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Je vais t'ouvrir M'amour


Galaxie n° 129, février 1975. Révisée le 8 mars 2002


par Jean-Pierre Fontana

          I

          « Heu ! fit la machine.
          — Quoi ? sursauta Regyl L. Gerdull, attaché opérationnel au commissariat des comptes courants postaux.
          — Replacez-vous devant le cadre ! reprit le contrôleur-analyseur.
          — Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie ? bougonna Regyl L.
          — Mon programme s'est enrichi de nouvelles consignes. Chapitre 38, paragraphes 22 bis et 55 de la thérapeutique des maladies d'origine virale à caractère épidermique.
          — Merde ! fit l'attaché opérationnel Regyl L. immatriculé 1.88.10.63.113. 138. 54. Encore une nouveauté ?
          — Je fais tout mon possible pour ne point vous importuner, s'excusa le C.A. Ne bougez plus s'il vous plaît !« 
          Le contrôleur-analyseur DA 7524 ronronna de plaisir tandis que ces cellules lectrices caressaient le corps insensible aux rayonnements. Il eut un faible hoquet tandis que l'une d'elles décelait une anomalie au niveau du médius de la main droite. Regyl L. ne put réprimer un frisson provoqué par un chatouillement soudain et insistant. Finalement, il se recula.
          « C'est bientôt fini la plaisanterie ? s'emporta-t-il. Je veux rentrer chez moi. CHEZ MOI. C'est clair, non ?
          — Je ne sais pas, continua la voix monocorde de C.A. DA 7524. Un instant !
          — La barbe ! s'emporta Regyl L. Ouvrez la porte !
          — Je regrette. C'est impossible.
          — Impossible !« 
          Cette fois, c'en était trop. Regyl L. commença à tambouriner sur le battant.
          « Qu'est-ce que c'est ? fit la voix d'Hazène depuis l'intérieur de l'appartement.
          — C'est moi ! Tu veux bien m'ouvrir s'il te plait ?
          — Le C.A. va s'en charger.
          — Justement, il ne veut pas.« 
          Il y eut un silence, durant lequel Hazène dut sans aucun doute s'informer. Au bout d'une longue minute, elle répondit enfin  :
          « Je vais t'ouvrir, m'amour, mais laisse au C.A. le soin de régler ton petit problème. »
          Régyl L. faillit heurter de nouveau la porte du poing. Mais il se dit qu'il allait alerter tout l'immeuble et que, de toute façon, Hazène ne calerait pas.
          « Alors ! Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il à la machine d'un ton à tout le moins hargneux.
          — Vous remarquerez à votre main droite la naissance d'un papillome qui va se transformer en verrue si nous n'intervenons pas.
          — Quoi ! Tout ce cirque pour une petite verrue ?
          — Maladie contagieuse, mons. Entrez dans la cabine. C'est l'affaire de cinq minutes douze secondes. Simple électro-coagulation.« 
          Regyl L. ravala la fureur qui grondait en lui. Quoi qu'il fasse ou dise, il savait que, de toute façon, rien n'y changerait. Le C.A. ne donnerait pas l'autorisation d'ouverture avant d'avoir effectué le traitement.
          Il s'installa sur le siège, plaça sa main droite sur le dessin qui venait de se former sur la vitre opaque du plan incliné et attendit. Quelques secondes après, il perçut les rayonnements. Cinq minutes douze secondes plus tard exactement, la machine le libérait et Hazène acceptait de lui ouvrir.
          « Bonsoir chéri ! »
          La voix venait de la salle de séjour. Regyl L. répondit par un grognement et retira sa veste qu'il accrocha au porte-manteau. Hazène G. apparut alors dans l'encadrement, souriante, discrètement parfumée, vêtue de son habituelle blouse blanche qu'elle ne quittait jamais, sinon pour la remplacer par son identique lorsqu'elle le jugeait utile.
