DÉLITS
D'OPINION
LETTRE OUVERTE
À CEUX QUI LA LIRONT
Chers
récipients
indisclosés (traduction approximative de
"undisclosed recipients")
Quand
j'ai créé mon site, j'ai posé la rubrique "Le Machin du jour" avec un
peu l'idée du blog :
mettre chaque jour "le truc qui me passe par la tête". Mais évidemment,
ce genre d'ambition n'a qu'un temps, trop lourd à gérer… et puis mon
site est quand même avant tout professionnel (quoique avec des
dérogations et
dérapages — mais contrôlés.)
Pourtant
je restais frustré de cette envie d'une expression directe, rapide, à
diffusion immédiate, sur des sujets
d'actualité. Quand je pleure devant les infos ("les restes du monde",
comme on dit au Groland), quand je reçois une info protestataire ou une
pétition "à transmettre à tous vos correspondants", et quelques autres
occasions non
répertoriées, comme des simples envies de déconnage en réaction à un
fait d'actualité, ou quand un travail de réflexion a mûri et demande à
sortir.
Je pourrais faire
un blog, donc, mais en en visitant quelques uns, j'ai
eu souvent l'impression de trucs vides, purement nombrilistes et que
les visiteurs de ces blogs étaient essentiellement eux-mêmes des
blogueurs et donc que ça tournait un peu en rond…Je ne tiens pas du
tout à me retrouver avec une sorte de "forum-café du commerce" sur les
bras.
Faire une lettre
ouverte adressée à tout mon carnet d'adresse, comme je le fais de temps
en temps à l'occasion d'une annonce d'importance internationale, comme
l'actualisation de mon site
ou mon dernier bouquin sorti? Le problème, c'est que j'ai 400 adresses
ou plus, souvent strictement professionnelles, souvent spamées dans
d'autres courriers, ou récupérées de gens qui ont juste
laissé un mot sur mon site en passant. Je ne tiens pas à importuner
tout ce monde-là chaque fois que j'ai un état de
travers ou un pet d'âme. Sans compter que ça prend du temps et que ça
suscite pas mal de courrier automatique en retour, du type "n'habite
pas à l'adresse" ou "mailbox quota exceeded".
Donc,
je me suis
contenté tout d'abord de sélectionner
dans mon carnet d'adresses e-mail une petite liste de correspondants a
priori "importunables" avec ce genre de choses…
Et
puis, dans un second temps,
je me suis dit que tout ça
pourrait être archivé sur mon site au fur et
à
mesure, mis à disposition de qui veut.
C'est
parti, donc.
Pour
les nouveaux venus,
j'ajoute qu'une mailing-list spéciale
vous permet de vous inscrire (et de vous désinscrire)
librement
et de recevoir ainsi ces LETTRES OUVERTES chez vous par e-mail, chaque
fois que ça me pète et jusqu'à ce que
vous en ayez
marre.
Signez
là!
J'ajoute
encore que vous
êtes libres de rediffuser de votre
côté mes envois – c'est même
fait pour
ça! (Certains sont d'ailleurs déjà des
rediffusions, ce qui fait que certains d'entre vous verront revenir
vers eux des trucs qu'ils avaient eux-même
diffusés… mais c'est le principe du
réseau, et la
commande "destroy" n'est jamais bien loin sous la souris.)
Peut-être
que ça
aussi, ça n'aura qu'un temps, mais
en attendant, je m'amuse bien.
Les archives des Lettres Ouvertes sont accessibles par les
liens suivants :
n°001
à 010,
n°011
à 020,
n°021
à 030,
n°031
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n°051
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n°061
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n°071
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n°091 à 100,
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n°191
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n°201
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n°211
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n°221
à 230,
n°231
à 240,
n°241
à 250.
LO N° 255 (17/11/08)

PAUVRETÉ OU MISÈRE ?
La pauvreté, définie a priori comme un manque d'ordre économique, est
relative : elle se détermine par rapport à une sorte de classement social
officiel en - riches, - moyens et - pauvres. Il y a par exemple des normes
de la Banque Mondiale et des normes nationales, qui cherchent à établir
un critère universel. Elles sont toujours calculées en argent, en revenu
journalier ou mensuel, et fondées sur on ne sait trop quelle statistique.
Des chiffres officiels… la moyenne entre tous les revenus… Calcul grossier,
aberrant même, comme tous les calculs fondés sur une moyenne…
Différente est la perception de ce manque par le pauvre lui-même, ou
par la société qui l'entoure. Intuitif, relatif, variant selon l'état des lieux,
l'histoire et la mentalité personnelle de chacun, le consensus collectif local.
Peut-être pourrait-on partir de la pauvreté "normale" : le mode de vie ou
mode d'être qui a été celui de la majorité des humains tout au long de
l'histoire. La "condition normale", ou basique, de l'homme. Un mode de
vie fondé sur la simplicité, la frugalité, mais aussi la convivialité, le
partage, le soutien mutuel collectif (famille, tribu). Chacun, seul ou
surtout en groupe, vivant d'un minimum vital : cultures, chasse, pêche,
cueillette, élevage… Les bushmen du Kalahari, les Zo'és d'Amazonie, les
Himbas, vont nus, mais mangent tous les jours en travaillant quelques
heures et gardent beaucoup de temps libre pour s'orner le corps ou
papoter. Tant qu'ils n'ont pas de points de comparaison, ils ne sont pas
"pauvres". Ils sont… quoi ? Faut voir… Aucune raison de les dire "riches"
non plus. Les deux notions n'ont pas lieu d'être. Pauvreté normale.
Ni volontaire ni involontaire, c'est juste comme ça.
On peut aussi citer la pauvreté volontaire, celle des saints ermites,
ou des communautés monacales, qui se définirait comme un ascétisme,
une libération de la dépendance aux choses, au superflu, aux richesses
— ce pour préserver son âme, sa pureté spirituelle. Ou simplement une
simplicité volontaire — qui n'est pas sans jouissance, au contraire : la
pauvreté apparaît alors comme une richesse existentielle, une valeur.
(Réelle ou illusoire, je n'en jugerai pas.) En gros, c'est ce que proposent
les "décroissants".
Dans tous les cas, il s'agit d'autre chose que la misère – qui se définirait
comme la grande précarité, l'indigence profonde, et matérielle et
existentielle. Dans la pauvreté, la potentia (Spinoza), c'est-à-dire "les
moyens propres de quelqu'un", sa force vitale, son potentiel de vie,
d'action… n'est pas atteinte. Tant qu'elle est vivante, on n'est pas tombé
dans la misère.
