DÉLITS D'OPINION


LETTRE OUVERTE À CEUX QUI LA LIRONT

Chers récipients indisclosés (traduction approximative de "undisclosed recipients")
Quand j'ai créé mon site, j'ai posé la rubrique "Le Machin du jour" avec un peu l'idée du blog : mettre chaque jour "le truc qui me passe par la tête". Mais évidemment, ce genre d'ambition n'a qu'un temps, trop lourd à gérer… et puis mon site est quand même avant tout professionnel (quoique avec des dérogations et dérapages — mais contrôlés.)
Pourtant je restais frustré de cette envie d'une expression directe, rapide, à diffusion immédiate, sur des sujets d'actualité. Quand je pleure devant les infos ("les restes du monde", comme on dit au Groland), quand je reçois une info protestataire ou une pétition "à transmettre à tous vos correspondants", et quelques autres occasions non répertoriées, comme des simples envies de déconnage en réaction à un fait d'actualité, ou quand un travail de réflexion a mûri et demande à sortir.
Je pourrais faire un blog, donc, mais en en visitant quelques uns, j'ai eu souvent l'impression de trucs vides, purement nombrilistes et que les visiteurs de ces blogs étaient essentiellement eux-mêmes des blogueurs et donc que ça tournait un peu en rond…Je ne tiens pas du tout à me retrouver avec une sorte de "forum-café du commerce" sur les bras.
Faire une lettre ouverte adressée à tout mon carnet d'adresse, comme je le fais de temps en temps à l'occasion d'une annonce d'importance internationale, comme l'actualisation de mon site ou mon dernier bouquin sorti? Le problème, c'est que j'ai 400 adresses ou plus, souvent strictement professionnelles, souvent spamées dans d'autres courriers, ou récupérées de gens qui ont juste laissé un mot sur mon site en passant. Je ne tiens pas à importuner tout ce monde-là chaque fois que j'ai un état de travers ou un pet d'âme. Sans compter que ça prend du temps et que ça suscite pas mal de courrier automatique en retour, du type "n'habite pas à l'adresse" ou "mailbox quota exceeded".
Donc, je me suis contenté tout d'abord de sélectionner dans mon carnet d'adresses e-mail une petite liste de correspondants a priori "importunables" avec ce genre de choses…
Et puis, dans un second temps, je me suis dit que tout ça pourrait être archivé sur mon site au fur et à mesure, mis à disposition de qui veut.
C'est parti, donc.

Pour les nouveaux venus, j'ajoute qu'une mailing-list spéciale vous permet de vous inscrire (et de vous désinscrire) librement et de recevoir ainsi ces LETTRES OUVERTES chez vous par e-mail, chaque fois que ça me pète et jusqu'à ce que vous en ayez marre.
Signez là!

J'ajoute encore que vous êtes libres de rediffuser de votre côté mes envois – c'est même fait pour ça! (Certains sont d'ailleurs déjà des rediffusions, ce qui fait que certains d'entre vous verront revenir vers eux des trucs qu'ils avaient eux-même diffusés… mais c'est le principe du réseau, et la commande "destroy" n'est jamais bien loin sous la souris.)
Peut-être que ça aussi, ça n'aura qu'un temps, mais en attendant, je m'amuse bien.


Les archives des Lettres Ouvertes sont accessibles par les liens suivants :
n°001 à 010n°011 à 020n°021 à 030n°031 à 040n°041 à 050, n°051 à 060, n°061 à 070,
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n°141 à 150n°151 à 160n°161 à 170n°171 à 180, n°181 à 190, n°191 à 200, n°201 à 210,
n°211 à 220n°221 à 230n°231 à 240n°241 à 250.

LO N° 255 (17/11/08)


LO n°255 - Gastronomie Française Patrimoine Unesco ?

PAUVRETÉ OU MISÈRE ?
La pauvreté, définie a priori comme un manque d'ordre économique, est
relative : elle se détermine par rapport à une sorte de classement social
officiel en - riches, - moyens et - pauvres. Il y a par exemple des normes
de la Banque Mondiale et des normes nationales, qui cherchent à établir
un critère universel. Elles sont toujours calculées en argent, en revenu
journalier ou mensuel, et fondées sur on ne sait trop quelle statistique.
Des chiffres officiels… la moyenne entre tous les revenus… Calcul grossier,
aberrant même, comme tous les calculs fondés sur une moyenne…

Différente est la perception de ce manque par le pauvre lui-même, ou
par la société qui l'entoure. Intuitif, relatif, variant selon l'état des lieux,
l'histoire et la mentalité personnelle de chacun, le consensus collectif local.
Peut-être pourrait-on partir de la pauvreté "normale" : le mode de vie ou
mode d'être qui a été celui de la majorité des humains tout au long de
l'histoire. La "condition normale", ou basique, de l'homme. Un mode de
vie fondé sur la simplicité, la frugalité, mais aussi la convivialité, le
partage, le soutien mutuel collectif (famille, tribu). Chacun, seul ou
surtout en groupe, vivant d'un minimum vital : cultures, chasse, pêche,
cueillette, élevage… Les bushmen du Kalahari, les Zo'és d'Amazonie, les
Himbas, vont nus, mais mangent tous les jours en travaillant quelques
heures et gardent beaucoup de temps libre pour s'orner le corps ou
papoter. Tant qu'ils n'ont pas de points de comparaison, ils ne sont pas
"pauvres". Ils sont… quoi ? Faut voir… Aucune raison de les dire "riches"
non plus. Les deux notions n'ont pas lieu d'être. Pauvreté normale.
Ni volontaire ni involontaire, c'est juste comme ça.
On peut aussi citer la pauvreté volontaire, celle des saints ermites,
ou des communautés monacales, qui se définirait comme un ascétisme,
une libération de la dépendance aux choses, au superflu, aux richesses
— ce pour préserver son âme, sa pureté spirituelle. Ou simplement une
simplicité volontaire — qui n'est pas sans jouissance, au contraire : la
pauvreté apparaît alors comme une richesse existentielle, une valeur.
(Réelle ou illusoire, je n'en jugerai pas.) En gros, c'est ce que proposent
les "décroissants".
Dans tous les cas, il s'agit d'autre chose que la misère – qui se définirait
comme la grande précarité, l'indigence profonde, et matérielle et
existentielle. Dans la pauvreté, la potentia (Spinoza), c'est-à-dire "les
moyens propres de quelqu'un", sa force vitale, son potentiel de vie,
d'action… n'est pas atteinte. Tant qu'elle est vivante, on n'est pas tombé
dans la misère.
Tombé. Si la pauvreté est un état normal, naturel, la misère est une chute.
La misère suppose que la potentia est détruite ou en danger. Par dégradation
physique ou mentale, ou par la précarité sociale, l'abandon ou le rejet de
la communauté.
Et la misère rend con — tout comme la richesse !