          « Tu nous a mis en retard, fit-elle. Nous aurons à peine le temps de dîner. L'émission commence dans vingt-cinq minutes et je ne veux pas la manquer. » Elle se dirigea vers la cuisine mais s'arrêta au milieu du hall. « Au fait, j'ai oublié de te dire... J'ai enrichi le programme du C.A. On m'a fait des conditions très avantageuses.
          — Mmmh !« fit Geryl L. qui faillit répondre qu'il s'en était aperçu mais préféra ne pas entamer une discussion avec Hazène G. De toute façon, il n'aurait pas le dernier mot. Celui-ci revenait toujours à la science ou, plus exactement, à l'espèce de médecine qui parlait par la bouche de sa jeune femme.
          Il passa à la salle de bains pour une rapide ablution. Lorsqu'il gagna le coin cuisine où Hazène servait les repas, la table était mise, avec l'habituelle décoction qui tenait lieu d'apéritif, les comprimés pour la digestion, la gélule du sommeil, divers ingrédients dont il ne parvenait pas à se souvenir quelle en était l'utilité et, enfin, les fameuses gouttes destinées à refréner ses pulsions sexuelles.
          « Eh bien ! assieds-toi. Ne reste pas planté devant la table. Je t'ai préparé des poireaux, des carottes en salade et un potage léger ; j'ai remarqué que tu avais tendance à prendre de l'embonpoint. Tu me feras d'ailleurs le plaisir de passer un check-up la semaine prochaine. De toute façon, je vais te prendre un rendez-vous. »
          Regyl L. ne répondit pas, s'installa à sa place habituelle et commença à prendre sa médecine en silence. Il se disait bien que la vie qu'il menait était épouvantable, mais il n'avait aucune solution de rechange. Et puis, malgré tout, il aimait Hazène, tout aussi stupide que cela puisse paraître. Un sentiment sans doute plus profond qu'il n'osait se l'avouer dans la mesure où ils n'avaient quasiment plus de relations charnelles. Mais c'était à cause des mesures d'hygiène dont Hazène entourait sa vie. Il ne parvenait pas à s'y accoutumer. Se laver de la tête aux pieds — et le sexe bien entendu — chaque fois qu'on a envie de faire l'amour vous provoque un refus inconscient qui se caractérise, en fin de compte, par l'impossibilité d'entrer en érection. Regyl L. ne pouvait donc plus aimer Hazène au sens physique du terme. Peut-être également à cause des mêmes soins dont elle s'entourait, qui faisaient de son corps, de son vagin surtout, un réceptacle de produits aseptisés, sans odeurs ou, ce qui était pire, rappelant la violette, le jasmin ou la lavande.
          Il lui arrivait cependant de ne plus pouvoir contrôler ses désirs. Il se caressait alors en cachette en évoquant une Hazène qu'il aurait prise, couchée dans le foin d'une étable, le corps respirant la sueur, et le sexe encore humide d'une précédente miction. Mais c'était de plus en plus rare, si peu souvent en tous cas qu'il aurait été incapable de situer quand il avait succombé pour la dernière fois. Les médications devaient évidemment faire leur office. Et il en arrivait à envier sa femme. La télévision et les revues médicales paraissaient lui suffire. Dans quelques instants, du reste...
          « Tu ne dis rien ?
          — Que veux-tu que je te dise ? fit-il, distrait de ses pensées.
          — Les femmes, à ton travail, sont probablement plus intéressantes que moi.
          — Qu'est-ce que tu vas chercher là ! protesta-t-il. D'ailleurs, ce n'est pas vrai et ça n'a rien à voir.
          — Menteur ! Et puis, je le sais bien, tu ne m'aimes plus.
          — Mais bien sûr que je t'aime.
          — Comment oses-tu dire ça ! Si tu m'aimais, comme tu le prétends, tu ne te contenterais pas de me le dire. Tu me le prouverais.
          — Mais comment ?
          — Vraiment, tu ne fais pas le moindre effort. Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi je perds mon temps à te le répéter. Tu n'as rien dit à propos du C.A. Tu n'ignores cependant pas l'importance que j'attache à ta santé.
          — Je sais ! murmura-t-il sans conviction.
