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Ecorchement : du mythe antique aux textes d' horreurs modernes

Roger BOZZETTO

nooSFere, septembre 2005

     Il existe en Français - et sans doute en est-il de même dans d'autres langues - un grand nombre de locutions touchant à la peau, et qui renvoient aussi bien à l'amour passion dans "je l'ai dans la peau", qu'au désir de meurtre avec "je vais te faire la peau". La peau semble cette pellicule englobant l'être entier, qui cependant s'y identifie. Le moi y est perçu comme contenu dans cet espace et pourtant il lui est consubstantiel. C'est ce qu'analyse fort subtilement le psychanalyste Didier Anzieu dans Le Moi-peau. Cela étant,on peut perdre des morceaux de peau, par accident, par brûlure, et la perte d'un peu de peau ,de même celle d'un membre, n'entame pas le sentiment d'une unité de soi. Il existe aussi des expressions qui renvoient à une sorte d'usurpation: se mettre "dans la peau de quelqu'un", se mettre à sa place, jouer un rôle. Cela laisse ouvertes de nombreuses opportunités pour créer des fictions. Curieusement les mythes et les contes européens font peu de place à l'écorchement ou à l'usurpation, alors que les récits d'horreurs modernes semblent être fascinés par cet aspect. Ils le traitent sur le mode du fantasme ou de l'aliénation dans de nombreux romans.

I - Mythes et contes touchant à la peau et à l'écorchement

     Je distinguerai le dépiautage, qui signifie le fait d'ôter la peau d'animaux morts - comme le lapin - de l'écorchement, qui porterait sur des êtres que l'on dépouille de leur peau alors qu'ils sont encore vivants.
     On connaît la réalité concernant les peaux d'animaux, elles sont utilisées comme vêtements et comme parures: la mode des fourrures est toujours vivante. Dans les contes et les fables, on trouve des récits où, pour paraître plus fort, un animal se pare de la peau d'un autre, comme l'âne revêtu de la peau du lion, dans les Fables de La Fontaine. La peau d'un animal peut aussi servir de cachette à une jeune fille, qui fuir le désir d'un père incestueux, telle la princesse du conte de Perrault, Peau d'âne. Cette façon d'utiliser une peau étrangère afin de se dissimuler ou de se faire prendre pour un autre est, dans les contes, l'un des aspects de l'usage des animaux dépiautés.
     Dans la mythologie antique et en suivant Ovide dans ses Métamorphoses (VI.384-400) il traite d'un seul cas où un être est écorché vivant. Il s'agit du cas du satyre Marsyas qui a défié Apollon dans un concours où il prétendait que la musique de sa flûte était plus harmonieuse que celle de la lyre du dieu. Courroucé,celui-ci le fait écorcher vif malgré ses cris. La description est fameuse: "Pourquoi m'arraches tu à moi même [.. .] pendant qu'il criait on lui arrachait la peau sur tous ses membres, son corps n'était plus qu'une plaie. Le sang ruisselle de tous les côtés, ses muscles mis à nu sont visibles…" On note que pour Marsyas la peau est une partie de soi, que le bourreau "arrache à [lui] même", et non une sorte de sac qui contiendrait le "moi".
     Didier Anzieu nous donne une version plus longue de ce mythe, en le décomposant en neuf mythèmes. Retenons que dans cette version Marsyas est accroché à un pin, afin qu'on puisse mieux l'écorcher. La victime nue est suspendue et son sang coule, il est écorché vivant et entièrement. Mais sa peau entière reste suspendue au pin, comme une sorte de forme vidée de son contenu. Le "moi" de Marsyas en est absent..Quelles que soient les modalités choisies, le seul mobile de l'écorchement est ici la vengeance du dieu. Ces deux figures, celle du moi consubstantiel à la peau et celle de la peau comme simple enveloppe seront reprises dans les textes d'horreurs modernes, mais avec des significations différentes, et selon des motivations diverses.