Tombé. Si la pauvreté est un état normal, naturel, la misère est une chute.
La misère suppose que la potentia est détruite ou en danger. Par dégradation
physique ou mentale, ou par la précarité sociale, l'abandon ou le rejet de
la communauté.
Et la misère rend con — tout comme la richesse !
MISERE CAPITALE
Fut un temps où la misère était un accident. Avec le capitalisme et
la société industrielle, au 19ème siècle, elle devient plus courante.
L'humain se trouve redéfini. Le pauvre était un être libre, contrairement
au serf ou à l'esclave. Le capitalisme le réduit à une force de travail sur
le marché. Quand cette force de travail se déprécie, perd de sa valeur
marchande (par exemple parce que dans d'autres pays elle est beaucoup
moins chère), la misère apparaît en masse.
Le "pauvre convivial" devient le prolétaire, un individu réduit au prix de
sa force de travail sur le marché, déraciné, aliéné, mis en concurrence
avec ses proches eux-mêmes, ayant "perdu ses moyens", ceux que lui
donnaient son histoire personnelle et sociale.
Mais, au long du 20ème siècle, il se produit cependant une amélioration
graduelle des conditions de vie, en tout cas dans les pays occidentaux,
et on a l'impression que le prolétaire a disparu. Il a peut-être seulement
changé de place ou d'origine — délocalisé : notre prolétariat (et sa misère)
est en Chine (et autres pays-ateliers) ou, ici, formé d'immigrés, avec ou
sans papiers. Par contre, on voit la naissance d'un "nouveau prolétariat" :
sorti de la misère, entré dans la pauvreté/richesse moyenne, le nouveau
prolétaire aspire à PLUS. Les capitalistes, grâce à son travail, deviennent
plus riches que lui ; ils peuvent accumuler, alors que lui-même est limité
par sa force de travail, ses heures. Mais ces élus, les privilégiés, les
riches, il les a sous les yeux, ainsi que des vitrines pleines de gâteaux.
Il entre dans la jalousie, l'envie, l'identification, le désir mimétique — un
des grands moteurs des actions humaines. Il se crée / on lui crée de nouveaux
"besoins" (consommation), dont il devient de plus en plus dépendant.
Consensus et propagande (publicité) le confortent dans ses envies et désirs :
comme "tout le monde" et lui-même l'ex-pauvre, le presque riche, aspirent
à PLUS, il lui est de plus en plus difficile d'abandonner cette logique de la
croissance. Il devient l'agent ou le complice de sa propre exploitation :
aliénation, servitude volontaire — ou plus justement domestication : un
esclave peut au moins se révolter, un domestiqué, non, conditionné et
autoconditionné qu'il est. Et le mythe de la croissance perpétuelle, loin
de rester seulement le fantasme des seuls riches et nouveaux riches,
devient la religion de tout le monde, y compris les plus pauvres. Le mythe
en sera d'autant plus difficile à déraciner.
LE SYNDROME DE LA LOTERIE
Une minorité de gagnants du gros lot sert d'exemple, de modèle appétissant
pour une majorité de perdants. Pas de gros lot gagnant sans les milliers de
mises, donc finalement des milliers de perdants. De nouveau le goût du jeu,
et la superstition, la croyance en "la chance", l'espoir — veilles lunes toujours
brillantes et toujours exploitables. Une sorte d'hystérie. Et ce aussi bien dans
la vraie loterie (nationale, par ex) que dans le capitalisme en général ou le
financiarisme. De même que ce sont les mises perdantes qui font le gros
lot gagnant, c'est le travail des travailleurs qui fait la richesse du riche.
L'immense majorité paye pour la richesse d'une minuscule minorité. En ce
sens, le riche, qu'il soit patron ou trader ou actionnaire, qui gagne mille
fois plus que le pauvre, c'est comme s'il possédait mille esclaves.
Les nouveaux prolétaires sont incapables de se résigner à redevenir des
prolétaires basiques ou des "pauvres conviviaux", ils ne constituent pas une
classe sociale, juste un tas de gens malheureux, frustrés, rongés d'envie.
… Tout ce passage sur pauvreté et misère m'a été inspiré par Majid Rahnema,
auteur de "Quand la misère chasse la pauvreté" (Babel 2005), interview dans
Réel N° 91, avr. 2006. Le quel conclut sur l'idée que la véritable richesse est
indissociable de celle des autres, sur la fraternité qui nous compose, par
opposition à la concurrence et autres dérélictions qui nous décomposent.
DE LA VERTU DES RICHES (pourtant)
Dans le passé, sous l'ancien régime, les aristocrates exploitaient le petit
peuple (surtout paysan), mais faisaient travailler des milliers d'artisans et
d'artistes, pour leurs châteaux à construire et à décorer, pierre taillée,
sculpture, peinture, leurs meubles marquetés, leurs robes et pourpoints
brodés de fils d'or, etc. Que de belles choses ont pu se créer grâce à la
richesse des riches ! (Plus tard, après la révolution, on a inventé la
cuvette en plastique verdâtre tirée à des millions d'exemplaires…)
Aujourd'hui, à New York, la sphère financière emploie directement ou
indirectement 320 000 personnes. Cela représente 5% des emplois de
la ville, mais 25% de la masse salariale, 10% des taxes et impôts, et
finalement 6% de l'économie des USA !
La crise va coûter des milliers d'emplois directement dans le secteur financier,
mais pire : « Il faut savoir que pour un emploi perdu dans la finance, trois
autres disparaissent dans des secteurs qui en dépendent. » (Akram Belkaïd.
Le Monde Diplo 656. Nov. 08 — de même pour les chiffres cités ci-dessus.)
Et oui : commerces de luxe, mode, parfums, grands restaurants, galeries d'art,
antiquaires, immobilier haut de gamme, etc. Et, en tâche d'huile, tous ceux
qui dépendent de ceux-ci : les brodeuses, les tueurs de crocodile à sac,
les nez de parfumeurs, les cuisiniers, les oenologues, les artistes, les
artisans de l'habitat, les balayeurs, les femmes de ménage, les ramasseurs
de mégots de cigare, etc, etc…
Autrement dit, il y a interdépendance, au moins à un niveau "anecdotique".