          — Je suis d'ailleurs en train d'économiser pour rendre C.A. plus opérationnel encore. Ainsi, non seulement il pourra détecter toute amorce de maladie mais, en sus, nous pourrons disposer d'une véritable antenne chirurgicale à domicile. Tu te rends compte ?« 
          Regyl ne se rendait pas vraiment compte, mais il voyait le visage d'Hazène s'illuminer ou, mieux encore, s'extasier. Un involontaire frisson le secoua. Il se demanda soudain s'il n'avait pas peur.
          « C.A. se prolongera d'une bloc opératoire, poursuivit Hazène. Pour ainsi dire, il sera un véritable chirurgien. A quelques exceptions près, n'importe quel type d'intervention pourra lui être confié. N'est-ce pas formidable ? Jusqu'aux tumeurs au cerveau ou aux opérations à cœur ouvert. Presque tout, je te dis ! »
          Regyl L., la mâchoire inférieure pendante, regarda sa femme comme s'il ne l'avait jamais vue auparavant. Oui, cette fois, il commençait vraiment à avoir peur.
          « Mais, pour quoi faire, grands dieux !
          — Pour quoi faire : quoi ?
          — Mais... ce bloc opératoire ? Ça n'est pas tous les jours qu'on a besoin de se faire charcuter ! Et quand cela arrive, il est tout aussi simple de s'adresser à un spécialiste.
          — Vraiment, tu me déçois ! répondit Hazène d'un air boudeur. Et puis, tu as de ces expressions. Charcuter ! Comme si la chirurgie se réduisait à un découpage à la scie. Tu ne comprendras donc jamais que la médecine est une science ? Il ne faut pas prendre ces choses-là à la légère. Je sais bien qu'il y a des spécialistes, mais te rends-tu compte des avantages d'avoir un C.A. opérationnel en chirurgie ? Suppose que tu aies une crise cardiaque, ou une appendicite aiguë, ou une hémorragie cérébrale... Le temps d'appeler un médecin, une ambulance, de t'installer sur la table d'hôpital, de faire les analyses, tu es déjà mort. Tandis qu'avec C.A., nous aurons tout sur place. Il n'y aura pas une chance sur des millions qu'un accident de cet ordre devienne irréparable.
          — L'immortalité, en somme ! grommela Regyl, incapable de trouver une réponse définitive.
          — Qui t'a parlé d'immortalité ? Tu sais bien que ce n'est pas possible. En tout cas, nos chances de survie seront multipliées grâce au C.A. Les robots-médecins sont très certainement la plus fantastique invention de ce siècle. Et puis... Et puis flûte ! Ce n'est pas possible de discuter avec toi. En tout cas, ce C.A. deviendra ce que j'ai dit, que ça te plaise ou non.« Elle repoussa son assiette et se leva. »Tu vois ce que tu as fait ? Je n'ai plus faim à présent. Il va falloir que je prenne quelque chose si je ne veux pas souffrir de l'estomac cette nuit.
          — Ecoute, Hazène... essaya de s'excuser Regyl L., contrit.
          — Non ! D'ailleurs, le programme va commencer et je ne veux pas le manquer.
          — Vas-y ! Je m'occupe de la vaisselle.
          — Evidemment ! Pour ne pas regarder quelque chose qui ne te plais pas, tu trouves toujours mille excuses !« 
          Regyl était anéanti.
          « Mais c'est pour toi que...
          — La barbe ! Fais ce que tu veux, je ne veux plus discuter avec toi.« 
          Elle sortit en claquant la porte. Un moment plus tard, alors qu'il essayait encore d'ingurgiter le reste du repas, Regyl reconnut l'indicatif de l'émission. Il poussa un soupir et commença d'entasser les assiettes et le couvert dans la machine. Il comprenait de moins en moins pourquoi Hazène devenait de plus en plus irritable. Il faisait pourtant le maximum pour ne pas la contrarier et accepter ses moindres caprices.
          De deux choses l'une, se dit-il. Ou bien c'est mon altitude soumise qui la rend acariâtre, ou bien elle fait de la frustration. A bien y réfléchir, je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse  ; elle n'a jamais supporté d'être contrariée. Mais frustrée... de quoi ?
