Oeuvre critiquée
Jeu du silence (le)

Auteur de la critique
Alain Dorémieux

Parution
Fiction n°11, octobre 1954

Titre


Critique
Fritz Leiber, qui suivit d'abord au théâtre les traces de son père, éminent acteur shakespearien, est devenu par la suite un des auteurs de « science-fiction » les plus cotés aux Etats-Unis. Ses romans, comme Gather darkness (Rassemblez les ténèbres), Conjure wife (Sorcelleries de ma femme), ses recueils de nouvelles, comme Night's black agents (Les agents noirs de la nuit, valent. par la profondeur et l'humanité de l'évocation (pour les résonances que son oeuvre inspire, il a été mis en parallèle avec Ray Bradbury). Aucun de ces ouvrages n'a encore été traduit en français, mais nous croyons savoir que Gallimard va bientôt publier Gather darkness dans la collection "Le Rayon fantastique".
"Le jeu du Silence", à l'égal d'autres nouvelles de l'auteur, a fortement choqué le public américain. C'est une oeuvre noire, pessimiste en dépit de son ultime phrase, offrant - sur des bases strictement réalistes - une image atroce d'un futur assez proche pour être concevable. Fritz Leiber ne cherche pas à "plaire" ni à endormir l'esprit dans les délires de l'imagination, il veut seulement donner à réfléchir : et il y parvient en éveillant en nous une horreur presque religieuse. Son récit est la simple relation d'un épisode de la grande guerre atomique, a la fin du XXème siècle. Cette guerre ravage un monde désolé, où l'espoir a perdu son sens; un monde où les civils se sont bâti une immunité factice en refusant de voir les événements, en "enfouissant la tête dans le sable" ; où des milieux frelatés évitent délibérément l'inquiétude en jouant le "jeu du silence", qui consiste à éviter toute parole, à perdre le contact avec un réel trop affreux, en se réfugiant dans le mutisme - comme dans un nirvana mental; un monde, enfin, où le soldat, à quelque camp qu'il appartienne, n'est plus qu'un robot à l'irresponsabilité monstrueuse, dont l'esprit est annihilé.
Ce thème du "jeu du silence", imaginé par Fritz Leiber, est à rapprocher du passage du livre de Vercors Les armes de la nuit où, décrivant des déportés revenus des camps de supplice, l'auteur insistait sur le fait que ceux-ci observaient un mutisme obstiné, se refusant à toute parole, tant ils avaient subi de "chocs".
Et maintenant, que le rideau se lève sur ce décor dénaturé d'arbres et de dunes auprès du Lac Michigan, à l'instant où Chicago tout entier (à moins que ce ne soit Gary, comme dit l'auteur) vient de sauter au loin dans l'embrasement d'une seule bombe H, et où Lili, la jeune fille qui s'était enfermée dans le silence pour y sceller son indifférence, va se trouver soudain face à face - toute coquille protectrice brisée - avec le vrai, le hideux visage de la guerre.



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