II - L'horreur moderne et l'écorchement

     Les scènes d'écorchement ne sont pas rares dans les textes relevant de l'horreur. Et les raisons données par les personnages qui usent de ces pratiques sont de divers ordres, mais font intervenir aussi bien la dimension du surnaturel comme dans les mythes, que les dimensions psychologiques et fantasmatiques, qui vont jusqu'à des cas d'aliénation.
Dans le roman Katie Maguire de Graham Masterton, nous voyons à l'œuvre un personnage qui enlève des jeunes femmes pour un but précis mais incompréhensible d'abord. L'enquête progresse et l'on découvre peu à peu, sous l'apparente incohérence des meurtres et des enlèvements, qu'il s'agit en fait de fournir des victimes selon "Un rituel qui remonte à l'époque des druides" (p.267) et que "son but a toujours été le même. Ouvrir la porte qui donne sur l'autre monde et inviter certaines de ses monstruosités à la franchir" (p.81) Pour cela il est nécessaire d' " ôter la chair des jambes puis des bras de la victime vivante" et de le faire la nuit car "les os doivent être dénudés avant la lumière du jour" (p.110). On retrouve, comme pour le supplice de Marsyas, des éléments descriptifs précis avec en plus un vocabulaire chirurgical actuel: "Il incisa le quadriceps tout autour jusqu'au fémur.. lorsqu'il eut découpé tout autour la partie supérieure de la cuisse il abaissa le scalpel et pratiqua une autre incision à trois centimètres environ au dessous du genoux" (p.109). Le bourreau est méticuleux: "il se servait à présent d'un scalpel à crans pour gratter et ôter les muscles entre les os de son avant bras" (p.143). La victime est épouvantée: "elle sentit la pointe du scalpel glisser tout le long de son os et poussa un cri si long et si fort qu'il s'interrompit" (p.110)
     La découverte de cadavres décharnés, réduits à l'état de squelettes et disposés selon un certain ordre en un lieu précis permet de reconstituer qu'il s'agit de la réalisation monstrueuse, du rituel d'une légende, celle de Mor-Rioghain (ou encore Morgane). Pour obtenir les faveurs de cette entité, le tueur pense qu' il est nécessaire de lui offrir en sacrifice un certain nombre de victimes choisies selon des critères et une chronologie des sacrifices précis. Les victimes doivent être écorchées vives selon un certain ordre, et le sacrificateur doit en manger le cœur cru. Après la treizième victime tuée selon ce rituel, Mor Rioghain apparaîtrait pour se nourrir d'une dernière victime vivante et que l'on éventre. Ceci avant d'accorder au sacrificateur ce qu'il demande. Rituel religieux ou cérémonie privée d'un aliéné?
     Il en va de même pour le roman de Thomas Harris Le silence des agneaux. Lui aussi met en scène un tueur en série qui attaque de jeunes femmes et en découpe des morceaux de peau. On le connaît sous le pseudonyme de Buffalo Bill et "Il a depuis ces dix derniers mois tué et écorché cinq fois une femme" (p.81). Mais il n'écorche pas entièrement ses victimes: pour l'une ce sont les cuisses, pour l'autre le dos etc. Il s'était d'ailleurs entraîné avec un cadavre d'homme: "Il s'était fait un tablier avec Klaus" (p.185). Pourquoi ces meurtres et ces écorchements? Le personnage se pense transsexuel, mais on lui a refusé une opération qui l'aurait fait changer de sexe, il tente alors de répondre à sa façon à ce désir de modification: "Il se fait un habit de fille avec de vraies filles" (p.174). Dans ce texte nous ne suivons pas l'écorchement, mais le tueur nous entraîne dans des considérations pratiques. Par exemple "l'expérience lui a appris qu'il fallait attendre de 4 à7 jours avant de prélever la peau d'un cadavre" (p.218). Il donne des indications pour bien travailler sur la peau humaine qui est fragile (p.295). Aucun aspect religieux n'est présent ici. Il s'agit d'un rituel privé, une mise en scène de fantasmes avec passage à l'acte.
     La peau humaine comme matériau fait aussi l'objet d'un chapitre de l'Epave, un roman de Serge Brussolo.
     Un matelot raconte à un mousse une légende sur des pirates particuliers: "On les appelait les écorcheurs. Dès qu'ils s'étaient rendu maîtres d'un navire, ils arrachaient la peau des vaincus morts ou vivants. On dit qu'ils la tannaient avec beaucoup de savoir faire, lui conservant son grain et sa souplesse […] ils cousaient les peaux bord à bord pour fabriquer des voiles. De grandes voiles indéchirables et capables de résister au souffle de n'importe quelle tempête. Des voiles de cuir, taillées à même la chair de leurs victimes. Un gigantesque patchwork de peaux humaines" (p.87).