MISERE CAPITALE
Fut un temps où la misère était un accident. Avec le capitalisme et
la société industrielle, au 19ème siècle, elle devient plus courante.
L'humain se trouve redéfini. Le pauvre était un être libre, contrairement
au serf ou à l'esclave. Le capitalisme le réduit à une force de travail sur
le marché. Quand cette force de travail se déprécie, perd de sa valeur
marchande (par exemple parce que dans d'autres pays elle est beaucoup
moins chère), la misère apparaît en masse.
Le "pauvre convivial" devient le prolétaire, un individu réduit au prix de
sa force de travail sur le marché, déraciné, aliéné, mis en concurrence
avec ses proches eux-mêmes, ayant "perdu ses moyens", ceux que lui
donnaient son histoire personnelle et sociale.
Mais, au long du 20ème siècle, il se produit cependant une amélioration
graduelle des conditions de vie, en tout cas dans les pays occidentaux,
et on a l'impression que le prolétaire a disparu. Il a peut-être seulement
changé de place ou d'origine — délocalisé : notre prolétariat (et sa misère)
est en Chine (et autres pays-ateliers) ou, ici, formé d'immigrés, avec ou
sans papiers. Par contre, on voit la naissance d'un "nouveau prolétariat" :
sorti de la misère, entré dans la pauvreté/richesse moyenne, le nouveau
prolétaire aspire à PLUS. Les capitalistes, grâce à son travail, deviennent
plus riches que lui ; ils peuvent accumuler, alors que lui-même est limité
par sa force de travail, ses heures. Mais ces élus, les privilégiés, les
riches, il les a sous les yeux, ainsi que des vitrines pleines de gâteaux.
Il entre dans la jalousie, l'envie, l'identification, le désir mimétique — un
des grands moteurs des actions humaines. Il se crée / on lui crée de nouveaux
"besoins" (consommation), dont il devient de plus en plus dépendant.
Consensus et propagande (publicité) le confortent dans ses envies et désirs :
comme "tout le monde" et lui-même l'ex-pauvre, le presque riche, aspirent
à PLUS, il lui est de plus en plus difficile d'abandonner cette logique de la
croissance. Il devient l'agent ou le complice de sa propre exploitation :
aliénation, servitude volontaire — ou plus justement domestication : un
esclave peut au moins se révolter, un domestiqué, non, conditionné et
autoconditionné qu'il est. Et le mythe de la croissance perpétuelle, loin
de rester seulement le fantasme des seuls riches et nouveaux riches,
devient la religion de tout le monde, y compris les plus pauvres. Le mythe
en sera d'autant plus difficile à déraciner.

LE SYNDROME DE LA LOTERIE
Une minorité de gagnants du gros lot sert d'exemple, de modèle appétissant
pour une majorité de perdants. Pas de gros lot gagnant sans les milliers de
mises, donc finalement des milliers de perdants. De nouveau le goût du jeu,
et la superstition, la croyance en "la chance", l'espoir — veilles lunes toujours
brillantes et toujours exploitables. Une sorte d'hystérie. Et ce aussi bien dans
la vraie loterie (nationale, par ex) que dans le capitalisme en général ou le
financiarisme. De même que ce sont les mises perdantes qui font le gros
lot gagnant, c'est le travail des travailleurs qui fait la richesse du riche.
L'immense majorité paye pour la richesse d'une minuscule minorité. En ce
sens, le riche, qu'il soit patron ou trader ou actionnaire, qui gagne mille
fois plus que le pauvre, c'est comme s'il possédait mille esclaves.
Les nouveaux prolétaires sont incapables de se résigner à redevenir des
prolétaires basiques ou des "pauvres conviviaux", ils ne constituent pas une
classe sociale, juste un tas de gens malheureux, frustrés, rongés d'envie.
… Tout ce passage sur pauvreté et misère m'a été inspiré par Majid Rahnema,
auteur de "Quand la misère chasse la pauvreté" (Babel 2005), interview dans
Réel N° 91, avr. 2006. Le quel conclut sur l'idée que la véritable richesse est
indissociable de celle des autres, sur la fraternité qui nous compose, par
opposition à la concurrence et autres dérélictions qui nous décomposent.

DE LA VERTU DES RICHES (pourtant)
Dans le passé, sous l'ancien régime, les aristocrates exploitaient le petit
peuple (surtout paysan), mais faisaient travailler des milliers d'artisans et
d'artistes, pour leurs châteaux à construire et à décorer, pierre taillée,
sculpture, peinture, leurs meubles marquetés, leurs robes et pourpoints
brodés de fils d'or, etc. Que de belles choses ont pu se créer grâce à la
richesse des riches ! (Plus tard, après la révolution, on a inventé la
cuvette en plastique verdâtre tirée à des millions d'exemplaires…)
Aujourd'hui, à New York, la sphère financière emploie directement ou
indirectement 320 000 personnes. Cela représente 5% des emplois de
la ville, mais 25% de la masse salariale, 10% des taxes et impôts, et
finalement 6% de l'économie des USA !
La crise va coûter des milliers d'emplois directement dans le secteur financier,
mais pire : « Il faut savoir que pour un emploi perdu dans la finance, trois
autres disparaissent dans des secteurs qui en dépendent. » (Akram Belkaïd.
Le Monde Diplo 656. Nov. 08 — de même pour les chiffres cités ci-dessus.)
Et oui : commerces de luxe, mode, parfums, grands restaurants, galeries d'art,
antiquaires, immobilier haut de gamme, etc. Et, en tâche d'huile, tous ceux
qui dépendent de ceux-ci : les brodeuses, les tueurs de crocodile à sac,
les nez de parfumeurs, les cuisiniers, les oenologues, les artistes, les
artisans de l'habitat, les balayeurs, les femmes de ménage, les ramasseurs
de mégots de cigare, etc, etc…
Autrement dit, il y a interdépendance, au moins à un niveau "anecdotique".
Mais cette anecdote, c'est quand même la vie de tous les jours de milliers
de gens. Et cette interdépendance s'exprime en phénomènes de tâche d'huile,
effets en cascade, effet dominos, effet boule de neige, avalanche, retombées,
dégâts collatéraux — les métaphores ne manquent pas.

