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Les Royaumes du Nord
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Les Royaumes du nord et La Tour des anges sont deux romans surprenants. Dans un monde parallèle où les sciences et la technique sont celles de la fin du XIXe siècle, tout le monde possède un dæmon, un animal qui personnifie son caractère. Si celui d'un enfant se métamorphose selon l'humeur du bambin, sa forme se fixe à l'adolescence. Lyra, une intrépide fillette de douze ans, est entraînée dans une odyssée qui la mènera au fin fond du pôle Nord avant de la conduire dans le monde parallèle des Spectres d'Indifférence, où elle rencontrera Will, venu de notre monde. Ensemble, ils vont conquérir dans la douleur le Couteau subtil qui ouvre des failles entre les mondes.
Cette superbe trilogie toute en ambiance raconte l'histoire de leur errance, tant physique qu'intellectuelle, sur une toile de fond riche et intelligente. Si les puissants s'affrontent, c'est pour découvrir la nature du lien humain/dæmon et son rapport avec les mondes parallèles. Lyra ne cesse pas de croiser les deux personnages exceptionnels qui en explorent la nature : Miss Coulter, ambitieuse et impitoyable, l'éminence grise de l'Inquisition locale, le bras d'une Église toute-puissante, et Lord Asriel, un savant génial et fantasque. Le récit, passionnant et rythmé, parfois bouleversant, se déploie au gré des réponses qu'ils apportent aux interrogations que soulève leur quête. Très vite, l'auteur élargit la portée du récit ; son cadre se fait cosmique. L'affrontement de Lord Asriel et de Miss Coulter dépasse les enjeux géostratégiques. Lord Asriel ouvre la porte entre les mondes pour faire la guerre au Créateur et libérer toutes les créatures de sa tutelle, avec l'aide des anges, jadis vaincus. N'est-ce pas là une métaphore de l'éternel conflit entre les jeunes et leurs parents ? Tous les affrontements se font écho ; la guerre cosmique répond à la frontière qu'établit l'auteur entre l'innocence des enfants et l'expérience des adultes, symbolisée par les dæmons et les Spectres d'Indifférence, des vampires qui se nourrissent de l'esprit des adultes sans s'attaquer aux enfants.
À la fin de ces deux premiers tomes, peu de questions ont trouvé leurs réponses, le suspens rebondit, intact. En y ajoutant une galerie de personnages inventive et foisonnante dont se dégagent des personnalités attachantes, la trilogie À la croisée des mondes s'impose d'emblée comme un des chefs-d'œuvre de la science-fiction pour la jeunesse. Un bon conseil à tous les adultes : ne vous privez surtout pas du bonheur de découvrir ces romans.
Stéphane MANFREDO
Unua apero : 1-an marto 1999
en Galaxies 12
Enretigita la : 25 junio 2000
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Edition GALLIMARD Folio SF
[Chronique parue à l'occasion de la réédition en 2003 de cette trilogie chez
Folio SF]
Evoquer la littérature pour enfants nous ramène inévitablement à la série
Harry Potter, dont on a pu dire tout et n'importe quoi. Reste qu'avec une telle présence marketing, les aventures du petit sorcier-gentil-propre sont désormais une référence du genre, tout en inaugurant une future série de clichés littéraires.
La littérature pour enfants sait pourtant se montrer plus riche et plus intelligente, mais ces qualités la rendent forcément moins accessible. Eh oui, il va falloir penser, chose inconcevable pour un enfant, c'est bien connu, au vu de la mièvrerie généralement constatée dans les collections spécialisées. Avec sa trilogie A la croisée des mondes, Philip Pullman nous donne une véritable leçon de littérature et nous prouve qu'on peut s'adresser différemment aux plus petits. Règle numéro un : ne pas prendre les enfants (et à fortiori les adultes) pour des idiots bien pensants. Règle numéro deux : s'attarder sur des personnages crédibles, touchants et humains. Règle numéro trois : proposer un monde à la fois différent et crédible, mais suffisamment proche pour ne pas faire disparaître tout repère. Saupoudrer le tout de créatures fantastiques bizarres, absurdes, comiques et très sérieuses, finalement beaucoup plus efficaces que les sempiternels dragons.
Remuez, ajoutez une pincée de mondes parallèles, et vous y êtes.