Mais cette anecdote, c'est quand même la vie de tous les jours de milliers
de gens. Et cette interdépendance s'exprime en phénomènes de tâche d'huile,
effets en cascade, effet dominos, effet boule de neige, avalanche, retombées,
dégâts collatéraux — les métaphores ne manquent pas.
BOUCLE DE RÉTROACTION POSITIVE (one more time)
La crise fonctionne en boucle, se nourrit d'elle-même : moins de
consommation = moins d'investissements = moins de production = moins de
travail (plus de chômage) = plus de pauvreté = moins de consommation… etc.
Autodestruction : on est en plein dans les effets pervers du libéralisme qui se
retourne en son contraire, s'autodigère, s'autodévore. Se révèle suicidaire,
finalement. La crise n'est pas conjoncturelle mais systémique. Tout le système
est touché.
Les tours du WTC n'en finissent pas de chuter.
Déclin ou chance de salut ?« Seule une crise réelle ou perçue comme telle peut
engendrer un réel changement. » (Milton Friedman, économiste ultralibéral des
années 50 cité par Naomi Klein.
RÉCESSION
Le mot, encore tabou il y a 15 jours, sort de partout avec sa vilaine gueule
anti-libérale. Il y a quelques semaines, on nous promettait aussi une reprise
au printemps… sans que qui que ce soit explique d'où sortait (sortirait) cette
reprise. On n'en parle plus. Petit à petit, le réel revient. Le compte à rebours
est en marche. Décroissance en catastrophe, qui n'est pas celle que "les
décroissants" (ou "objecteurs de croissance") cherchent.
Jean Baudrillard : « Contre la nouvelle donne mondiale d’échange généralisé,
peut-être faudrait-il en revenir à un principe de réalité. J’en arrive ainsi,
paradoxalement, à souhaiter la réhabilitation du capital contre quelque chose
de pire que le capital. Toute la pensée critique s’est exercée contre le capital,
contre l’idéologie de la marchandise. Aujourd’hui, cette pensée ne peut plus
rien faire contre le nouvel ordre mondial. L’ordre capitaliste constituait
peut-être un ultime rempart contre cette ultradéréalisation qui nous attend
partout…» (Interview dans Télérama 2923 (01/06)
(à suivre)
LO N° 254 (16/11/08)
DÉMATÉRIALISATION

L'ARGENT-DETTE
/ 5
SEUIL
J'ai parlé de seuil. Dans bien des domaines, écologie,
économie,
connections Internet, circulation, connections neuronales dans
un
cerveau, démographie, il vient un moment où le seul fait du
nombre
change tout. La quantité influe sur la qualité et même, par
un
changement de niveau, change la qualité. (L'opposition quasi
morale
que nous faisons habituellement entre ces deux notions n'est peut-
être qu'une bien-pensance romantique parmi d'autres.) Quand
la
quantité de quelque chose augmente, particulièrement dans le
domaine
humain, il semble que le passage de certains seuils entraîne
des
changements qualitatifs. Par exemple, dans un cerveau, si on prend
un
million de neurones et qu'on les connecte, on a mettons 1 M
multiplié
par 1 M = 1000 milliards de connections. Maintenant si on part de
1
millions de neurones + 1 (1 000 001) multiplié par 1 millions
de
neurones + 1, on n'obtient pas 2 connections de plus, mais 2 millions.
Et c'est peut-être comme ça que, au cours de l'évolution, on
passe,
d'un coup, pour un neurone de plus (seuil) du singe à l'homme —
qui
n'est pas un sur-singe, mais autre chose. (Faites pas gaffe
aux
chiffres que j'avance, je ne suis pas documenté sur la question
du
nombre de neurones dans l'arrière-boutique et je ne suis pas
matheux,
c'est juste un exemple bidon pour la démo.)
De planète des singes, le monde devient planète des signes.
Sur un plan trivial, quand tout le monde crève de faim, deux
quintaux
de blé de plus (quantité), c'est du mieux-être (qualité), mais
quand
l'épuisement du milieu commence à poser problème, le plus
cesse
d'être le mieux…
On pourrait même sans doute dire que la vie intérieure d'un
individu
passe par des seuils, non seulement à cause d'événements, mais
par
accumulation. Accumulation de savoir, d'expérience(s), atteignant
une
masse critique et un basculement qu'on appelle révélation ou prise
de
conscience.
Tout ça pour dire qu'un dollar de plus ou de moins, une
transaction
de plus ou de moins, peut faire franchir un palier, un seuil
qui
change le monde qualitativement, fait passer du simple au complexe
ou
du complexe à l'hypercomplexe, d'un système à (la nécessité d')
un
méta-système Un changement de niveau de pensée et de conception
du
monde ; paradigme, ou weltanschaung,
comme disent les
philosophes ;
logiciel, comme disent les politico-médiatiques.
Du troc à la monnaie-or, ainsi, il y a un seuil symbolique
franchi,
de l'or au billet de banque aussi, du billet au chèque, du chèque
à
la CB, encore un passage… une passe.
Tout cela allant du plus
concret
au plus abstrait, du réel au virtuel, comme bien des choses
dans
notre société qu'on dit matérialiste alors qu'elle travaille
en
profondeur à se dématérialiser… à sublimer
(dans tous les sens
du terme, à commencer par le sens chimique.)
DÉMATÉRIALISATION
La diffusion de musique qui est passée de la fanfare sous un
kiosque
ou de l'orchestre live dans une salle de concert au
téléchargement
sur Internet, en passant par le 78 T, puis le microsillon, puis
le
CD… peut servir d'exemple assez typique de cette
dématérialisation.
Un autre exemple de déréalisation : les marques. On ne boit pas
une
boisson gazeuse sucrée parfumée à on ne sait trop quoi, mais
"cacacola", on ne mange pas une tranche de pain-éponge avec du
hachis
dedans… mais un "macdaube", on ne porte pas des chaussures de
sport
mais des "reeblok" ou des "adidasse".) Nous consommons de signes.
Déjà dans les années 60, Alan Watts, philosophe tendance hippie bon-
vivant, gentiment provocateur, nous disait, dans "Matière à réflexion",
que, contrairement aux idées reçues, les
Américains n'étaient pas
matérialistes mais abstractionnistes.
(Il
allait jusqu'à dire spiritualistes
!)