BOUCLE DE RÉTROACTION POSITIVE (one more time)
La crise fonctionne en boucle, se nourrit d'elle-même : moins de
consommation = moins d'investissements = moins de production = moins de
travail (plus de chômage) = plus de pauvreté = moins de consommation… etc.
Autodestruction : on est en plein dans les effets pervers du libéralisme qui se
retourne en son contraire, s'autodigère, s'autodévore. Se révèle suicidaire,
finalement. La crise n'est pas conjoncturelle mais systémique. Tout le système
est touché.
Les tours du WTC n'en finissent pas de chuter.
Déclin ou chance de salut ?« Seule une crise réelle ou perçue comme telle peut
engendrer
un réel changement. » (Milton Friedman, économiste ultralibéral des
années 50 cité par Naomi Klein.

RÉCESSION
Le mot, encore tabou il y a 15 jours, sort de partout avec sa vilaine gueule
anti-libérale. Il y a quelques semaines, on nous promettait aussi une reprise
au printemps… sans que qui que ce soit explique d'où sortait (sortirait) cette
reprise. On n'en parle plus. Petit à petit, le réel revient. Le compte à rebours
est en marche. Décroissance en catastrophe, qui n'est pas celle que "les
décroissants" (ou "objecteurs de croissance") cherchent.
Jean Baudrillard : « Contre la nouvelle donne mondiale d’échange généralisé,
peut-être
faudrait-il en revenir à un principe de réalité. J’en arrive ainsi,
paradoxalement, à souhaiter la
réhabilitation du capital contre quelque chose
de pire que le capital. Toute la pensée critique
s’est exercée contre le capital,
contre l’idéologie de la marchandise. Aujourd’hui, cette pensée
ne peut plus
rien faire contre le nouvel ordre mondial. L’ordre capitaliste constituait
peut-être
un ultime rempart contre cette ultradéréalisation qui nous attend
partout
…» (Interview dans Télérama 2923 (01/06)

(à suivre)


LO N° 254 (16/11/08)

DÉMATÉRIALISATION

LO n°254 - SDF

L'ARGENT-DETTE / 5

SEUIL
J'ai parlé de seuil. Dans bien des domaines, écologie, économie, 
connections Internet, circulation, connections neuronales dans un 
cerveau, démographie, il vient un moment où le seul fait du nombre 
change tout. La quantité influe sur la qualité et même, par un 
changement de niveau, change la qualité. (L'opposition quasi morale 
que nous faisons habituellement entre ces deux notions n'est peut-
être qu'une bien-pensance romantique parmi d'autres.) Quand la 
quantité de quelque chose augmente, particulièrement dans le domaine 
humain, il semble que le passage de certains seuils entraîne des 
changements qualitatifs. Par exemple, dans un cerveau, si on prend un 
million de neurones et qu'on les connecte, on a mettons 1 M multiplié 
par 1 M = 1000 milliards de connections. Maintenant si on part de 1 
millions de neurones + 1 (1 000 001) multiplié par 1 millions de 
neurones + 1, on n'obtient pas 2 connections de plus, mais 2 millions.

Et c'est peut-être comme ça que, au cours de l'évolution, on passe, 
d'un coup, pour un neurone de plus (seuil) du singe à l'homme — qui 
n'est pas un sur-singe, mais autre chose. (Faites pas gaffe aux 
chiffres que j'avance, je ne suis pas documenté sur la question du 
nombre de neurones dans l'arrière-boutique et je ne suis pas matheux, 
c'est juste un exemple bidon pour la démo.)

De planète des singes, le monde devient planète des signes.

Sur un plan trivial, quand tout le monde crève de faim, deux quintaux 
de blé de plus (quantité), c'est du mieux-être (qualité), mais quand 
l'épuisement du milieu commence à poser problème, le plus cesse 
d'être le mieux…

On pourrait même sans doute dire que la vie intérieure d'un individu 
passe par des seuils, non seulement à cause d'événements, mais par 
accumulation. Accumulation de savoir, d'expérience(s), atteignant une 
masse critique et un basculement qu'on appelle révélation ou prise de 
conscience.

Tout ça pour dire qu'un dollar de plus ou de moins, une transaction 
de plus ou de moins, peut faire franchir un palier, un seuil qui 
change le monde qualitativement, fait passer du simple au complexe ou 
du complexe à l'hypercomplexe, d'un système à (la nécessité d') un 
méta-système Un changement de niveau de pensée et de conception du 
monde ; paradigme, ou  weltanschaung, comme disent les philosophes ; 
logiciel, comme disent les politico-médiatiques.

Du troc à la monnaie-or, ainsi, il y a un seuil symbolique franchi, 
de l'or au billet de banque aussi, du billet au chèque, du chèque à 
la CB, encore un passage… une passe. Tout cela allant du plus concret 
au plus abstrait, du réel au virtuel, comme bien des choses dans 
notre société qu'on dit matérialiste alors qu'elle travaille en 
profondeur à se dématérialiser… à sublimer (dans tous les sens
du terme, à commencer par le sens chimique.)


DÉMATÉRIALISATION
La diffusion de musique qui est passée de la fanfare sous un kiosque 
ou de l'orchestre live dans une salle de concert au téléchargement 
sur Internet, en passant par le 78 T, puis le microsillon, puis le 
CD… peut servir d'exemple assez typique de cette dématérialisation. 
Un autre exemple de déréalisation : les marques. On ne boit pas une 
boisson gazeuse sucrée parfumée à on ne sait trop quoi, mais 
"cacacola", on ne mange pas une tranche de pain-éponge avec du hachis 
dedans… mais un "macdaube", on ne porte pas des chaussures de sport 
mais des "reeblok" ou des "adidasse".) Nous consommons de signes.

