... Des embarcadères calamiteux s'avançaient dans le port, bancals et supportés par des pilotis fatigués; à ces embarcadères délabrés étaient amarrés des bateaux de pêche. D'énormes saules sternutatoires ombrageaient les rues et bordaient le front de mer. Hetzel posa son appareil derrière le bureau de poste et alla retenir une chambre à l'Hôtel du Grand Ouest. C'était le début de l'après-midi. L'étoile de Jingkens, à mi-chemin de sa descente au sein du ciel bleu et pourpre, projetait sa clarté éblouissante sur les rues sablonneuses, faisait monter une forte odeur de résine des saules sternutatoires, miroitait à la surface des vagues paresseuses qui venaient mourir sous les embarcadères. De la véranda de l'hôtel, Hetzel examina la longue rue principale. Elle partait du front de mer pour passer devant les bureaux des services municipaux qui faisaient face à l'hôtel, avant de remonter la pente jusqu'au dispensaire et à la villa toute proche du docteur Leuvil. Après dix minutes de réflexion, Hetzel descendit vers les embarcadères. Quelques hommes réparaient leur matériel de pêche; d'autres, accroupis sur leurs courtes jambes torses, contemplaient le port. Un assortiment peu gracieux, pensa Hetzel : des êtres tassés, courtauds, avec des fronts étroits, des mentons et des mâchoires lourds, des nez protubérants, des oreilles tombantes. C'était des Arshs, dont les ancêtres, après s'être enfuis de la Maison de Correction de l'île Sanctissimus, avaient trouvé refuge dans les jungles de Jamus Amaha. Après des siècles d'isolement, la race des Arshs était devenue distincte de toute autre, bien que le nombre de ses membres fût peu important(1). Hetzel s'engagea sur un des débarcadères grinçants pour gagner la Taverne de Dongg qui se dressait face à la mer à son extrémité. L'intérieur de l'établissement était frais et vaste; les plantes aquatiques entrelacées qui composaient les murs laissaient passer dès filigranes de lumière qui venaient s'écraser sur le plancher. Trois Arshs, uniquement vêtus de pagnes flottants et de chapeaux aux bords recourbés, aux sommets coniques et concaves, étaient accroupis côte à côte, occupés à boire de la bière dans d'énormes chopes. Ils lancèrent des regards obliques et quelque peu moqueurs au nouvel arrivant, puis ils détournèrent la tête et reprirent leur conversation aux accents gutturaux. Hetzel prit un siège et la serveuse vint vers lui : une jeune femme blonde, bien en chair, aux hanches larges, au visage plus impénétrable que vraiment dur. " Que désirez-vous, monsieur? » « Quelque chose de frais et au goût agréable. Que me conseillez-vous? » « Nous faisans un excellent punch à base de rhum, de cabinche, de jus d'aigrelle et de pulpe de citron. » « Cela me conviendra à merveille. » Avec des airs majestueux, la serveuse apporta à Hetzel une mixture jaune-vert qu'il trouva agréablement astringente. " C'est très bon »; dit-il à la jeune femme... 1. Yane Gargus, le guide stellaire légendaire, prit contact avec les fugitifs, tous de sexe masculin. Il leur proposa de leur livrer cent jeunes femmes en échange de cinq cents sarcenelles rouges, cet objet semblable à un joyau prélevé dans le sensorium d'un Flamboyard. Cargus attaqua le Couvent du Prisme sanctifié, à Blenny, sur Luttus, et captura deux cent trente novices. Au moment de livrer ses captives aux fugitifs, il demanda mille sarcenelles en mettant l'accent sur l'avantage qu'il leur-consentait sur le plan quantitatif. Les fugitifs rétorquèrent que les sarcenelles étaient rares, que les Flam-boyards résistaient âprement aux attaques, et que quatre-vingtsix hommes n'avaient que faire de deux cent trente femmes : c'était presque trois fois plus qu'il n'en fallait. Chose plus importante, ils ajoutèrent que les femmes en question appartenaient toutes à cette race noiraude et peu favorisée par la nature, connue sous le nom de Gettucks : absolument pas ce qu'ils avaient espéré. Dans la lutte qui s'ensuivit, Yane Cargus reçut trente-quatre coups de lance, mais il survécut miraculeusement à ses blessures. Les fugitifs, quant à eux, acquirent ainsi sans bourse délier les deux cent trente femmes, et la race des Arshs vit le jour.