Pullman réussit le difficile pari de faire exactement coïncider le plaisir des enfants et des adultes en trois romans menés de main de maître. Les Royaumes du Nord, La Tour des anges et Le Miroir d'ambre se lisent comme une trilogie cohérente, axée sur une héroïne féminine nommée Lyra et âgée de 11 ans au début de l'histoire. S'y ajoute son pendant masculin, Will, lui aussi fraîchement éclos du monde des mômes et pas encore complètement convaincu qu'il ne va plus tarder à être un adulte comme les autres. Prendre une paire d'enfants pour personnages principaux est une vieille ficelle du genre, mais Pullman évite soigneusement tous les pièges qui en découlent : aucun manichéisme n'est décelable, même chez les « méchants » dûment estampillés comme tels. Côté obscur des mondes décrits, l'Eglise officielle est remarquablement bien malmenée, et la notion même de paradis et d'enfer est jetée aux oubliettes. Quand les gens meurent, ils meurent. C'est triste, injuste et parfois choquant, mais c'est comme ça (de fait, Pullman propose une explication plus qu'intelligente à la question fatale que tout gamin a un jour posé : « Où va-t-on quand on est mort ? »). De l'amour qu'éprouvent Lyra et Will, il est évidemment question, mais de manière subtile, touchante et tragique. La collection « Harlequin » n'a vraiment pas sa place ici. Bref, tous les éléments requis sont présents pour faire de cette trilogie un monument du genre, et c'est exactement ce qu'est A la croisée des mondes. Un festival d'intelligence, de qualité littéraire, d'invention et de suspense. Un coup de maître pour un auteur dont on attend avec impatience la publication des prochains opus. Ainsi, on trouve déjà quelques autres textes en Gallimard Jeunesse, mais l'idée de faire fusionner la cible enfants et adultes en Folio « SF » est sans doute appelée à faire des petits. A propos, autant savoir que les romans de Pullman s'adressent plus à de jeunes pré-ados qu'à des enfants, la violence qu'on y trouve n'étant pas exactement idéale pour les tous petits. Reste qu'une telle convergence de plaisir entre les générations est synonyme de grand texte, et qu'on se ralliera sans angoisse existentielle à ce genre de formule.
Difficile de résumer l'action des trois romans, mais on peut déjà dresser un tableau généraliste. L'idée de base tourne autour de la bonne vieille théorie des mondes parallèles, véritable multitude de réalités qu'il est possible de visiter via différents moyens (du plus simple au plus compliqué). Le monde de Lyra est un mélange étonnant et réussi entre médiévalisme et modernité très début de siècle. On y trouve des manoirs, des villes chauffées au charbon, l'électricité sous une forme curieuse, des dirigeables, des fusils et même une certaine conception de l'informatique... Paisible coexistence entre humains et autres créatures bizarres, ce monde implique pour chaque individu la présence d'un Daemon (prononcez démon), sorte d'extension de l'âme sous forme d'un animal (forme changeante pour les enfants, figée pour les adultes). L'idée est excellente et la description des liens qui unissent humains et daemons est impressionnante. Capturée par des voleurs d'enfants, Lyra est sauvée par des gitans et entreprend d'aller retrouver son père (le célèbre Lord Asriel, exilé dans le grand nord et occupé à une étrange tâche) pour échapper à sa mère (l'abominable Mme Coulter) dont les intentions ne sont pas claires. En chemin, elle fera alliance avec les terribles « ours en armure », géniale trouvaille de Pullman qui nous décrit le plus simplement du monde une société d'ours guerriers doués de parole et redoutés de tous. Au rayon bizarrerie fantastique, le personnage de Iorek (le roi des ours) relève du génie. On rencontre également des sorcières (montées sur balai, oui oui), mais dont le traitement est tellement original que l'on a du mal à croire comment Pullman peut se tirer d'un cliché aussi évident. Le lecteur comprend assez vite que Lord Asriel s'essaye à la délicate tentative d'ouvrir une brèche entre les mondes, d'où la fuite accidentelle de Lyra dans un monde parallèle à la fin du premier tome.
La suite de la trilogie nous fait rencontrer le personnage de Will, petit mec issu du monde contemporain tel que nous le connaissons. Passé lui aussi dans un autre monde par l'intermédiaire d'une fenêtre dont on trouve quelques exemplaires disséminés ça et là, il rencontre Lyra et s'allie avec elle dans une tâche commune : retrouver le père de Will, célèbre explorateur disparu il y a quelques années. Will gagnera au passage le « poignard subtil », outil conçu pour ouvrir les fenêtres entre les mondes. Enfin, le troisième tome nous invite à visiter les enfers en compagnie de Will et Lyra (une visite dont on ne sort pas indemne) tout en concluant l'histoire avec brio.
Pas de baisse de régime, pas de longueur, aucun « truc » destiné à « en finir une bonne fois pour toute », mais une qualité constante tout au long de la trilogie. A la croisée des mondes est une lecture saine, intelligente, distrayante et à la portée de tous. On ne peut donc que la conseiller à tout le monde, histoire de réconcilier adultes et enfants, ce qui ne fera de mal à personne.
Patrick IMBERT
Unua apero : 1-an januaro 2004
en Bifrost 33
Enretigita la : 1-an marto 2005
(c) nooSFere, 1999-2013.