Déjà dans les années 60, Alan Watts, philosophe tendance hippie bon-
vivant, gentiment provocateur, nous disait, dans "Matière à réflexion",
que, contrairement aux idées reçues, les Américains n'étaient pas
matérialistes mais abstractionnistes. (Il allait jusqu'à dire spiritualistes !)
Dans l'article "Meurtre dans la cuisine", sa réflexion part de la différence
entre le cuisinier (matérialiste) et le diététicien (abstractionniste) et
passe par l'élevage industriel (pseudo-poulets et simili-œufs = non-goût),
par le style des cuisines : « blanche, froide, moche,… reluisante et 
d'une propreté agressive… ressemblant à des cabinets : de simples 
lieux d'aisance… la nourriture y est dûment rendue mastiquable et 
assimilable — parce que "c'est bon pour la santé". » Tout serait à 
citer dans ce passage assez hilarant… Je ne résiste pas à celui sur 
le pain : « … composé d'une substance sans substance, veule et 
spongieuse, bourrée de produits chimiques antiputrides et soi-disant 
nutritifs. Ce n'est pas tellement qu'il soit blanc, il est l'ultime 
perfection dans l'absence de couleur, et le génie humain a tout mis 
en œuvre pour le doter du goût du Néant. C'est un ramassis de bulles 
d'air, chacune enveloppée d'une pellicule de plastique synthétisé à 
partir de blé ou de seigle… Si vous portez cette pellicule de 
plastique au contact d'un liquide, que ce soit sauce ou salive, elle 
se dissout immédiatement en une pâte gluante sans consistance, qui 
ressemble tout à fait à cette bouillie blanche – on dirait de la bave 
de limace – dont on nourrit les bébés et que la plupart, cela se 
comprend bien, s'empressent de recracher aussitôt. »

Et ça continue sur la manière dont le blé est semé, récolté et 
traité, d'un bout à l'autre de la chaîne, tout cela pour aboutir à un 
"produit" qui n'a plus rien de pain mais représente un certain 
pourcentage de protides, eau, lipides, hydrates de carbone, dûment 
agréé par la Food and Drugs Administration.… Une abstraction de pain, 
un signe de pain… et non "du pain", au sens matériel du terme.
Au restaurant, « l'abstractionniste préférerait, si cela était 
possible, manger la carte plutôt que le repas… »

On pourrait aussi bien parler de la batterie de cuisine, passant de 
la terre cuite à l'odieux aluminium, des immondes cuvettes en 
plastique (« Au toucher, on dirait une espèce de cuir épais, froid et 
graisseux, et pourtant il ne vous reste pas de graisse sur les mains. 
Vous avez plutôt l'impression que les pores de votre peau sont 
pénétrés de particules moléculaires… Le plastique… une 
spiritualisation nihiliste  de la matière : il peut imiter toutes les 
formes et être transformé en n'importe quoi, sans pour autant être 
quoi que ce soit. »)… l'architecture et son évolution, allant de la 
pierre (lourde) ou du bois (vivant) au béton-acier-verre, matériaux 
morts, informes (pâtes à mouler), allégés, et très gourmands en 
énergie, menant à la construction de tours détachées de la terre, 
transparentes ou réfléchissant le ciel… et très gourmandes en 
énergie. (On sait comment ça finit…) Il y a de belles pages dans 
Mircea Eliade, aussi, dans "Forgerons et alchimistes", où il parle du 
« programme pathétique des sociétés industrielles qui visent à la 
"transmutation" totale de la nature, à sa transformation en "énergie". »

Tout cela m'emmène dans des considérations très générales et plus 
spécifiquement écologiques — mais tout est lié, autour de l'idée 
d'une humanité détachée de la nature, de la matière, du corps, 
déréalisée — abstractisée, oui. Confondre la carte et le territoire — 
ou plutôt préférer la carte au territoire, l'idée à la réalité, le 
signe à la chose, ou, en termes moraux, le mensonge à la vérité.

Pour en revenir aux questions financières, Alan Watts nous dit :
« Autre manière d'avaler la carte : préférer l'argent à la richesse. » 
Il y aurait donc confusion entre l'argent (carte) et la richesse 
(territoire) ?


L'ARGENT OU LA RICHESSE ?
Je me permets de paraphraser son chapitre "La richesse ou l'argent" 
en appliquant au monde entier ce que lui disait à propos de Etats-
Unis d'Amérique.

« La civilisation — la somme des hauts faits de l'art, de la science, 
de la technique et de l'industrie — résulte de notre invention de 
symboles et de l'usage auquel nous les soumettons : mots, lettres, 
nombres, formules et concepts, ainsi que les systèmes conventionnels 
sociaux de portée universelle : pendules et règles, balances et 
horaires, cahiers de charges et lois. Ces divers moyens nous 
permettent de mesurer, de prévoir et de contrôler le comportement des 
mondes humain et naturel avec une efficacité apparemment si complète 
qu'elle nous trompe. Nous finissons par confondre beaucoup trop 
facilement le monde tel que nos symboles le représentent et le monde 
tel qu'il est. Il est grand temps de ne plus confondre la carte et le 
territoire, le symbole et la réalité.

En ce sens, est à dénoncer la confusion fondamentale qui est faite 
entre l'argent et la richesse. Avant la grande crise des années 30, 
l'économie de consommation était florissante et chacun vivait à 
l'aise. Du jour au lendemain, ce fut le chômage, la misère, des 
queues pour la soupe populaire. La raison ? Les ressources physiques 
du pays — les cerveaux, les muscles, les matières premières — 
restaient intactes, mais il s'était produit une brusque raréfaction 
de l'argent liquide, un effondrement des cours. Les experts des 
problèmes bancaires et financiers, à qui l'arbre cache la forêt, ont 
à leur disposition toutes sortes d'arguments subtils pour expliquer 
en détail ce type de désastre. Plus simplement, ce fut comme si vous 
étiez venu travailler à la construction d'une maison et que, le matin 
de la crise, le chef de chantier vous avait déclaré :
« Désolé, mon gars, on ne peut pas travailler aujourd'hui. Nous 
manquons de centimètres.
— Qu'est-ce que vous voulez dire par "nous manquons de 
centimètres"  ? On a du bois, on a du métal, on a même des mètres
à
ruban.
— D'accord, mais vous ne comprenez rien au problème. Nous avons 
consommé trop de centimètres, et il ne nous en reste plus pour 
continuer… »
La réalité de l'argent n'est pas de même nature que le bois de 
charpente, le fer ou la force hydro-électrique, elle est de même 
nature que celle des centimètres, des grammes, des heures ou des 
degrés de longitude. L'argent ne vient et n'est jamais venu de nulle 
part. Nous avons inventé l'argent, au même titre que nous avons 
inventé l'échelle thermométrique ou le système de mesure du poids. 
L'argent est un moyen de jauger la richesse ou d'échanger des biens, 
mais ce n'est pas, en soi, la richesse. De quelle utilité peut être 
un coffre rempli de pièces d'or, un portefeuille gonflé de billets de 
banque, à un naufragé abandonné seul sur un radeau ? Ce qu'il lui 
faut, c'est un bien réel : une canne à pêche, une boussole, etc. 
» (Allan Watts. "Matière à réflexion". 1968 – 69 – 70. (Denoël 
Médiations 1972)