     Dans ces trois romans l'écorchement répond à un projet, et suit un rituel. Rituel où intervient (?) le surnaturel avec l'entité Mor Rioghain, mais qui peut aussi se lire comme une recherche de pouvoir sur soi. En effet dans Katie Maguire le bourreau est - comme le personnage du roman de Thomas Harris - un être en quête de son identité sexuelle, et prêt à sacrifier une multitude de individus pour y parvenir. Par contre l'écorchement, aussi bien dans Le silence des agneaux que dans l'Epave relève plus de la technique que d'un rituel.
     Dans une perspective légèrement différente Caroline Grimm (?) propose une réécriture horrifiante, mais originale du conte Blanche Neige . Le récit est fait par l'héroïne, Blanche. Elle met en scène la haine de la reine mère qui l'écorche vive, pour avoir sa peau - aux deux sens du terme : "Avec la pointe des ciseaux, elle m'a ouvert la plante des pieds. J'ai levé les bras, elle a tiré et j'ai senti ma peau se détacher de moi à la façon d'un gant qui se retourne" (p.280).
     Pourquoi cet écorchement? "La vieille reine s'est travestie" (p281). Avec cette peau de jeunesse volée, elle peut faire illusion…. avant de mourir d'un "cancer de la peau. Ma peau a pourri sur elle" (p.287).
     A la différence des romans précédents, nous avons ici un écorchement vécu sous la forme d'un fantasme, sans véritable passage à l'acte de la part du bourreau. Dans le conte de Perrault, la reine, qui est la marâtre de Blanche Neige s'en prend à celle ci car elle est plus belle qu'elle, d'après le miroir magique. Mais cette réécriture précise à sa manière que le problème de la reine est la lutte contre la vieillesse, puisqu'elle ne se contente pas comme chez Perrault de vouloir tuer la jeune Blanche. Ici elle tente de lui voler sa jeunesse pour cacher la décrépitude de sa vieillesse et continuer ainsi à provoquer le désir du roi son époux.

     Le thème de l'écorchement est, en Occident, peu abordé dans la mythologie gréco latine. On peut, à partir du XVIIIe siècle en trouver quelques exemples dans les textes de DAF de Sade, par exemple dans l'Histoire de Juliette. Mais c'est dans les romans d'horreur contemporains que ce thème est exploité. Il l'est en liaison avec des légendes chez Serge Brussolo, il l'est de façon fantasmée chez Caroline Grimm. Il est traité au premier degré dans les deux romans qui mettent en scène deux "serial killers". Ils utilisent des rituels différents: le premier se situe dans une relation - que le texte laisse dans le vague- avec une entité surnaturelle, le second dans le cadre d'une cérémonie privée. Dans les deux cas cependant, l'écorchement est un moyen pour les tueurs d' aborder d'une façon qui leur semble correcte - aussi monstrueuse soit elle - la question de leur identité sexuelle. A la différence de l'héroïne, dans la réécriture de Blanche Neige, qui demeure au plan du fantasme, les deux écorcheurs passent à l'acte. Leur violence à l'égard des victimes, comme leur impassibilité devant les souffrances qu'ils leur infligent sont semblables à celles d'Apollon devant l'écorchement de Marsyas. Dans tous les cas, sauf pour Les écorcheurs, l' écorchement est lié à une colère folle, résultat d' une frustration telle que l'écorchement des victimes semble à leurs yeux le seul remède à une souffrance sans nom d'un narcissisme blessé à mort, aussi bien pour le dieu que pour les personnages des romans.

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