... Il n'y pas de raisons pour ne pas aller plus loin dans la collaboration, d'aller au-delà de la couleur. De plus, elle comprend très bien mon dessin, ce que je souhaite exprimer. J'ai une totale confiance en elle. Je lui donne donc mes esquisses, elle travaille dessus, place les ombres, et bien sûr, les couleurs. Le résultat me satisfait à 100%.
     Isa Cochet : Pour ma part, je ne trouve pas de problème à notre collaboration. J'ai envie d'exprimer les mêmes sentiments, les mêmes réactions. Je lui montre mon travail, comment je vois les choses, nous en discutons, et voila. Mais cela correspond à notre vision commune.

     Cela reste malgré tout de « l'Andreas ».Constatez-vous une différence avec cette collaboration ?

     Andreas : C'est autre chose ! Je trouve que c'est plus travaillé, plus affiné. Si vous regardez Arq, où je fais moi-même les couleurs et Quintos, il y a quand même une nette différence. Elle est plus douée que moi. (Rires) Nos deux styles se marient bien et on n'arrive pas à identifier facilement l'intervention de l'un ou de l'autre. Pour ma part, je trouve que Quintos a une bien meilleure finition, une plus grande qualité esthétique que d'autres séries réalisées seul.
     Isa Cochet : Pour moi, je pense qu'il ressort une autre atmosphère, une tonalité différente de cet album.

     Pour le scénario de Quintos, êtes-vous parti d'un fait réel ?

     Non, pas du tout, bien que la situation ait pu exister à l'époque. J'avais envie de raconter une histoire basée sur des personnages. J'ai écrit l'histoire en leur laissant un peu de liberté.

     De liberté ?

     Oui, de par leur personnalité. J'avais une idée de la fin, une idée vague, mais celle-ci a changé en cours d'écriture. Par exemple pour moi, lorsque j'ai commencé à écrire, ils devaient tous mourir. Or, ils ne meurent pas tous. Ceux qui restent ne meurent pas. Pour moi, la fin est ouverte.

     Vous avez choisi de décrire des personnages dans une situation de crise, dans un moment où les traits des caractères ne sont plus masqués par un vernis social. Avez-vous fait un lien entre nationalité et caractère ?

     Pas nécessairement. Je n'ai pas repris les archétypes que l'on prête à chaque nationalité. Je n'ai pas voulu faire des « caricatures » mais exprimer l'évolution de personnage dans une situation particulière, de gens qui ne se connaissent pas mais sont amenés à vivre ensemble et à essayer de s'en sortir. Par exemple, Ernst n'est pas aussi « allemand » qu'on pourrait le penser. Si John, l'américain, a un rôle de salaud, ce n'est pas parce qu'il est Texan. C'est d'abord un profiteur qui voit dans cette guerre l'occasion de s'enrichir. C'est presque un pillard. Cependant les caractères sont empruntés de ci, de là, mais sans prêter un trait dominant à telle ou telle nationalité.

     Vous proposez de nombreux textes fort bien écrits. Pourtant, n'avez-vous pas déclaré que vous n'aimiez pas écrire ?

     Je ne sais pas écrire. Je ne saurais pas faire une œuvre écrite comme un livre. Je préfère raconter par les images.

     Dans les principales séries dont vous assurez le scénario, on a toujours un changement d'univers. Dans Quintos, ne retrouve-t-on pas ce changement ?

     Plus qu'un changement d'univers, je penche plutôt pour des univers parallèles. Dans Capricorne, dans Arq, un peu moins dans Rork, le côté mondes parallèles représente pour moi la question de la réalité, la recherche de celle-ci. Où se trouve la réalité ? J'étais dans un univers et je me retrouve dans un monde qui n'est manifestement plus la réalité que je connaissais. C'est, d'une façon, la recherche du tangible, car où est la réalité et quelle réalité ? Maintenant, est-ce qu'il y a quelque chose derrière, quelque chose de personnel, je ne sais pas. Mais cela rejoint peut-être le fait que je signe Andreas et pas de mon nom de famille. Andreas est mon prénom. Andreas, c'est moi. Mon nom de famille, rassemble tous les autres, aussi. Je l'avais décidé parce que je voulais me dissocier de ma famille. Il y a sans doute une raison informulée. Mais j'aime bien aller à la rencontre de mon propre monde, le façonner.
     Dans Quintos, ce changement d'univers est celui, en fait, d'un positionnement dans une situation nouvelle que personne, dans le groupe, n'a déjà vécu.

