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Le Pays de l'ombre
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Et voici dix-neuf nouvelles de plus dans l'intégrale des fictions courtes de Richard Matheson : leur quatrième tome couvre cette fois-ci la période 1956-1962. Glissons rapidement sur la nouvelle préface-gadget, signée Robert Bloch, qui, comme celles de ses prédécesseurs des trois premiers volumes, nous dit en trente lignes et avec une audace insensée que Richard Matheson est un sacré bon écrivain. Retenons plutôt, en fin de volume, la présence d'un essai critique d'une trentaine de pages de Robert Louit (Etre seul de son espèce), réactualisation d'un article fort intéressant datant de 1985.
Pas grand-chose à apprendre de Richard Matheson dans cette période : dans les deux premières années de sa carrière, l'écrivain a déjà posé les jalons de son immense talent, en signant des nouvelles dont on parle encore aujourd'hui comme de modèles insurpassables. De plus, et pour la première fois en quatre volumes, aucune nouvelle inédite en français ne viendra aiguiser l'appétit des fans de l'auteur (simple hasard de la chronologie). Matheson navigue toujours incessamment entre fantastique et science-fiction, et fait même quelques incursions dans le polar (J'veux voir le père Noël !, Le jour du jugement), nous faisant une nouvelle fois étalage de sa large palette. Il faudra cependant avertir le lecteur qui aurait découvert Matheson avec les premiers volumes, et qui se jetterait sur ce nouveau tome avec l'espoir légitime de lire de nouveaux Né de l'homme et de la femme ou autres Cycle de survie : la proportion de nouvelles à chute en forme de coup de poing diminue sensiblement dans cette période. L'auteur Matheson a pris de la bouteille et arrive désormais à créer une émotion puissante sur la longue distance, au lieu de le faire dans les deux dernières lignes. Certes, l'effet obtenu n'est plus aussi frappant. Des nouvelles comme L'indéracinable, Mantage, Le pays de l'ombre ou Le langage des mains apparaîtront même fades à certains. Ceux-là se consoleront de belle manière avec Les enfants de Noah, Une surprise de taille, Au bord du précipice ou Premier anniversaire, du Matheson de la meilleure eau, qui ne sont pas sans rappeler le chef d'œuvre d'humour noir paranoïaque qu'est Escamotage (Dans le tome 2, Intrusion). Signalons surtout la nouvelle inclassable qui est sans doute la meilleure du recueil, et certainement l'une des deux ou trois meilleures de l'auteur : Le distributeur, qui nous montre que si Richard Matheson a de l'humour, il ne fonctionne pas nécessairement sur le même registre que le vôtre !
Le seul point obscur de cette collection reste pour moi l'intérêt de certaines retraductions (dans certains cas, notamment lorsqu'il s'est agi de restituer l'esprit du titre de Born of man and woman, quelques corrections s'imposaient de fait — et il était de surcroît loin d'être facile de débaptiser une nouvelle aussi célèbre que Journal d'un monstre). Dans plusieurs autres cas, après avoir comparé les nouvelles traductions avec celles d'Alain Dorémieux, je n'ai pas cru y déceler de flagrantes améliorations — pour dire la vérité, certains partis pris m'ont même semblé plus discutables. Bref, quelques mots d'explications sur ce travail de révision ne m'auraient pas semblés superflus en introduction à cette édition française, pourtant dédiée à la mémoire d'Alain Dorémieux, ce qui n'est après tout que justice.
La dernière nouvelle de ce recueil date de 1962. Le cinquième et dernier tome doit nous mener jusqu'à nos jours. Le calcul est facile : nous ferons avec La touche finale un voyage temporel de trente-huit ans, où nous ne marquerons qu'une vingtaine de stations. Savourons donc ces quelques nouvelles, même si Matheson y devient plus convenu que convaincant, moins ludique que littéraire. Oui, savourons-les, car il n'en reste plus beaucoup à nous mettre sous la dent.
