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Lignes de Vie

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     Parcourir une décennie en compagnie de Martha et ses sept filles. Graham Joyce déroule des « Lignes de vie », au lendemain de la guerre 40-45, avec une subtilité et une humanité émouvantes.
     Graham Joyce est un artiste. Sans fracas, sans médiatisation excessive, il est en train d'élaborer une oeuvre particulière, subtile, superbe et profondément humaine.
     Les maisons d'édition cataloguent le plus souvent Joyce dans des catégories du genre fantasy, horreur, thriller fantastique. Mais l'écrivain britannique ne cède jamais à la tentation du décor, du gothique, du sang, de l'éclaboussement. Sa mise en scène est plus sobre, plus intérieure. Le surnaturel, chez Joyce, est dans la tête, le fantastique naît d'illusions, de créations personnelles. Parfois de vieux pouvoirs enfouis et qui surgissent soudain. Celui de parler avec les morts, d'avoir la prescience de certains événements, de converser avec son père mort depuis si longtemps. Ou, du moins, d'en être persuadé.
     Ce qui intéresse Joyce, ce sont les gens. Qu'il place dans des situations parfois quotidiennes parfois extrêmes et dont il suit les cheminements, les réactions les destins. Avec bonté, avec compréhension, avec amour.
     Et son écriture est comme une petite musique, qui semble si banale à la première écoute, mais qui s'impose lentement et qu'on ne peut en fin de compte ni quitter ni oublier. Graham Joyce ne se plie jamais à la tentation du grand guignol. Si ses scènes sont fortes, c'est parce qu'il les écrit avec un talent extraordinaire. Pas d'effets spéciaux, rien que le plaisir de raconter les choses, la malice de dérouter le lecteur, la délicatesse de tracer des lignes de vie.
     Lignes de vie, c'est le titre du formidable dernier roman du Britannique. L'histoire de Martha, qui règne sur le monde de ses sept filles et de son petit-fils, Frank, le rejeton de Cassie, la cadette. Cassie est imprévisible, elle subit des crises, elle voit des choses, elle parle à son père décédé. On ne peut lui confier l'éducation de son fils, décide Martha : il vivra donc avec chacune des filles. Et il apprendra. La ferme, le spiritisme, l'embaumement, le marxisme. Une éducation mosaïque qui se greffe sur sa sensibilité à l'invisible. Joyce trace les destins de Frank et de ces familles, pendant une décennie, au lendemain de la guerre 40-45, dans les drames et les illusions d'un Coventry encore bouleversé par les bombardements qui l'ont détruit lors d'une nuit d'horreur. C'est fin et pénétrant, passionnant et vrai. Une grande réussite.

     Interview de Mélanie Fazi
     Les livres du Soir — Vous avez traduit le dernier Graham Joyce. Est-ce particulièrement difficile ?
     Mélanie Fazi — C'est un auteur assez intimidant, par le côté à la fois très littéraire et un peu oral de son écriture. Mais c'est stimulant à traduire, jubilatoire par moments.
     — Qu'est-ce qui vous a particulièrement séduit dans ce livre ?
     — La chaleur qui s'en dégage. Le contraste entre la dureté des événements que subissent les personnages (le bombardement de Coventry, notamment) et l'impression de générosité, de solidarité, qui imprègne toutes leurs actions.
     — Comment pouviez-vous traduire cette petite musique que joue Joyce ?
     — En se laissant porter par elle. Quand on traduit des auteurs au style aussi fluide et élégant, il y a un moment où les phrases s'imposent d'elles-mêmes. D'autant que certains passages sont habités par un souffle, un rythme bien particuliers, porteurs d'une grande émotion. C'est ce souffle-là, cette impression de légèreté dans l'écriture, la jubilation de l'auteur qu'on perçoit derrière les phrases, qui guident la traduction.




Jean-Claude VANTROYEN
Prima uscita : 21 Ottobre 2005
Le Soir
in linea da : 13 Novembre 2005

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