Des sédiments se sont déposés dans mon enfance :
— un milieu ouvrier sans livres ( seulement un dictionnaire au fond de la penderie, on le consultait de loin en loin pour vérifier une orthographe ou à l'occasion de divergences d'opinions sur le sens d'un mot ) ; pendant la guerre, ma mère m'abonne à une bibliothèque enfantine ; je dévore tout : Jules Verne, Curwood, Cooper, Kipling, etc. ; souvenir très fort d'Entrons dans la danse de Colette Vivier — quand, adulte, j'ai rencontré l'auteur, je me suis senti enfant devant elle.
— le cinéma de quartier : mon père m'y emmenait une fois par semaine ; j'en ai gardé le sens de l'image associé nécessairement au texte.
— un grand père conteur : il me racontait de longues histoires à épisodes — suspens du feuilleton hérité sans doute de ses lectures du début du siècle et des beaux jours du cinéma muet ; plus tard, en colonie de vacances, je me souviendrais de ce pouvoir du conte ; enfant chétif, peu armé pour la bagarre, je me retrouvais parmi des durs à cuire qui en avaient vu d'autres — je racontais des histoires à épisodes ( notamment L'homme à la voiture rouge ), collage pastiche des illustrés de l'époque ; je tenais mon auditoire en haleine, le soir, dans le dortoir, après l'extinction des feux, malgré l'interdit des moniteurs ; j'étais devenu en quelque sorte le griot du groupe, protégé parfois par des gros bras qui ne voulaient pas qu'on touche à leur conteur ! Il est même arrivé une fois qu'un meneur décide d'arrêter quelques minutes un jeu de piste — le groupe s'est assis autour de moi et a écouté la suite du conte dans le plus parfait silence...
Plus tard, mes premiers vrais poèmes ( après beaucoup de balbutiements ) s'adresseront spontanément à nos enfants dont l'aîné avait quatre ans — poèmes intitulés Le cheval bleu ils attendront 1999 pour être inclus, à la demande de Jacqueline, dans le recueil Parole de clown édités par Lo Païs d'Enfance. Dans le même temps, Jacqueline écrivait des contes qu'elle lisait à haute voix.