Julien RAYMOND (lui écrire)
Prima uscita : 4° Dicembre 2000
nooSFere
Quatrième tome de l'intégrale des nouvelles de Matheson : l'angoisse s'insinue peu à peu dans l'âme du critique. : Qu'ajouter sur ce volume qui n'ait déjà été dit des trois premiers ? On passera donc vite sur la terreur inspirée par les contes mathesoniens comme « Le distributeur », où un homme arrive dans un quartier paisible afin d'y semer les germes de la haine, du racisme et de la violence, sans que l'on nous en dise le but. On rappellera tout aussi rapidement l'humour – très noir – distillé au gré des pages par cet auteur au style si affirmé (un chauffard est arrêté par le policier d'une ville de cannibales, le propriétaire d'une machine à boxer est contraint à prendre la place de cette dernière). En revanche, il est à noter que l'auteur s'essaye ici à plusieurs procédés d'écriture : hormis les textes écrits à la première ou à la troisième personne, on a ainsi droit à un rapport de thèse sur une invasion galopante, ou encore à un échange épistolaire. Et surtout à un scénario de cinéma, dans une nouvelle éblouissante par sa construction, où la perspective s'inverse peu à peu afin de nous faire littéralement traverser l'écran. Cette verve stylistique n'est pas une surprise, dans la mesure où le premier texte de l'auteur, « Journal d'un monstre » (repris dans la présente intégrale sous le titre traduit littéralement de « Né de l'homme et de la femme »), faisait la part belle au style.
Bref, pour toutes ces raisons, et pour l'excellent essai que consacre Robert Louit à l'auteur, ce livre est indispensable, et devrait rejoindre sous peu vos étagères, aux côtés des trois premiers volumes de l'intégrale, en attendant le cinquième, La touche finale.
Bruno PARA (lui écrire)
Prima uscita : 9 Giugno 2001
nooSFere
Se peut-il qu'il existe encore en France un lecteur qui ignore qui est Richard Matheson, ou pire encore, qui n'ait jamais lu une nouvelle de ce grand maître — et pour une fois, ce titre n'est pas usurpé — de la science-fiction et du fantastique ? Cet écrivain a réussi le tour de force de poser les bases d'une SF et d'un fantastique modernes, d'influencer toutes les générations d'auteurs suivantes, de donner une œuvre forte, pédagogique et indémodable. Comment des nouvelles écrites il y a plus de cinquante ans pour certaines peuvent-elles garder un tel pouvoir de fascination et une telle charge émotionnelle ? Parce que le talent est intemporel ? Ou parce que les lecteurs sont toujours aussi sensibles au contenu social et aux terreurs intimes que Matheson a toujours explorés dans sa veine science-fictive et fantastique ? La réponse vous appartient.
Après Derrière l'écran, Intrusion et La Poupée à tout faire, Le Pays de l'ombre est le quatrième volume de l'intégrale des nouvelles de Richard Matheson. Dix-neuf récits publiés entre 1956 et 1962, dont sa dernière incursion dans la SF avec L'Indéracinable. Dix-neuf histoires et autant de réussites. Des petits chefs-d'œuvre incontournables tels que Lemmings, Le Distributeur, Date limite ou Cauchemar à six mille mètres à des tranches d'horreur tour à tour épouvantables et amusantes comme Les Enfants de Noah, L'Homme des jours de fête, Une surprise de taille ou encore Les Grillons, tout est bon dans ce volume comme dans l'intégrale. Des pires clichés des genres magistralement détournés aux fulgurances originales, Matheson couvre toute la gamme des procédés de narration pour amener le lecteur au bord du gouffre à la chute inévitable que l'habile traitement du sujet et de l'intrigue ne laissait pas prévoir. C'est peut-être l'une des raisons pour laquelle les nouvelles de cet homme ont été tellement copiées mais jamais égalées...