Déterminer ce qu'est la vraie richesse serait donc un enjeu essentiel…

A chacun de se poser la question, pour soi et aussi plus globalement, 
pour la survie de tous les habitants de la planète. Et question 
corollaire : la pauvreté, c'est quoi ? Qu'est-ce que c'est, être 
pauvre ? Et être un pauvre ?

« Pendant que certains se font des couilles en or, d'autres se font 
des nouilles, encore. » (Rufus Agnostyle Junior. "Réveil au pays des 
malices". Edith Heur éditeur, 1909.)

  (à suivre)


LO N° 253 (12/11/08)

CYBER@CTION

LO n°253 - Le désespoir des crocodiles

L'ARGENT-DETTE / 5

PETITION
Avec un peu de retard, je retransmets cette cyber@ction, totalement dans
le droit fil de mes lettres actuelles. Une pétition de plus, me direz-vous…
Mais le texte de présentation que je reprends ci-dessous résume et explique
tellement bien les points principaux du problème que je n'y résiste pas :
l'argent n'est que de la dette… à commencer par "l'argent des  Etats"
(c'est-à-dire le nôtre) !

« En cette période de crise financière et économique, le soutien des États
aux banques risque d'alourdir encore la dette publique dont les seuls
intérêts annuels engloutissent déjà la quasi totalité de nos impôts sur
le revenu.

Peut-être vous interrogez-vous, êtes-vous choqués, dépassés ?

Comprenez-vous que l'Europe s'apprête à renflouer les banques avec des
milliards d'euros alors que des postes sont supprimés dans la fonction
publique, que vos retraites diminuent, que l'on vous oblige à travailler
plus longtemps, que l'on ferme des petits hôpitaux, maternités, des
tribunaux pour cause de déficit budgétaire ? Comment se fait-il que
l'Europe et les États-Unis soient capables d'imaginer un plan de sauvetage
de plusieurs milliers de milliards pour sauver le système financier, au prix
d'une dette encore alourdie, alors qu'ils restent impuissants à trouver les
"petits" 100 milliards qui résoudraient le problème de la faim, de la santé
et de l'éducation dans le monde entier ?

Pour beaucoup d'entre nous, c'est parfaitement incompréhensible !
Mais c'est malheureusement l'ignorance dans laquelle les peuples
sont tenus en matière monétaire qui permet de telles aberrations.

Bien sûr on peut se dire que tout cela nous dépasse, que l'on n'y peut
rien à notre niveau... Détrompez-vous ! Nous pouvons non seulement
résoudre la question de la dette publique dont le montant risque de
croître fortement en 2009, mais en plus nous donner les moyens de
financer l'immense chantier à mettre en œuvre pour permettre à tous
une réelle amélioration de la qualité de la vie, sans oublier personne.

Pure utopie pensez-vous? Certainement pas ! Savez-vous que :

- Depuis 1971, plus aucune monnaie n'est liée à un étalon réel (or),
ce qui la rend depuis totalement virtuelle et donc potentiellement infinie.
Seules les règles définies par les hommes eux-mêmes en limitent l'émission.

- En 1973, la France s'est légalement obligée d'emprunter sur les marchés
financiers
cette monnaie dont elle avait auparavant le pouvoir d'émission !

- Contrairement à ce que croit la majorité d'entre nous, ce ne sont plus les
États qui émettent la monnaie, mais le système bancaire privé. La Banque
Centrale Européenne a seulement le monopole de l'émission des pièces et
billets (soit 15% de la masse monétaire) ; les banques commerciales créent
la différence, soit 85%. Comment ? Lorsqu'elles acceptent une demande de
crédit
. Elles ont donc en main le destin des peuples, puisqu'elles seules
décident d'accepter ou de refuser le financement des projets dont les
citoyens demandent le financement.

- Suite au Traité de Maastricht (article 104 qui interdit à la BCE et
aux banques centrales nationales d'accorder un quelconque crédit aux
institutions ou organes publics de la Communauté), toute l'Europe est
dans la même situation. Cela conduit les États à s'endetter pour obtenir,
au prix fort, auprès de la finance privée, la monnaie "virtuelle" qu'ils
pourraient émettre eux-mêmes par l'intermédiaire de leur Banque Centrale.

C'est ainsi que dans notre pays, depuis 1973, nous avons déjà payé, au seul
titre de l'intérêt, plus de 1300 milliards d'euros, soit une ponction actuelle
sur nos impôts et sur le fruit de notre travail de près de 120 millions d'euros
par jour, et nous devons toujours 1250 milliards d'euros en principal. Si nous
n'avions pas eu à payer d'intérêts, nous n'aurions pas de dette publique !

Les "élites" européennes ont volontairement abandonné notre droit de
création monétaire, au profit exclusif d'une finance privée dont les excès
et l'irresponsabilité sont aujourd'hui étalés au grand jour ! Cette politique
du "tout marché", appliquée à la fonction monétaire, est la cause première
de la dette publique, avec son cortège de restrictions budgétaires,
resserrement des aides sociales, salaires et conditions de travail qui se
dégradent, et recul du service public...

Alors disons « Ça suffit ! ». Ensemble réclamons qu'au minimum la Banque
Centrale Européenne (ou à la Banque de France si nécessaire) puisse disposer
du droit d'émission monétaire et de crédit au bénéfice des collectivités - Etat,
Régions, Départements et Communes - pour financer les investissements
nécessaires.

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Merci aussi de diffuser largement cet appel. »
 

L'équipe "public-debt.org »

Alain Uguen Association Cyber @cteurs

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LO N° 252 (10/11/08)

LE CHAOS ET LA LOI

LO n°252 - Vendez !