Dans l'article "Meurtre dans
la cuisine", sa réflexion part de la différence
entre le
cuisinier (matérialiste) et le diététicien (abstractionniste) et
passe par l'élevage industriel (pseudo-poulets
et simili-œufs = non-goût),
par le style des cuisines : «
blanche, froide, moche,… reluisante
et
d'une propreté
agressive… ressemblant à des cabinets : de
simples
lieux d'aisance… la
nourriture y est dûment rendue mastiquable
et
assimilable — parce que
"c'est bon pour la santé". » Tout serait
à
citer dans ce passage assez hilarant… Je ne résiste pas à celui
sur
le pain : « … composé
d'une substance sans substance, veule
et
spongieuse, bourrée de
produits chimiques antiputrides et
soi-disant
nutritifs. Ce n'est pas
tellement qu'il soit blanc, il est
l'ultime
perfection dans
l'absence de couleur, et le génie humain a tout
mis
en œuvre pour le doter
du goût du Néant. C'est un ramassis de
bulles
d'air, chacune
enveloppée d'une pellicule de plastique synthétisé
à
partir de blé ou de
seigle… Si vous portez cette pellicule de
plastique au contact
d'un liquide, que ce soit sauce ou salive,
elle
se dissout immédiatement
en une pâte gluante sans consistance,
qui
ressemble tout à fait à
cette bouillie blanche – on dirait de la
bave
de limace – dont on
nourrit les bébés et que la plupart, cela
se
comprend bien,
s'empressent de recracher aussitôt. »
Et ça continue sur la manière dont le blé est semé, récolté
et
traité, d'un bout à l'autre de la chaîne, tout cela pour aboutir à
un
"produit" qui n'a plus rien de pain mais représente un
certain
pourcentage de protides, eau, lipides, hydrates de carbone,
dûment
agréé par la Food and Drugs Administration.… Une abstraction de
pain,
un signe de pain… et non "du pain", au sens matériel du terme.
Au restaurant, « l'abstractionniste
préférerait, si cela
était
possible, manger la
carte plutôt que le repas… »
On pourrait aussi bien parler de la batterie de cuisine, passant
de
la terre cuite à l'odieux aluminium, des immondes cuvettes en
plastique (« Au
toucher, on dirait une espèce de cuir épais, froid
et
graisseux, et pourtant
il ne vous reste pas de graisse sur les
mains.
Vous avez plutôt
l'impression que les pores de votre peau
sont
pénétrés de particules
moléculaires… Le plastique… une
spiritualisation
nihiliste de la matière : il peut imiter
toutes les
formes et être
transformé en n'importe quoi, sans pour autant
être
quoi que ce soit.
»)… l'architecture et son évolution, allant de
la
pierre (lourde) ou du bois (vivant) au béton-acier-verre,
matériaux
morts, informes (pâtes à mouler), allégés, et très gourmands
en
énergie, menant à la construction de tours détachées de la
terre,
transparentes ou réfléchissant le ciel… et très gourmandes en
énergie. (On sait comment ça finit…) Il y a de belles pages
dans
Mircea Eliade, aussi, dans "Forgerons et alchimistes", où il parle
du
« programme pathétique
des sociétés industrielles qui visent à
la
"transmutation" totale
de la nature, à sa transformation en "énergie". »
Tout cela m'emmène dans des considérations très générales et
plus
spécifiquement écologiques — mais tout est lié, autour de
l'idée
d'une humanité détachée de la nature, de la matière, du
corps,
déréalisée — abstractisée, oui. Confondre la carte et le territoire
—
ou plutôt préférer la carte au territoire, l'idée à la réalité,
le
signe à la chose, ou, en termes moraux, le mensonge à la vérité.
Pour en revenir aux questions financières, Alan Watts nous dit :
« Autre manière
d'avaler la carte : préférer l'argent à la richesse.
»
Il y aurait donc confusion entre l'argent (carte) et la
richesse
(territoire) ?
L'ARGENT OU LA RICHESSE ?
Je me permets de paraphraser son chapitre "La richesse ou
l'argent"
en appliquant au monde entier ce que lui disait à propos de Etats-
Unis d'Amérique.
« La civilisation — la
somme des hauts faits de l'art, de la
science,
de la technique et de
l'industrie — résulte de notre invention
de
symboles et de l'usage
auquel nous les soumettons : mots,
lettres,
nombres, formules et
concepts, ainsi que les systèmes
conventionnels
sociaux de portée
universelle : pendules et règles, balances
et
horaires, cahiers de
charges et lois. Ces divers moyens nous
permettent de mesurer,
de prévoir et de contrôler le comportement
des
mondes humain et naturel
avec une efficacité apparemment si
complète
qu'elle nous trompe.
Nous finissons par confondre beaucoup
trop
facilement le monde tel
que nos symboles le représentent et le
monde
tel qu'il est. Il est
grand temps de ne plus confondre la carte et
le
territoire, le symbole
et la réalité.
En ce sens, est à
dénoncer la confusion fondamentale qui est
faite
entre l'argent et la
richesse. Avant la grande crise des années
30,
l'économie de
consommation était florissante et chacun vivait
à
l'aise. Du jour au
lendemain, ce fut le chômage, la misère,
des
queues pour la soupe
populaire. La raison ? Les ressources
physiques
du pays — les cerveaux,
les muscles, les matières premières —
restaient intactes, mais
il s'était produit une brusque
raréfaction
de l'argent liquide, un
effondrement des cours. Les experts
des
problèmes bancaires et
financiers, à qui l'arbre cache la forêt,
ont
à leur disposition
toutes sortes d'arguments subtils pour
expliquer
en détail ce type de
désastre. Plus simplement, ce fut comme si
vous
étiez venu travailler à
la construction d'une maison et que, le
matin
de la crise, le chef de
chantier vous avait déclaré :
« Désolé, mon gars, on
ne peut pas travailler aujourd'hui.
Nous
manquons de centimètres.
— Qu'est-ce que vous
voulez dire par "nous manquons de
centimètres" ?
On a du bois, on a du métal, on a même des
mètres
à ruban.
— D'accord, mais vous ne
comprenez rien au problème. Nous
avons
consommé trop de
centimètres, et il ne nous en reste plus
pour
continuer… »
La réalité de l'argent
n'est pas de même nature que le bois
de
charpente, le fer ou la
force hydro-électrique, elle est de
même
nature que celle des
centimètres, des grammes, des heures ou
des
degrés de longitude.
L'argent ne vient et n'est jamais venu de
nulle
part. Nous avons inventé
l'argent, au même titre que nous
avons
inventé l'échelle
thermométrique ou le système de mesure du
poids.