          La machine s'arrêta. Il récupéra assiettes et couverts et les rangea dans les éléments muraux. Faire le ménage ou la vaisselle l'apaisait. C'était aussi une sorte de façon de retrouver une activité capable de le distraire des chiffres et des enquêtes administratives multiples dont il était gavé à longueur de journée.
          Lorsqu'il rejoignit Hazène au salon, il se sentait déjà gagné par le sommeil. Il aurait voulu pouvoir lui dire : « Allez, viens ! On sera tellement mieux au lit, tous les deux, l'un contre l'autre. » Mais c'était absurde. D'abord parce qu'elle l'aurait regardé sans comprendre. Ensuite parce que, depuis longtemps déjà, ils dormaient dans des lits jumeaux séparés par une allée devenue plus infranchissable que le cratère de l'Etna en éruption. Il s'installa dans l'un des fauteuils et jeta un oeil sur l'écran. Des outils s'affairaient dans une plaie d'où suintait un peu de sang. Une paire de ciseaux — qui devaient sans doute avoir un autre nom — tranchait dans la chair palpitante. Le commentateur expliquait les moindres gestes, les origines de la tumeur. Regyl L. n'écoutait pas. Il venait de se tourner vers Hazène dont le visage, sous le projecteur occasionnel d'un lampadaire, laissait paraître les premiers signes de l'émerveillement.
          Elle couvait l'écran des yeux, remuait les lèvres comme pour commander les mouvements des instruments, serrait les poings. Une fièvre passionnelle l'agitait. Assise sur le rebord du fauteuil, elle respirait aussi l'angoisse et le plaisir. Comme un fondu de foot ! songea Regyl. Seulement, ce n'était ni un match ni une quelconque compétition que l'écran retransmettait, mais l'intérieur d'un corps malade. Et Hazène réagissait comme une spectatrice d'un film à suspense.
          Il ne comprenait pas. Il ne comprendrait sans doute jamais. Comment pouvait-elle se passionner par cet étalage de viande et de viscères. A plusieurs reprises, il avait failli écrire à la chaîne de télé en question pour protester sur la façon dont étaient réalisés ces programmes. La crainte du ridicule, voire d'être taxé d'anormal, l'en avait finalement dissuadé. N'empêche ! Il ne pouvait supporter ces soirées-là autrement qu'en observant le comportement d'Hazène, étrange, révoltant, inconcevable.
          Jaloux ! C'était cela. Il devait probablement être jaloux de ces émissions qui savaient faire vibrer sa femme comme lui ne l'avait jamais su. Elle haletait. Non ! il exagérait un peu. Pourtant, il devinait le souffle court, les battements plus rapides du pouls. Elle devait probablement transpirer aux aisselles. Sûrement ! Et lui devait demeurer là, immobile, tel un voyeur, alors qu'il brûlait de renifler l'odeur âcre, de lécher — oui, de lécher ! — cette sueur maligne qu'Hazène, même avec sa toute puissante hygiène, ne pouvait empêcher de sourdre.
          Il se demanda si elle ne remuait pas imperceptiblement. Le lampadaire qui éclairait le visage rendait l'ombre entourant le corps plus opaque et il ne pouvait être certain de ce qu'il avançait en son for intérieur. Ce pouvait être un effet de son imagination. Pourtant,. il aurait juré que sa femme oscillait en quelque sorte sur le siège tout en gardant le haut de son buste immobile. Cela se passait exclusivement au niveau du bassin. Une gymnastique typiquement féminine, faite de grâce et de rythme, mais imperceptible grâce à une longue habitude, un excès de pudeur ou une volonté peu commune de ne point montrer une agitation croissante.
          Elle se masturbe ! se persuada Regyl L. J'en suis sûr.