L'ARGENT-DETTE / 4

CHAOS

Comment en est-on arrivé là ? Comment ça a commencé, s'est mis en place
lentement, s'est complexifié par ajouts successifs et accumulation, dérives,
effets pervers (à la base, l'actionnariat, c'était une bonne idée, non…?),
quand et où un seuil a-t-il été franchi, qui a enclenché un mouvement
exponentiel, qui nous a fait passer de la complexité à l'hyper-complexité
non-maîtrisable.

"L'effet papillon" cher à la théorie du chaos ?

Je préférerais la métaphore plus évidente (car expérimentable chez soi par
chacun) des ronds dans l'eau. Supposez un bassin et au milieu une source
de vibration prolongée produisant des ronds dans l'eau en permanence.
Les ondes d'abord bien rangées, concentriques, harmonieuses (ordre) et bien
perceptibles, viennent buter contre les bords du bassin, s'y réfléchissent,
rebondissent et, du coup, se mettent à se croiser avec les ondes encore
bien rondes qui continuent à venir derrière elles. Pour peu que la production
d'ondes continue, pour peu que le bassin ait des angles, les rebonds d'ondes
vont vite se croiser dans tous les sens, se mêler, s'entremêler et, passé un
certain seuil d'entrecroisements superposés — saturation — ne plus montrer
qu'une surface désordonnée, autant cahotante que chaotique. On pourrait
évoquer un phénomène d'écho dans une caverne, aussi bien : le son original
qui se perd dans une confusion d'échos multiples et échos d'échos.

« L'interdépendance entre les marchés, loin de constituer un adjuvant
efficace de la main invisible contribue au contraire à amplifier les
déséquilibres, en les répercutant à tout va le long d'improbables chaînes
causales, rapidement non maîtrisables. »
(Laurent Cordonnier, Le Monde Diplo 654. Sept 08)


Il y a eu bel et bien création de confusion, de chaos.
"Quand l'Énergie, la Forme et la Matière sont présentes, mais pas encore
séparées, on appelle cela le Chaos… Si l'on regarde, il n'y a rien à voir ;
si l'on écoute, il n'y a rien à entendre ; si on le suit, on ne trouve rien."
(Commentaire du Yi-King.)


Dans cet état, il deviendra impossible de distinguer l'origine, de délimiter
l'influence de tel ou tel élément, de lire ou comprendre quoi que ce soit.
Passé un certain seuil, on ne maîtrise plus rien.

Soyons un peu modestes (ceci s'adresse tout particulièrement aux
écono-mystes, sortes de gourous médiatiques qui sont censés avoir tout
compris et savoir tout expliquer) : les capacités de notre pensée, même
avec des superzordinators, sont limitées. Notre cerveau est incapable
d'analyser, de modéliser le système financier international, d'y découvrir
ou d'y insuffler un ordre (une loi – voir plus loin)… En fait, on y a renoncé
depuis longtemps, on l'a abandonné à la main invisible et aveugle du
marché – boîte noire. On voit des entrées et des sorties, oui, et encore…
mais ce qui se passe à l'intérieur de la boîte est aussi peu cartographié
et conceptualisé que ce qui se passe à l'intérieur d'un cerveau, fût-il celui
d'un tradeur passé directement de sa console nintendo à son écran boursier.

« Il est impossible de prévoir le comportement des systèmes complexes et
ouverts (la bourse, le net, le cerveau humain). Certaines substances comme
le LSD (mais aussi la méditation et d'autres pratiques dites mystiques)
transforment la conscience en système ouvert. »
(Je ne sais plus où j'ai
pêché ça.)  Autrement dit, le système financier serait comparable à un
cerveau shooté au LSD.

LOI

On oppose traditionnellement le chaos à la LOI. En l'occurrence, l'absence
de loi, au sein du marché, est typique : jeu sans règles, pas d'interdits, pas
de discipline, pas d'autorité supérieure… un seul mot d'ordre "make money"…
Tout cela aboutit à cette aberration civilisationnelle, ce monde de déréliction :
une barbarie. Un inconscient, un ça — sans surmoi pour le surveiller ou le
guider. Sans loi.

Mais, quand on parle de loi, il faut bien distinguer entre lois naturelles et
lois édictées.

On parle des lois naturelles ou "lois de la nature", mais il n'y a pas de lois
de la nature. Je veux dire qu'elles ne préexistent pas à leur formulation par
l'homme. Elles se situent en aval des phénomènes qu'elle décryptent. C'est
par notre attention assidue (recherche scientifique, expérimentation, analyse),
que nous les décelons, que nous les tirons hors de la matière observée, et
que nous les conceptualisons, formulons, formalisons. Ces lois n'étaient pas
là avant — sauf les croire promulguées par un dieu Grand Horloger ou Grand
Architecte. Nous les inventons, en fait. (D'ailleurs ne dit on pas "l'inventeur
d'un trésor", plutôt que le "trouveur" ou le "découvreur" ?)

L'autre acception du mot loi, ce sont celles qu'une société se donne, que ce
soit en les prétendant tombées du ciel, comme les fameux dix commandements
de Moïse (qui sont bien plus de dix, en fait : toutes les pratiques et rituels
quotidiens sont précisés maniaquement dans Nombres ou Deutéronome,
depuis les prières, les sacrifices, les punitions valant pour telle ou telle faute,
et jusqu'à la manière de faire caca*. Il en est de même avec la charia.) Ou
que ce soit, au moins depuis la révolution (mais ça existait en Grèce ou en
Rome antiques), les lois déterminées démocratiquement par une institution,
par exemple un roi ou une assemblée politique : législative, comme son nom
l'indique. Le Code Pénal, etc. Elles sont en amont des actes, faits et gestes
humains, qui leur obéissent – ou non.

Quand certains parlent des "lois du marché", bien voir qu'on est dans la
première acception : on regarde "le marché" comme un phénomène, comme
on regarde la nature, le chaos primitif, et on essaie, à grand peine, d'en
extraire des schémas de fonctionnement, des lois cachées, inconscientes.
(Et si j'ai parlé de machine, il faut imaginer une machine hypercomplexe dont
on aurait perdu les plans et le mode d'emploi depuis des siècles… qui serait
ainsi rendue à "l'état de nature".) Et donc, comme déjà dit, l'hypercomplexité
ne laisse découvrir aux chercheurs que quelques schémas superficiels. Ils ne
sont pas plus capables de dérouler tout l'écheveau que ne l'est l'écologiste,
même brillant, qui voudrait formaliser TOUTES les lois de la nature. Face à
cette situation, celle du nœud Gordien, il est inévitable qu'il faille trancher,
couper, pour simplifier — d'où la nécessité de coupables. (Une sorte de
réductionnisme scientifique : un homme coupé, disséqué, décapité, décapitalisé,
est clairement simplifié : on l'enterre et puis voilà.)