L'argent est un moyen de
jauger la richesse ou d'échanger des
biens,
mais ce n'est pas, en
soi, la richesse. De quelle utilité peut
être
un coffre rempli de
pièces d'or, un portefeuille gonflé de billets
de
banque, à un naufragé
abandonné seul sur un radeau ? Ce qu'il
lui
faut, c'est un bien réel
: une canne à pêche, une boussole,
etc.
» (Allan Watts. "Matière
à réflexion". 1968 – 69 – 70.
(Denoël
Médiations 1972)
Déterminer ce qu'est la vraie richesse serait donc un enjeu essentiel…
A chacun de se poser la question, pour soi et aussi plus
globalement,
pour la survie de tous les habitants de la planète. Et
question
corollaire : la pauvreté, c'est quoi ? Qu'est-ce que c'est,
être
pauvre ? Et être un pauvre ?
« Pendant que certains
se font des couilles en or, d'autres se font
des nouilles, encore. »
(Rufus Agnostyle Junior. "Réveil au pays des
malices". Edith Heur
éditeur, 1909.)
(à suivre)
LO N° 253 (12/11/08)
CYBER@CTION

L'ARGENT-DETTE
/ 5
PETITION
Avec un peu de retard, je retransmets cette cyber@ction, totalement dans
le droit fil de mes lettres actuelles. Une pétition de plus, me
direz-vous…
Mais le texte de présentation que je reprends ci-dessous résume et
explique
tellement bien les points principaux du problème que je n'y résiste pas
:
l'argent n'est que de la dette… à commencer par "l'argent des
Etats"
(c'est-à-dire le nôtre) !
« En cette période de crise financière et économique, le soutien des
États
aux banques risque d'alourdir encore la dette publique dont les seuls
intérêts annuels engloutissent déjà la quasi totalité de nos impôts sur
le revenu.
Peut-être vous interrogez-vous, êtes-vous choqués, dépassés ?
Comprenez-vous que l'Europe s'apprête à renflouer les banques avec des
milliards d'euros alors que des postes sont supprimés dans la fonction
publique, que vos retraites diminuent, que l'on vous oblige à travailler
plus longtemps, que l'on ferme des petits hôpitaux, maternités, des
tribunaux pour cause de déficit budgétaire ? Comment se fait-il que
l'Europe et les États-Unis soient capables d'imaginer un plan de
sauvetage
de plusieurs milliers de milliards pour sauver le système financier, au
prix
d'une dette encore alourdie, alors qu'ils restent impuissants à trouver
les
"petits" 100 milliards qui résoudraient le problème de la faim, de la
santé
et de l'éducation dans le monde entier ?
Pour beaucoup d'entre nous, c'est parfaitement incompréhensible !
Mais c'est malheureusement l'ignorance dans laquelle les peuples
sont tenus en matière monétaire qui permet de telles aberrations.
Bien sûr on peut se dire que tout cela nous dépasse, que l'on n'y peut
rien à notre niveau... Détrompez-vous ! Nous pouvons non seulement
résoudre la question de la dette publique dont le montant risque de
croître fortement en 2009, mais en plus nous donner les moyens de
financer l'immense chantier à mettre en œuvre pour permettre à tous
une réelle amélioration de la qualité de la vie, sans oublier personne.
Pure utopie pensez-vous? Certainement pas ! Savez-vous que :
- Depuis 1971, plus aucune monnaie n'est liée à un étalon réel (or),
ce qui la rend depuis totalement virtuelle et donc potentiellement infinie.
Seules les règles définies par les hommes eux-mêmes en limitent
l'émission.
- En 1973, la France s'est légalement obligée d'emprunter sur
les marchés
financiers cette monnaie dont elle avait auparavant le
pouvoir d'émission !
- Contrairement à ce que croit la majorité d'entre nous, ce ne sont
plus les
États qui émettent la monnaie, mais le système bancaire privé. La Banque
Centrale Européenne a seulement le monopole de l'émission des pièces et
billets (soit 15% de la masse monétaire) ; les banques commerciales
créent
la différence, soit 85%.
Comment ? Lorsqu'elles
acceptent une demande de
crédit. Elles ont donc en main le destin des peuples,
puisqu'elles seules
décident d'accepter ou de refuser le financement des projets dont les
citoyens demandent le financement.
- Suite au Traité de Maastricht (article 104 qui interdit à la BCE et
aux banques centrales nationales d'accorder un quelconque crédit aux
institutions ou organes publics de la Communauté), toute l'Europe est
dans la même situation. Cela conduit les États à s'endetter pour
obtenir,
au prix fort, auprès de la finance privée, la monnaie "virtuelle" qu'ils
pourraient émettre eux-mêmes par l'intermédiaire de leur Banque
Centrale.
C'est ainsi que dans notre pays, depuis 1973, nous avons déjà payé, au
seul
titre de l'intérêt, plus de 1300 milliards d'euros, soit une ponction
actuelle
sur nos impôts et sur le fruit de notre travail de près de 120 millions
d'euros
par jour, et nous devons toujours 1250 milliards d'euros en principal.
Si nous
n'avions pas eu à payer d'intérêts, nous n'aurions pas de dette
publique !
Les "élites" européennes ont volontairement abandonné notre droit de
création monétaire, au profit exclusif d'une finance privée dont les
excès
et l'irresponsabilité sont aujourd'hui étalés au grand jour ! Cette
politique
du "tout marché", appliquée à la fonction monétaire, est la cause
première
de la dette publique, avec son cortège de restrictions budgétaires,
resserrement des aides sociales, salaires et conditions de travail qui
se
dégradent, et recul du service public...
Alors disons « Ça suffit ! ». Ensemble réclamons qu'au minimum la Banque
Centrale Européenne (ou à la Banque de France si nécessaire) puisse
disposer
du droit d'émission monétaire et de crédit au bénéfice des
collectivités - Etat,
Régions, Départements et Communes - pour financer les investissements
nécessaires.
Aidez-nous dans notre action en participant à cette cyber @ction
Merci aussi de diffuser largement cet appel. »
L'équipe "public-debt.org »
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LO N° 252 (10/11/08)
LE CHAOS ET LA LOI
L'ARGENT-DETTE / 4
CHAOS
Comment en est-on arrivé là ? Comment ça a commencé, s'est mis en place
lentement, s'est complexifié par ajouts successifs et accumulation,
dérives,
effets pervers (à la base, l'actionnariat, c'était une bonne idée,
non…?),
quand et où un seuil a-t-il été franchi, qui a enclenché un mouvement
exponentiel, qui nous a fait passer de la complexité à
l'hyper-complexité
non-maîtrisable.