     Une question anecdotique : Esnst est un gros fumeur. On le voit toujours avec une cigarette, pendant l'action qui se déroule sur plus de deux jours. Où planque-t-il sa réserve de cigarettes ?

     (Eclat de rire) ...dans sa crosse de fusil, qui s'ouvre sur un compartiment secret, ...un compartiment étanche, car, vous savez qu'il traverse une rivière assez profonde à un moment.

     Vous affectionnez particulièrement les vignettes de format vertical. C'est presque votre marque de fabrique. Que faut-il y voir ?

     C'est, pour moi, une question de rythme du récit. Des cases verticales donnent plus de tension que des cases horizontales qui suggèrent plutôt le calme. Les cases verticales donnent une idée d'un mouvement saccadé. Et puis... j'aime bien dessiner dans des cases verticales. Cela se faisait beaucoup aussi dans les BD américaines, dans les comics. Je pense que cela a pu aussi m'influencer.

     Vous êtes en constante recherche de mise en page. Dans Quintos, il y a encore des nouveautés ?

     C'est ça qui m'intéresse le plus. C'est ça qui me motive, en fait. La narration par l'image et par la mise en page, la mise en scène, l'organisation de la page. Trouver le meilleur chemin pour guider l'œil du lecteur dans le fil du récit. C'est là ce que je cherche vraiment, ce que j'essaie de pousser au maximum. J'ai une certaine limite dans le dessin, une certaine limite dans le scénario. Mais je ne me sens pas de limite dans la narration. Et j'aime bien !

     Comment concevez-vous vos personnages ?

     Bonne question ! Cela dépend desquels...

     Leur construisez-vous une vie avant de leur faire vivre les aventures que vous imaginez ? Par exemple, Capricorne a-t-il des parents ?

     Non, je ne construis pas toute une vie... non...

     Ont-ils des racines ? Ne cherchez-vous pas à savoir d'où ils viennent ?

     ...à défaut de savoir où ils vont ? (Rires) En fait, je sais mieux où ils vont que d'où ils viennent. C'est justement la grande différence avec Quintos. Dans cette histoire, j'ai donné d'abord une personnalité à mes héros, un passé, une origine, etc. Tandis que dans toutes mes autres histoires, non ! Je commence par l'histoire, par ce qu'il va se passer et j'adapte mes personnages à l'action. Souvent on me dit que ceux-ci sont assez froids. Oui, c'est vrai ! Parce qu'ils sont inaccessibles. Ils sont inaccessibles parce que ce sont des rouages de l'histoire, en quelque sorte. Ce ne sont pas des personnages dans le sens où on l'entend en général.

     Pourtant, dans Arq, il ne me semble pas que les personnages ne font que s'adapter à l'histoire ?

     Arq est déjà un mélange des deux. Dans Arq, j'ai commencé à essayer de pousser un peu plus loin mes personnages, à creuser leur caractère. Ce que je ne faisais pas avant. Dans les deux derniers Capricorne, enfin, dans Les Chinois et dans celui qui va sortir, là j'ai vraiment essayé de rentrer encore plus dans la conception, dans la construction des caractères. Parce que c'est ce qui manque dans les histoires.
Arq 9
     Vous commencez une série comme Arq, une histoire en plusieurs volumes que vous allez raconter en une décennie. Je prends Arq parce que le tome 9 vient de sortir chez Delcourt. Avez-vous, quand vous commencez, une idée de la trame complète ?

     Ah oui ! Je sais où je vais. Pour Arq il y aura dix-huit albums. Forcément je sais où je vais, sinon...

     C'est une histoire qui va paraître en quinze ans. N'y a-t-il pas des évolutions par rapport au plan initial ?