Quant à la seconde acception, les "lois légales"… Aucune assemblée
législative n'a décidé à l'avance des "lois du marché". C'est bien le drame !

   * Deutéronome, 23, 13 : « Tu auras un endroit hors du camp et c'est là
que tu iras au dehors. Tu auras une pioche dans ton équipement, et quand
tu iras t'accroupir au dehors, tu donneras un coup de pioche et tu recouvriras
tes ordures. Car Yhwh ton Dieu parcourt l'intérieur du camp pour te protéger
et te livrer tes ennemis. Aussi ton camp doit-il être une chose sainte, Yhwh
ne doit rien voir chez toi de dégoûtant ; il se détournerait de toi. »
(Bon,
c'est juste une règle d'hygiène de base, mais il faut croire que les Hébreux
d'époque avaient besoin pour comprendre ça d'un ordre écrit de Yhwh, dieu
qui manifestement n'appréciait pas de marcher dans la merde en se baladant
entre les tentes !)


JOUIR SANS ENTRAVE (Sans foi ni loi)

La jouissance du JEU du marché, cet optimisme, cette "positive attitude"
béate, liée à une "disposition humaine à l'euphorie"… disait je ne sais plus
qui… mais aussi bien à la crétinerie de base, et, niveau freudien, le désir
insatiable, la boulimie, le "ludique hystérique", avatar de la voracité infantile…
quelque chose qui a sans doute à voir avec la privation du sein maternel.

A un niveau plus obvie, social, ça s'exprime sans doute dans la prédation,
la rapacité, la corruption, mais, je l'ai déjà dit, ce n'est pas ce qui m'intéresse
le plus, car ça mène toujours à porter des jugements moraux, à chercher des
victimes et des bourreaux, des coupables. Temps perdu. M'intéresse plus
"le système" et ses hommes-rouages inconscients. Pour préciser encore ce
que j'entends par machine, par système, je dirai que l'action d'une personne
sur une autre peut être vue comme une addition ou une soustraction, alors
que ce qui se passe dans un système serait plus proche de la multiplication.
Cela correspond au problème de grand nombre et de passage de seuil que
j'évoquais plus haut (j'y reviendrai). On peut aussi évoquer l'idée de réseau,
bien sûr, mais en imaginant quelque chose de mille fois plus complexe qu'une
simple toile. Dans une toile (tissée), les fils de trame et de chaîne se croisent
seulement par deux et au carré… Dans les réseaux auxquels on a affaire ici
(cerveau, univers de la finance mondiale ou Internet), TOUS les points sont
reliés (au moins potentiellement) à TOUS les points.

Le "système", donc, poussé dans ses extrémités, dans son hypercomplexité
chaotique, arrive à un seuil critique et bascule dans l'aberration qu'il portait
en germe, comme on bascule dans la folie, non suite à un coup du sort,
à une situation exceptionnelle, mais parce que, depuis toujours, c'était là.

" Les situations de crise ne sont pas, comme on le croit souvent, des
situations anormales où tout fonctionnerait autrement qu'à l'habitude,
mais bien plutôt des situations où les règles implicites qui président aux
comportements dans les conditions ordinaires apparaissent soudain au
grand jour
." (Paul Jorion.  "L'Implosion". 2008)


Révélation… Révolution…

Chassez le réel, il revient au galop.

REVENIR AU POINT OÙ IL Y AVAIT ENCORE DU RÉEL

(Parce que "révolution", avant de désigner un changement brutal, ça désigne
un tour complet sur soi-même ou autour de quelque chose… pour revenir à
la même place…)

Jean Baudrillard : « On invente des techniques de plus en plus "irréalisantes"
et dans le même temps on essaie de trouver de plus en plus de gravité,
de pesanteur, de raison d’être. Contre la disparition, la ventilation dans le
virtuel, on cherche à revenir au point où il y avait encore du réel. »
ITW Télérama 2923 (01/06)



— J'aime bien Jean Baudrillard, comme penseur, mais je l'ai longtemps
confondu avec Roland Dubillard.

— Les Diablogues, ça tue, pour utiliser une expression à la mode chez les
djeunes. Je n'en suis pas encore mort, mais il est vrai que je crains le pire,
quand je lis une scène assis dans ma cuisine tout en buvant mon thé de
cinq heures et que je me retrouve au sol, plié en position fœtale et agité
de mouvements spasmodiques.

— Ça s'appelle le rire.

— Ah bon, tu me rassures.


LO N° 251 (09/11/08)

QUELQUES MOMENTS D'HISTOIRE CONTEMPORAINE

CORINNE LEPAGE

Eviter l'effondrement (sur son blog, 20.10.2008)

# Dans son livre "Effondrement" consacré aux choix des sociétés de survivre
ou de disparaître, Jared Diamond identifie quatre formes de comportement
collectif qui ont été fatals aux sociétés qui les ont choisis :


- L’incapacité d’identifier un problème avant qu’il ne se manifeste ;

- L’incapacité de percevoir un problème alors qu’il est présent ;

- L’incapacité à le résoudre — voire même à réellement chercher des
solutions — lorsque le problème est identifié ;


- Et surtout le maintien d’un système de valeurs sociales inadaptées
à la situation nouvelle.



Et Jared Diamond écrit à ce propos : « Il est douloureusement difficile de
décider qu’il faut abandonner certaines de ses valeurs centrales quand elles
sont devenues incompatibles avec la survie ».

#

Suit un questionnement assez flou de "notre système de valeurs" et de son
inadaptabilité à la situation nouvelle… et quelques propositions tendant à
ce que les Etats reprennent la main sur les banques et les banquiers, à un
retour à l'éthique, et à une lutte contre le chauffage climatique et pour le
développement du rable. Tout ça, euh… manifestant pas mal de bonne
volonté et ne me convainquant pas plus que ça. (Je n'ai rien contre
Corinne Lepage, quand même…)

La suite ici :
http://corinnelepage.hautetfort.com/archive/2008/10/20/corinne-lepage(...)