"L'effet papillon" cher à la théorie du chaos ?
Je préférerais la métaphore plus évidente (car expérimentable chez soi
par
chacun) des ronds dans l'eau. Supposez un bassin et au milieu une source
de vibration prolongée produisant des ronds dans l'eau en permanence.
Les ondes d'abord bien rangées, concentriques, harmonieuses (ordre) et
bien
perceptibles, viennent buter contre les bords du bassin, s'y
réfléchissent,
rebondissent et, du coup, se mettent à se croiser avec les ondes encore
bien rondes qui continuent à venir derrière elles. Pour peu que la
production
d'ondes continue, pour peu que le bassin ait des angles, les rebonds
d'ondes
vont vite se croiser dans tous les sens, se mêler, s'entremêler et,
passé un
certain seuil d'entrecroisements superposés — saturation — ne plus
montrer
qu'une surface désordonnée, autant cahotante que chaotique. On pourrait
évoquer un phénomène d'écho dans une caverne, aussi bien : le son
original
qui se perd dans une confusion d'échos multiples et échos d'échos.
« L'interdépendance
entre les marchés, loin de constituer un adjuvant
efficace de la main invisible contribue au contraire à amplifier les
déséquilibres, en les répercutant à tout va le long d'improbables
chaînes
causales, rapidement non maîtrisables. »
(Laurent Cordonnier, Le Monde Diplo 654. Sept 08)
Il y a eu bel et bien création de confusion, de chaos.
"Quand l'Énergie, la
Forme et la Matière sont présentes, mais pas encore
séparées, on appelle cela le Chaos… Si l'on regarde, il n'y a rien à
voir ;
si l'on écoute, il n'y a rien à entendre ; si on le suit, on ne trouve
rien."
(Commentaire du Yi-King.)
Dans cet état, il deviendra impossible de distinguer l'origine, de
délimiter
l'influence de tel ou tel élément, de lire ou comprendre quoi que ce
soit.
Passé un certain seuil, on ne maîtrise plus rien.
Soyons un peu modestes (ceci s'adresse tout particulièrement aux
écono-mystes, sortes de gourous médiatiques qui sont censés avoir tout
compris et savoir tout expliquer) : les capacités de notre pensée, même
avec des superzordinators, sont limitées. Notre cerveau est incapable
d'analyser, de modéliser le système financier international, d'y
découvrir
ou d'y insuffler un ordre (une loi – voir plus loin)… En fait, on y a
renoncé
depuis longtemps, on l'a abandonné à la main invisible et aveugle du
marché – boîte noire. On voit des entrées et des sorties, oui, et
encore…
mais ce qui se passe à l'intérieur de la boîte est aussi peu
cartographié
et conceptualisé que ce qui se passe à l'intérieur d'un cerveau, fût-il
celui
d'un tradeur passé directement de sa console nintendo à son écran
boursier.
« Il est impossible de
prévoir le comportement des systèmes complexes et
ouverts (la bourse, le net, le cerveau humain). Certaines substances
comme
le LSD (mais aussi la méditation et d'autres pratiques dites mystiques)
transforment la conscience en système ouvert. » (Je ne
sais plus où j'ai
pêché ça.) Autrement dit, le système financier serait
comparable à un
cerveau shooté au LSD.
LOI
On oppose traditionnellement le chaos à la LOI. En l'occurrence,
l'absence
de loi, au sein du marché, est typique : jeu sans règles, pas
d'interdits, pas
de discipline, pas d'autorité supérieure… un seul mot d'ordre "make money"…
Tout cela aboutit à cette aberration civilisationnelle, ce monde de
déréliction :
une barbarie. Un inconscient, un ça
— sans surmoi
pour le surveiller ou le
guider. Sans loi.
Mais, quand on parle de loi,
il faut bien distinguer entre lois naturelles et
lois édictées.
On parle des lois naturelles ou "lois de la nature", mais il n'y a pas
de lois
de la nature. Je veux dire qu'elles ne préexistent pas à leur
formulation par
l'homme. Elles se situent en aval des phénomènes qu'elle décryptent.
C'est
par notre attention assidue (recherche scientifique, expérimentation,
analyse),
que nous les décelons, que nous les tirons hors de la matière observée,
et
que nous les conceptualisons, formulons, formalisons. Ces lois
n'étaient pas
là avant — sauf les croire promulguées par un dieu Grand Horloger ou
Grand
Architecte. Nous les inventons, en fait. (D'ailleurs ne dit on pas
"l'inventeur
d'un trésor", plutôt que le "trouveur" ou le "découvreur" ?)
L'autre acception du mot loi,
ce sont celles qu'une société se donne, que ce
soit en les prétendant tombées du ciel, comme les fameux dix
commandements
de Moïse (qui sont bien plus de dix, en fait : toutes les pratiques et
rituels
quotidiens sont précisés maniaquement dans Nombres ou Deutéronome,
depuis les prières, les sacrifices, les punitions valant pour telle ou
telle faute,
et jusqu'à la manière de faire caca*. Il en est de même avec la
charia.) Ou
que ce soit, au moins depuis la révolution (mais ça existait en Grèce
ou en
Rome antiques), les lois déterminées démocratiquement par une
institution,
par exemple un roi ou une assemblée politique : législative, comme son
nom
l'indique. Le Code Pénal, etc. Elles sont en amont des actes, faits et
gestes
humains, qui leur obéissent – ou non.
Quand certains parlent des "lois du marché", bien voir qu'on est dans la
première acception : on regarde "le marché" comme un phénomène, comme
on regarde la nature, le chaos primitif, et on essaie, à grand peine,
d'en
extraire des schémas de fonctionnement, des lois cachées, inconscientes.
(Et si j'ai parlé de machine, il faut imaginer une machine
hypercomplexe dont
on aurait perdu les plans et le mode d'emploi depuis des siècles… qui
serait
ainsi rendue à "l'état de nature".) Et donc, comme déjà dit,
l'hypercomplexité
ne laisse découvrir aux chercheurs que quelques schémas superficiels.
Ils ne
sont pas plus capables de dérouler tout l'écheveau que ne l'est
l'écologiste,
même brillant, qui voudrait formaliser TOUTES les lois de la nature.