Lire ou redécouvrir l'œuvre de Matheson procure le même plaisir intense. D'autant que, sans évoquer une fois de plus la richesse du contenu, les traductions françaises ont été revues — et même parfois refaites — avec un soin et un amour de l'œuvre rares. Jeune lecteur qui pénètre dans le monde de la SF, ne laissez pas passer l'occasion de découvrir un pan de l'histoire du genre et de savourer des textes magnifiques ; vieux loup comme moi, ne croyez pas que vous perdrez votre temps en replongeant dans cette collection de perles, cela vous redonnera de cette énergie intense et de cette soif de lire que nous perdons, hélas, au fur et à mesure que nous nous sentons blasés par une littérature de plus en plus éloignée de l'homme, de nous...
Daniel CONRAD
Prima uscita : 1° Giugno 2001
in Galaxies 21
in linea da : 4° Settembre 2002
Écrire un papier sur Matheson pour Ténèbres ? Oui... Cela ne tiendrait-il pas de l'exercice de style un peu obligé ? Car, enfin, qui, parmi les lecteurs de cette revue, peut encore ignorer l'importance, l'originalité, la stature et le talent de ce monsieur ? Comment se fait-il que vous ne possédiez pas déjà ce volume, et les trois précédents ? Que vous n'ayez pas lu tout Matheson ? Hein ? Mais je m'égare.
Le Pays de l'ombre est un recueil, le quatrième d'une série de cinq qui, une fois complète, réunira l'intégrale des textes courts de Richard Matheson. Les traductions en sont revues, ce qui s'imposait réellement dans certains cas. Il réunit dix-neuf textes publiés de 1956 à 1962. L'écrivain lève déjà le pied, donc, en tant que nouvelliste : il a fallu trois volumes pour accueillir sa production sur une durée comparable, et il n'en faudra qu'un pour en présenter les quarante dernières années à peu près. Signalons que ce volume offre — outre, comme d'habitude, une préface d'un grand de l'horreur ou du fantastique (ici Robert Bloch) — une étude fort pertinente de Robert Louit qui fait bien le point sur la thématique de l'œuvre.
Il serait vain d'énumérer les textes en détail, mais on peut tout de même signaler L'incassable, dernière incursion dans la science-fiction, adapté pour La Quatrième Dimension en un bel épisode où le rôle principal était tenu par un Lee Marvin étonnant de retenue et d'émotion ; Lemmings, une vignette terrifiante que n'aurait certes pas renié Kafka ; Mantage (sic), qui contient et résume une grande partie du Nouveau Roman français avant même que celui-ci ne voie le jour sous la plume de Butor et Robbe-Grillet, tout en restant beaucoup plus inventif et accessible et pertinent ; ou Le langage des mains, un texte inclassable, vraiment, et dérangeant, voire choquant, vraiment, qui pourrait dater de cette année, tant Matheson — qui a en gros inventé l'horreur moderne à lui tout seul — sait injecter les codes de son genre favori dans la littérature générale pour obtenir un résultat que d'aucuns qualifieraient de « fusionnel ». Et l'on pourrait en citer d'autres, à commencer par le classique Cauchemar à six mille mètres, adapté avec succès pour le petit écran comme pour le grand.
Ce qui frappe, surtout, c'est l'aisance avec laquelle notre auteur convoque les pires clichés (le vaudou, les gremlins, le village damné, l'amour déçu mais vengé par-delà la mort, etc.) pour en tirer, par une opération qui tient aussi bien du tour de force que du tour de magie, et en recourant à des procédés de narration les plus divers possibles (jusqu'au texte épistolaire) des textes fascinants, délectables, et en tout premier lieu modernes. On n'a guère fait mieux avant. On a du mal à faire mieux depuis.
Lisez Matheson, si ce n'est déjà fait. On y découvre, et un langage de la peur, et un catalogue raisonné de ses avatars récents. On y voit surtout un génie au travail. King ne dit pas autre chose dans Anatomie de l'horreur et, si vous ne me croyez pas, peut-être le croirez-vous, lui ? C'est tout le mal que je vous souhaite.
Pierre-Paul DURASTANTI (lui écrire)
Prima uscita : 1° Aprile 2001
in Ténèbres 13
in linea da : 1° Febbraio 2004
(c) nooSFere, 1999-2013.