          Hazène se mordait à présent la lèvre inférieure et le plaisir envahissait ses traits qui perdaient peu à peu leur dureté habituelle. Les plis sévères tombaient comme les défenses ultimes d'un fort qui semblait imprenable. Les yeux, ordinairement de glace, brillaient sous les feux de la lampe. Elle eut même du mal à retenir un râle qui se termina en une fausse toux. Hazène jouissait. C'était épouvantable. Epouvantable parce qu'il ne pouvait pas l'enlacer, lui dire qu'il l'aimait et combien son plaisir lui faisait chaud au cœur. Il ne pouvait pas caresser son sexe palpitant. Il ne pouvait pas humer la douce humidité de ses lèvres intimes, si intimes qu'elles en étaient inaccessibles.
          « Qu'est-ce que tu as ? risqua-t-il, exaspéré. Tu t'es enrhumée ? »
          Elle mit plusieurs secondes avant de pouvoir répondre et, alors, sa voix ne put cacher un tremblement provoqué par la respiration trop courte.
          « Non, non ! J'ai dégluti de travers. »
          C'était fini. Il ne se passerait plus rien jusqu'à la fin de l'émission. Regyl dut alors s'assoupir. Il fut réveillé par le déclic provoqué par l'arrêt du poste. Il se rendit à la salle de bains pour une toilette bien moins conséquente que celle à laquelle Hazène se livrerait après lui. D'ailleurs, il dormait depuis longtemps lorsqu'elle se glissa dans les draps du lit voisin du sien.

          II

          « Bonjour ! fit C.A. OP. DA 7524.
          — Monsieur ! ajouta Regyl.
          — Pardon ?
          — Bonjour MONSIEUR ! reprit Regyl L. Si ça ne te dérange pas.
          — Vous oubliez que je suis OP. Cela m'autorise l'abandon de considérations de cet ordre.
          — Bon, tu me regardes ou quoi ? Je n'ai pas envie de passer la soirée sur le palier.
          — Placez-vous devant le cadre. Stop ! Embarras gastrique mineur. Légère perturbation du système rénal... Rien de bien grave.« 
          La machine cracha une ordonnance  : A prendre durant trois jours avant chaque repas.
          « Amen ! » fit Regyl en pénétrant dans l'appartement.
          « Bonsoir chéri ! fit la voix d'Hazène depuis la cuisine.
          — Heu ! Bonsoir ! bredouilla Regyl, étonné du ton chaleureux d'une épouse d'ordinaire bien moins accueillante.
          — J'ai une nouvelle formidable.« Elle surgit dans le hall et se précipita vers le salon. »Regarde !« 
          Regyl L. la suivit intrigué. Il s'immobilisa sur le seuil, interloqué.
          « Qu'est-ce que...
          — Ça y est ! exultait déjà Hazène devant la cabine qui occupait à présent la place du piano. Le voilà ! Branché, vérifié et tout !« 
          C'était une sorte de parallélépipède de deux mètres cinquante de long sur soixante centimètres de large et haut comme un basketteur de l'équipe nationale. Métallique. Qui ronronnait doucement.
          « Qu'est-ce que... répéta Regyl L.
          — Le bloc ! C.A. est désormais opérationnel à quatre-vingt-quinze pour cent. Tu te rends compte ?« Hazène était plus que joyeuse. Cela confinait à l'hystérie. »Regarde ! On a tout. TOUT !« 
          Elle s'était baissée, avait appuyé sur une sorte de bouton encastré dans le métal. Un panneau coulissa, comme un rideau de kiosque. Regyl découvrait la table et ses sangles, une panoplie d'instruments aussi étranges que ceux des émissions de télévision, deux bras, pour l'instant inertes, pourvus de pinces, des cadrans qu'il jugea terrifiants. Il n'avait pas besoin de précisions complémentaires. Désormais, à son domicile, une clinique veillait sur sa santé, prête à parer à toute éventualité, à l'ausculter, le pétrir, le sonder. Il s'assit de peur de se trouver mal.
          « N'est-ce pas que c'est beau ? » demandait Hazène.
          Regyl L. hocha la tête sans rien dire. Il était épouvanté.