Face à
cette situation, celle du nœud Gordien, il est inévitable qu'il faille
trancher,
couper,
pour simplifier — d'où la nécessité de coupables. (Une
sorte de
réductionnisme scientifique : un homme coupé, disséqué, décapité,
décapitalisé,
est clairement simplifié
: on l'enterre et puis voilà.)
Quant à la seconde acception, les "lois légales"… Aucune assemblée
législative n'a décidé à l'avance des "lois du marché". C'est bien le
drame !
*
Deutéronome, 23, 13 : « Tu auras un endroit hors du camp et c'est là
que tu iras au dehors. Tu auras une pioche dans ton équipement, et quand
tu iras t'accroupir au dehors, tu donneras un coup de pioche et tu
recouvriras
tes ordures. Car Yhwh ton Dieu parcourt l'intérieur du camp pour te
protéger
et te livrer tes ennemis. Aussi ton camp doit-il être une chose sainte,
Yhwh
ne doit rien voir chez toi de dégoûtant ; il se détournerait de toi. » (Bon,
c'est juste une règle d'hygiène de base, mais il faut croire que les
Hébreux
d'époque avaient besoin pour comprendre ça d'un ordre écrit de Yhwh,
dieu
qui manifestement n'appréciait pas de marcher dans la merde en se
baladant
entre les tentes !)
JOUIR SANS ENTRAVE
(Sans foi ni loi)
La jouissance du JEU du marché, cet optimisme, cette "positive attitude"
béate, liée à une "disposition humaine à l'euphorie"… disait je ne sais
plus
qui… mais aussi bien à la crétinerie de base, et, niveau freudien, le
désir
insatiable, la boulimie, le "ludique hystérique", avatar de la voracité
infantile…
quelque chose qui a sans doute à voir avec la privation du sein
maternel.
A un niveau plus obvie, social, ça s'exprime sans doute dans la
prédation,
la rapacité, la corruption, mais, je l'ai déjà dit, ce n'est pas ce qui
m'intéresse
le plus, car ça mène toujours à porter des jugements moraux, à chercher
des
victimes et des bourreaux, des coupables. Temps perdu. M'intéresse plus
"le système" et ses hommes-rouages inconscients. Pour préciser encore ce
que j'entends par machine,
par système,
je dirai que l'action d'une personne
sur une autre peut être vue comme une addition ou une soustraction,
alors
que ce qui se passe dans un système serait plus proche de la
multiplication.
Cela correspond au problème de grand nombre et de passage de seuil que
j'évoquais plus haut (j'y reviendrai). On peut aussi évoquer l'idée de réseau,
bien sûr, mais en imaginant quelque chose de mille fois plus complexe
qu'une
simple toile.
Dans une toile (tissée), les fils de trame et de chaîne se croisent
seulement par deux et au carré… Dans les réseaux auxquels on a affaire
ici
(cerveau, univers de la finance mondiale ou Internet), TOUS les points
sont
reliés (au moins potentiellement) à TOUS les points.
Le "système", donc, poussé dans ses extrémités, dans son hypercomplexité
chaotique, arrive à un seuil critique et bascule dans l'aberration
qu'il portait
en germe, comme on bascule dans la folie, non suite à un coup du sort,
à une situation exceptionnelle, mais parce que, depuis toujours, c'était là.
" Les situations de
crise ne sont pas, comme on le croit souvent, des
situations anormales où tout fonctionnerait autrement qu'à l'habitude,
mais bien plutôt des situations où les règles implicites qui président
aux
comportements dans les conditions ordinaires apparaissent soudain au
grand jour." (Paul Jorion. "L'Implosion". 2008)
Révélation… Révolution…
Chassez le réel, il revient au galop.
REVENIR AU
POINT OÙ IL Y AVAIT ENCORE DU RÉEL
(Parce que "révolution", avant de désigner un changement brutal, ça
désigne
un tour complet sur soi-même ou autour de quelque chose… pour revenir à
la même place…)
Jean Baudrillard : « On
invente des techniques de plus en plus "irréalisantes"
et dans le même temps on essaie de trouver de plus en plus de gravité,
de pesanteur, de raison d’être. Contre la disparition, la ventilation
dans le
virtuel, on cherche à revenir au point où il y avait encore du réel. »
ITW Télérama 2923 (01/06)
— J'aime bien Jean Baudrillard, comme penseur, mais je l'ai longtemps
confondu avec Roland Dubillard.
— Les Diablogues, ça tue, pour utiliser une expression à la mode chez
les
djeunes. Je n'en suis pas encore mort, mais il est vrai que je crains
le pire,
quand je lis une scène assis dans ma cuisine tout en buvant mon thé de
cinq heures et que je me retrouve au sol, plié en position fœtale et
agité
de mouvements spasmodiques.
— Ça s'appelle le rire.
— Ah bon, tu me rassures.
LO N° 251 (09/11/08)
QUELQUES MOMENTS D'HISTOIRE
CONTEMPORAINE
CORINNE LEPAGE
Eviter
l'effondrement (sur son blog, 20.10.2008)
# Dans son livre
"Effondrement" consacré aux choix des sociétés de survivre
ou de disparaître, Jared Diamond identifie quatre formes de comportement
collectif qui ont été fatals aux sociétés qui les ont choisis :
- L’incapacité
d’identifier un problème avant qu’il ne se manifeste ;
- L’incapacité de
percevoir un problème alors qu’il est présent ;
- L’incapacité à le
résoudre — voire même à réellement chercher des
solutions — lorsque le problème est identifié ;
- Et surtout le maintien
d’un système de valeurs sociales inadaptées
à la situation nouvelle.
Et Jared Diamond écrit à
ce propos : « Il est douloureusement difficile de
décider qu’il faut abandonner certaines de ses valeurs centrales quand
elles
sont devenues incompatibles avec la survie ».
#
Suit un questionnement assez flou de "notre système de valeurs" et de
son
inadaptabilité à la situation nouvelle… et quelques propositions
tendant à
ce que les Etats reprennent la main sur les banques et les banquiers, à
un
retour à l'éthique, et à une lutte contre le chauffage climatique et
pour le
développement du rable. Tout ça, euh… manifestant pas mal de bonne
volonté et ne me convainquant pas plus que ça. (Je n'ai rien contre
Corinne Lepage, quand même…)
La suite ici :
http://corinnelepage.hautetfort.com/archive/2008/10/20/corinne-lepage(...)