     Non, il y a des idées nouvelles qui s'ajoutent. Mais, j'ai au départ conçu mon intrigue, élaboré un squelette avec un début et une fin. Entre les deux, je sais les coups de théâtre, les péripéties que je veux placer, etc. Mais l'histoire est disons, assez mince pour que je puisse ajouter beaucoup, beaucoup de choses dedans, tout en gardant la bonne direction. Vous parlez du tome 9. Au début, je n'avais pas prévu qu'il y aurait une histoire au Moyen-âge. C'est venu par après, mais cela s'intègre dans ma trame.

     Oui parfaitement, on est emporté par le récit. On l'accepte d'autant plus volontiers, que ce volet s'emboîte naturellement dans le fil du récit.

     Plus on passe de temps avec une histoire, plus elle devient familière et plus... On la connaît de plus en plus et elle devient de plus en plus cohérente. ...enfin, je l'espère !

     Mais vos séries ne sont-elles pas, comme l'univers, en constante évolution ?

     Non, les histoires sont finies. La trame est bouclée pour amener à une conclusion que je pense en cohérence avec l'esprit de la série.

     Dans Arq, justement, vous vous êtes « amusé » à coder des dialogues dans le premier tome, sans donner la clé. Vous rééditez dans le tome 9 et vous fournissez le mode de décryptage.

     C'est le même que le premier.

     Ces codes, est-ce pour rendre le lecteur actif dans l'histoire ?

     Si le lecteur a envie de décoder, il peut maintenant le faire. Cependant, ne pas savoir ce qui se dit exactement ne gêne pas la compréhension de l'histoire. Disons que cela ajoute quelque chose. Mais il y a encore une autre difficulté. Il ne suffit pas seulement de décoder, il faut...

     Cela donne vraiment envie de décoder !

     Tout a fait. Le fait de décoder apporte encore de l'attrait. C'est conçu comme cela, bien qu'au départ, ces codes m'ont été imposés par la nécessité d'avoir une langue étrangère. Je voulais une langue qui soit totalement étrangère au lecteur. Donc, j'ai crée de toute pièce cette nouvelle écriture.

     C'est totalement réussi ! Avez-vous le goût pour les codes, les rébus, les énigmes ?

     Aussi, oui ! J'en place dans mes albums. Il y en a dans Le Triangle Rouge par exemple, dans Capricorne. ...mais, je ne sais pas si quelqu'un a remarqué, car on ne m'a rien dit jusque là. Je place ainsi des trucs qui peuvent interpeller, de temps en temps...

     Il y a toujours, dans vos séries, un personnage qui a le « nez en trompette ». Dans Quintos, c'est Ernst, dans Arq c'est Laura Sands. Pourquoi ?

     Ah bon ? Vous savez, chaque dessinateur a une certaine réserve d'éléments qu'il réutilise. Donc, ce que vous appelez le « nez en trompette » est l'un de mes éléments. C'est peut-être aussi parce que je ne suis pas assez bon dessinateur. Mais cela vient comme cela. Il n'y a pas de cause cachée !

     Vous êtes scénariste, dessinateur, coloriste. Quelle est, parmi ces activités, celle que vous préférez, celle qui vous est la plus agréable ?

     C'est celle qui se situe entre le scénario et le dessin, c'est-à-dire quand j'essaie, quand je fais la mise en place, quand je décide de la forme des images, de la disposition des personnages dans les vignettes, etc. C'est cette partie là. Ce n'est plus l'écriture et ce n'est pas encore le dessin. C'est la narration par l'image. C'est ça qui m'intéresse le plus. C'est ça qui me fait, à chaque fois, revenir sur mes pages. Je n'ai jamais l'angoisse de la page blanche.

     Vous êtes un auteur complet ! Faites-vous également le lettrage ?

     Oui, je fais également le lettrage. C'est une partie relativement facile mais, pour moi, c'est ce qu'il y a de moins marrant. Cela fait partie de la BD. Il faut que les textes soient lisibles.

     Question incontournable, mais si riche de promesses : quelles seront vos prochaines publications ?

     On finit actuellement un épisode de Capricorne qui sortira en octobre au Lombard. J'ai commencé un album de Arq, qui sortira l'an prochain chez Delcourt et on va travailler sur un autre Rork. L'action de celui-ci se déroulera avant celle des autres. Voila pour les projets immédiats.


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