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JEAN-LOUIS ETIENNE et la fonte des banques

Aujourd'hui à Monaco, et suite à une démarche enclenchée depuis longtemps,
Jean-Louis Etienne suggère que le gouvernement français, qui assure
actuellement la présidence de l'Union européenne, propose aux Nations Unies
le vote d'une résolution qui classerait la banquise de l'océan Arctique comme
"zone d'intérêt commun pour l'humanité".

Et si on classait LA TERRE comme "zone d’intérêt commun pour l'humanité" ?

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BARACOBAMA

Pendant la soirée élection, on a vu une journaliste apparaître virtuellement
"sur" un plateau de télé à ses centaines de km, par projection holographique.
Ce qui nous plonge encore une fois, comme à l'occasion de la crise financière
(krach entre le virtuel et le réel, en fait…), dans les questions du réel et de
l'irréel, du vrai et du faux, de la réalité et de la fiction… Science-fiction
devenue réalité ? Sommes-nous bel et bien entrés depuis quelques années
dans un monde de SF, dickien, cyberpunk…? (Ce qui, en passant, explique
peut-être que la SF se vende mal : on n'en a plus besoin, on est dedans.)

Obama lui-même ne serait-il pas un hologramme, une image de synthèse ?
Il est quand même très improbable, cet homme ! Moitié noir, moitié blanc,
un peu immigré, avec un premier prénom juif, un second arabe, un nom de
famille bien africain, et une allure de mannequin de vitrine… Et élu Président
US. Ne serait-ce pas une intrusion de l'imaginaire dans la réalité, comme
la crise financière est née d'une virtualisation de l'argent, agissant en
boomerang sur le réel.

On a vu ces dernières années des films et séries télé US avec des présidents
noirs, dans des thrillers plus ou moins SF et pas spécialement gais
("24 heures chrono", si j'ai bien compris – pas vu)… La fiction a-t-elle créé de
la réalité ?… (On pourrait en dire autant pour l'élection de Schwartzenegger
en Californie, d'ailleurs…)

Tiens, ça me donne envie de relire "Terre, planète impériale", d'Arthur C.
Clarke, dont le héros est noir, si je me rappelle bien… et qui contient cette
considération politique que j'adore : "Depuis le dernier siècle, presque
toutes les nominations aux principaux postes politiques sur la Terre s'étaient
décidées par choix au hasard d'un ordinateur parmi l'ensemble des personnes
ayant les qualifications requises. Il avait fallu plusieurs milliers d'années à
l'espèce humaine pour se rendre compte qu'il existait des postes qui ne
devaient jamais être donnés aux gens qui les briguaient, spécialement s'ils
y montraient trop d'enthousiasme. Ainsi qu'un fin commentateur politique
l'avait exprimé, "Nous voulons un président qu'il faudra porter à la
Maison-Blanche, hurlant et se débattant, mais qui ensuite fera le meilleur
travail qu'il pourra, si bien qu'il obtiendra une remise de son temps de
présidence pour bonne conduite. " (Arthur C. Clarke "Terre, planète impériale".
J'ai Lu)


BARACK OBAMA = JÉSUS-CRIST ?

Barack Obama va-t-il fermer les Bourses ?

Barack Obama va-t-il interdire les automobiles ?

Barack Obama va-t-il tuer tous les dealers ?

Barack Obama va-t-il instituer un contrôle drastique des naissances ?

Barack Obama va-t-il interdire les OGM ?

Barack Obama va-t-il fermer MacDo et Coca ?

Barack Obama va-t-il fermer les compagnies aériennes ?

Interdire tous les pesticides ? Faire enfermer tous les curés ? Avorter Sarah
Palin à mains nues ? Marcher sur les eaux ? Guérir les écrouelles des traders ?
Faire vendre du riz Uncle Ben's et du Banania ? Se faire assassiner et
ressusciter pour le week-end ?

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VIRGULES

Un prof d'anglais écrit cette phrase au tableau =

"Woman without her man is nothing", et demande à ses élèves de mettre
la ponctuation.

Les garçons écrivent :

"Woman, without her man, is nothing."

Les filles :

"Woman ! without her, man is nothing."

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RUMBA (film franco-belge hilarant — with une prof d'anglais included)

J'y suis allé à la dernière séance de son passage près de chez moi.
Dommage. Si ça passe encore quelque part, courez-y !
http://www.rumba-film.mk2.com/

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BREVE DE COMPTOIR

— Vous admirez Céline parce que c'était un bon écrivain ?
Ben heureusement qu'Hitler était pas un grand peintre, hein ? © Gourio)

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PARADIS TROPIFISCAL

Le cyclone Paloma est passé sur les îles Caïman sans faire de victimes.
(Sans commentaire)

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MARIZA (une merveille à voir et à entendre)
http://www.youtube.com/watch?v=LTvjdkvDZHs

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DIABLOGUE

« Les aiguilles de cette horloge n'indiquent sur son cadran aucunement
l'heure qu'il est. Cette horloge indique son prix actuel. C'est une invention
américaine. Vous voyez, en ce moment, son cours à Wall Street est de
douze dollars vingt-cinq et des poussières, parce que ce matin je n'ai
pas eu le temps de l'épousseter, mais on peut dire que c'est son prix
moyen. Si vous voulez l'acheter, vous avez intérêt à l'acheter le matin de
bonne heure. Malheureusement j'ouvre à neuf heures, ce qui vous la met
à quarante-cinq francs, ce qui représente, vous l'avouerez, une bonne
affaire. Ce soir à minuit, quelqu'un qui se présenterait dans ma boutique
l'obtiendrait, s'il est vraiment pressé, pour vingt-quatre dollars ;s'il est
moins pressé, vers zéro heure, il l'aurait pratiquement gratis, plus les
taxes. Mais ce soir à minuit, quelqu'un qui se présenterait devant ma
boutique, en réalité, il faudrait qu'il revienne le lendemain, car je ferme
à dix heures. » Etc.
(Roland Dubillard. Les nouveaux diablogues. 1988. Folio 2008)


Outre les rapports évidents avec la situation déboursière, ça me fait aussi
irrésistiblement penser à une conversation avec la SNCF pour louer une
place dans un train…

LO n°251 - SNCF - Projet de couverture inédit
(Projet de couverture inédit)

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Le feuilleton financier reprend dans la prochaine LO.