------
JEAN-LOUIS ETIENNE et la
fonte des banques
Aujourd'hui à Monaco, et suite à une démarche enclenchée depuis
longtemps,
Jean-Louis Etienne suggère que le gouvernement français, qui assure
actuellement la présidence de l'Union européenne, propose aux Nations
Unies
le vote d'une résolution qui classerait la banquise de l'océan Arctique
comme
"zone d'intérêt commun pour l'humanité".
Et si on classait LA TERRE comme "zone d’intérêt commun pour
l'humanité" ?
-----
BARACOBAMA
Pendant la soirée élection, on a vu une journaliste apparaître
virtuellement
"sur" un plateau de télé à ses centaines de km, par projection
holographique.
Ce qui nous plonge encore une fois, comme à l'occasion de la crise
financière
(krach entre le virtuel et le réel, en fait…), dans les questions du
réel et de
l'irréel, du vrai et du faux, de la réalité et de la fiction…
Science-fiction
devenue réalité ? Sommes-nous bel et bien entrés depuis quelques années
dans un monde de SF, dickien, cyberpunk…? (Ce qui, en passant, explique
peut-être que la SF se vende mal : on n'en a plus besoin, on est
dedans.)
Obama lui-même ne serait-il pas un hologramme, une image de synthèse ?
Il est quand même très improbable,
cet homme ! Moitié noir, moitié blanc,
un peu immigré, avec un premier prénom juif, un second arabe, un nom de
famille bien africain, et une allure de mannequin de vitrine… Et élu
Président
US. Ne serait-ce pas une intrusion de l'imaginaire dans la réalité,
comme
la crise financière est née d'une virtualisation de l'argent, agissant
en
boomerang sur le réel.
On a vu ces dernières années des films et séries télé US avec des
présidents
noirs, dans des thrillers plus ou moins SF et pas spécialement gais
("24 heures chrono", si j'ai bien compris – pas vu)… La fiction
a-t-elle créé de
la réalité ?… (On pourrait en dire autant pour l'élection de
Schwartzenegger
en Californie, d'ailleurs…)
Tiens, ça me donne envie de relire "Terre, planète impériale", d'Arthur
C.
Clarke, dont le héros est noir, si je me rappelle bien… et qui contient
cette
considération politique que j'adore : "Depuis le dernier siècle, presque
toutes les nominations aux principaux postes politiques sur la Terre
s'étaient
décidées par choix au hasard d'un ordinateur parmi l'ensemble des
personnes
ayant les qualifications requises. Il avait fallu plusieurs milliers
d'années à
l'espèce humaine pour se rendre compte qu'il existait des postes qui ne
devaient jamais être donnés aux gens qui les briguaient, spécialement
s'ils
y montraient trop d'enthousiasme. Ainsi qu'un fin commentateur politique
l'avait exprimé, "Nous voulons un président qu'il faudra porter à la
Maison-Blanche, hurlant et se débattant, mais qui ensuite fera le
meilleur
travail qu'il pourra, si bien qu'il obtiendra une remise de son temps de
présidence pour bonne conduite. " (Arthur C. Clarke "Terre, planète
impériale".
J'ai Lu)
BARACK OBAMA =
JÉSUS-CRIST ?
Barack Obama va-t-il fermer les Bourses ?
Barack Obama va-t-il interdire les automobiles ?
Barack Obama va-t-il tuer tous les dealers ?
Barack Obama va-t-il instituer un contrôle drastique des naissances ?
Barack Obama va-t-il interdire les OGM ?
Barack Obama va-t-il fermer MacDo et Coca ?
Barack Obama va-t-il fermer les compagnies aériennes ?
Interdire tous les pesticides ? Faire enfermer tous les curés ? Avorter
Sarah
Palin à mains nues ? Marcher sur les eaux ? Guérir les écrouelles des
traders ?
Faire vendre du riz Uncle Ben's et du Banania ? Se faire assassiner et
ressusciter pour le week-end ?
-----
VIRGULES
Un prof d'anglais écrit cette phrase au tableau =
"Woman without her man is nothing", et demande à ses élèves de mettre
la ponctuation.
Les garçons écrivent :
"Woman, without her man, is nothing."
Les filles :
"Woman ! without her, man is nothing."
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RUMBA (film
franco-belge hilarant — with une prof d'anglais included)
J'y suis allé à la dernière séance de son passage près de chez moi.
Dommage. Si ça passe encore quelque part, courez-y !
http://www.rumba-film.mk2.com/
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BREVE DE COMPTOIR
— Vous admirez Céline parce que c'était un bon écrivain ?
Ben heureusement qu'Hitler était pas un grand peintre, hein ? © Gourio)
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PARADIS TROPIFISCAL
Le cyclone Paloma est passé sur les îles Caïman sans faire de victimes.
(Sans commentaire)
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MARIZA (une
merveille à voir et à entendre)
http://www.youtube.com/watch?v=LTvjdkvDZHs
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DIABLOGUE
« Les aiguilles de cette
horloge n'indiquent sur son cadran aucunement
l'heure qu'il est. Cette horloge indique son prix actuel. C'est une
invention
américaine. Vous voyez, en ce moment, son cours à Wall Street est de
douze dollars vingt-cinq et des poussières, parce que ce matin je n'ai
pas eu le temps de l'épousseter, mais on peut dire que c'est son prix
moyen. Si vous voulez l'acheter, vous avez intérêt à l'acheter le matin
de
bonne heure. Malheureusement j'ouvre à neuf heures, ce qui vous la met
à quarante-cinq francs, ce qui représente, vous l'avouerez, une bonne
affaire. Ce soir à minuit, quelqu'un qui se présenterait dans ma
boutique
l'obtiendrait, s'il est vraiment pressé, pour vingt-quatre dollars
;s'il est
moins pressé, vers zéro heure, il l'aurait pratiquement gratis, plus les
taxes. Mais ce soir à minuit, quelqu'un qui se présenterait devant ma
boutique, en réalité, il faudrait qu'il revienne le lendemain, car je
ferme
à dix heures. » Etc.
(Roland Dubillard. Les nouveaux diablogues. 1988. Folio 2008)
Outre les rapports évidents avec la situation déboursière, ça me fait
aussi
irrésistiblement penser à une conversation avec la SNCF pour louer une
place dans un train…

(Projet de couverture
inédit)
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Le feuilleton financier reprend dans la prochaine LO.