Ca a commencé comme une tempête dans une bouteille. Tous les jours, en remontant du self, Jeannick
ramenait une petite bouteille d'eau minérale en plastique vert qu'elle buvait dans l'après midi.
A l'époque, j'étais souvent dans le bureau de Jeannick. Nous travaillions ensemble sur une plaquette de communication
truffée de photos couleur et de textes soporifiques.
Eh... Eh ! Regarde !
J'ai levé le nez de mon brouillon et j'ai regardé : l'eau, à l'intérieur de la bouteille, s'était mise à bouillir.
Elle bullait, clapotait et se soulevait. J'ai touché la bouteille, doucement : elle était fraîche.
Euh... à ta place, je la boirais pas.
Jeannick a pris la bouteille à deux doigts et l’a jetée dans la corbeille, sous le bureau.
Alors euh... afin d'évaluer le succès de la méthode...
- On pourrait mettre : nous vous proposons une réunion mensuelle afin d'évaluer le succès euh...
Le téléphone a sonné. Jeannick a décroché, et raccroché brutalement :
C'était qui ?
- Ca m'a embrassée !
- Hein ?
- L'écouteur a fait smouck et le euh... le parleur m'a embrassée !
J'ai décroché le téléphone : sur l'écouteur, à la place des petits trous, il y avait une oreille et sur le euh...
parleur, à la place des petits trous, une bouche. Une bouche rouge, de ces bouches en plastique qu'on vend dans les
magasins de farces et attrapes.
Mais c'est une blague qu'on te fait, Jeannick !
J'ai ri.
Une blague de qui ?
- Euh...
C'est vrai qu'entre Mancini le triste, Victor le dépressif, Young le sérieux et le marmiteux Brunet,
je ne voyais pas quel collègue aurait pu coller des trucs en plastiques dans le téléphone de qui que ce soit.
Je tirai sur la bouche en plastique pour la décoller. Elle fit Aïe.
Elle fit une moue de douleur et dit Aïe.
Sous mes doigts elle était chaude et souple, un peu humide, comme aucun plastique. Je raccrochais doucement.
A ce moment là l’éphéméride, ouvert à la date du jour sur son socle en bois, s'envola en battant des pages,
comme une mouette. Il fit le tour du bureau, paresseusement, et revint se poser au dessus de l'écran de l'ordinateur.
Oh mon dieu mon dieu mon dieu... murmura Jeannick.
- Bon... je crois qu'il est temps de sortir.
Je reculai lentement mon fauteuil, Jeannick aussi. Alors, telle une volée de canards, les cédéroms
glissèrent hors de leur bac. Nous les regardâmes danser dans l'air à la queue leu leu : on aurait dit
un serpentin en lamelles. Puis ils se collèrent au plafond, pendouillant ainsi que des chauve souris.
Mon dieu mon dieu mon dieu...
Sur l'écran allumé le texte affiché bascula, laissant place à une myriade de petits poissons frétillants.
T'as changé ton économiseur d’écran ?
- Euh... non. Non.
Je regardai le taille-crayon et le pot de tip-ex s'animer, sautiller sur la table et se mettre à discuter.
On n’entendait rien mais à la façon dont ils se tenaient l'un devant l'autre en oscillant, ils discutaient.
Mais c'est quoi, ce truc ? souffla Jeannick.
- Euh... poltergeist ? Ca s'appelle poltergeist.
- Tu crois qu'il y a eu un meurtre dans ce bureau ?
- Pas... pas à ma connaissance.
Le clavier de l'ordinateur se mit à cliqueter sur un rythme jazzy. La règle graduée, tournant sur son axe,
jouait les ventilateurs et la désagrafeuse courait en jappant derrière le stabiloboss. Un gros feutre rouge à
l'acétone commença à tracer des arabesques échevelées sur la paroi amovible du bureau. L'agrafeuse glissa hors
du tiroir, et se mit à agiter les mâchoires dans ma direction en grinçant Coin-coin.
Euh... je crois qu'ils se foutent de notre gueule.
- On s'en va ? gémit Jeannick.
Nous nous sommes dirigées vers la porte à pas très lents.
La porte s'est ouverte toute seule. Jeannick et moi nous sommes regardées.
Nous avons passé la porte très lentement.
La porte s'est refermée, tout doucement.
Eh bien... ça serait bien que vous veniez voir vous même.
- Tout de suite ?
- Tout de suite, monsieur Young.
Young nous a dévisagées. Puis il s'est levé et dirigé vers le bureau de Jeannick. Nous l'avons suivi. Il
a ouvert la porte. J'ai glissé un oeil par dessus son épaule : un fauteuil traversait le bureau, posément,
à un mètre du sol, suivi par toute une ramette de papier blanc. Une pluie de trombones a crépité contre le vélux.
L'imprimante crachait une pluie de confettis, jaunes comme des post-it. On entendait des petits rires depuis
le pot à crayons, et des bruits de bulles dans l'ordinateur.
Monsieur Young a refermé la porte.
Euh... on va prévenir le directoire.
Je n'étais pas derrière tous ceux qui ont ouvert la porte. Mais je sais qu'ils l'ont tous refermée très lentement,
Chaizet du directoire, Vanghewelt des services généraux, Mancini, Brunet, tous ils ont refermé la porte et dit
euh.
Jeannick a eu un autre bureau, très calme. Le bureau 723 est fermé à clefs. Nous n'avons jamais fini la plaquette
avec les photos couleur. Parfois, quand je passe devant la porte du 723, je colle l’oreille au panneau et j'écoute :
ça rit, derrière. Ca zonzonne, ça bulle, ça discute et ça rigole.
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