          Le « A table ! » que criait Hazène depuis la cuisine le tira de la torpeur irrépressible dans laquelle il avait sombré et dont il fut incapable d'apprécier la durée.
          Courgettes, céleri rave, carottes râpées... yoghourt...
          Pourtant, devant les yeux d'un Régyl L. abattu, brisé plutôt, ce n'étaient pas les habituels ingrédients du repas vespéral qui se succédaient dans son assiette mais bien plutôt la gaze ou le coton hydrophile qu'accompagnaient des instruments tranchants aux formes aussi variées qu'épouvantables. Il n'avait plus en tête que ce seul mot  : opération.
          « Tu ne dis rien ? » répéta Hazène.
          Il hocha la tête. Dans le langage du couple, cela équivalait à une phrase. Depuis des années, Hazène faisait seule la conversation. Ce signe suffit pour qu'elle reprenne les éloges du vendeur d'articles chirurgicaux, médicaux et pharmaceutiques. Regyl crut comprendre qu'elle avait obtenu des conditions exceptionnelles de crédit. Il crut comprendre, parce que, malgré lui, tout se brouillait. Il se sentait incapable de coordonner ses pensées, ses gestes. Une sorte de brouillard s'installa devant ses yeux. Une forte impression de roulis lui provoqua la nausée.« Je suis mal. Mon Dieu ! comme je suis mal, »parvint-il encore à penser. Il gardait pourtant les yeux ouverts. Ressentait comme une impression de déplacement. Devinait qu'il n'était plus devant la table. Voyait enfin le visage épanoui d'Hazène. Hazène qui... Hazène qui...
          Il voulut parler. Aucun son ne sortit de ses lèvres qui ne bougèrent pas. Regyl était paralysé. Il voyait, croyait entendre, parvenait à réfléchir, mais son corps était parfaitement mort, parfaitement inerte aux mains de...
          Regyl L. Gerdull, attaché opérationnel au commissariat des comptes courants postaux, se trouvait allongé sur la table d'opération du contrôleur-analyseur CAOPDA 7524. Hazène, habillée en infirmière, surveillait les premiers gestes de la machine.
          « Je vais t'ouvrir, m'amour ! » lui sourit-elle  ; comme en songe.
          Regyl aurait voulu dire à la machine que tout ceci était inutile. Qu'il était déjà DANS la maison. Que tout allait bien. Hazène allait et venait, murmurait et souriait toujours. La machine ronronnait comme un gros matou heureux d'être caressé. Par instants, les éclairs de l'acier des lames venaient blesser ses yeux qu'il ne pouvait baisser. Il se demanda ce que ce ballet signifiait. Etait-il possible qu'il interprétât une émission de télévision comme une réalité ? Pourtant, il aurait juré être l'acteur — ou plus précisément la victime — d'une cérémonie rappelant étrangement une opération chirurgicale. L'anesthésie devait être simplement d'un type nouveau puisqu'il conservait la faculté de voir en dépit de la paralysie totale du reste de son corps. En tout cas, il ne sentait rien, pas même le contact des mains d'Hazène sur sa peau. Et il pouvait réfléchir.
          Il pouvait REFLECHIR... Et il découvrit brutalement que c'était LUI qu'on opérait. D'un violent effort, il tenta de crier. En vain. Ce fut comme un éclair de douleur dans sa tête. Il ne put même pas murmurer la question  : POURQUOI ? Mais il se la posait. Et il se préoccupait déjà de savoir CE qu'on lui faisait. Car il n'était pas malade. Le CA le lui aurait dit depuis longtemps. Il restait, bien sûr, l'hypothèse de quelque crise inflammatoire ayant nécessité une intervention urgente. Mais il ne le croyait pas. Il se demandait si... si...
          HAZENE !
          D'un coup, brusquement, Regyl réalisa le pourquoi de cette opération. Il y avait longtemps qu'il aurait dû le deviner. Il suffisait de regarder à présent le visage de la jeune femme pour comprendre. Et c'était fou. C'était horrible.
          « Je vais t'ouvrir, m'amour ! » avait-elle dit. T'OUVRIR. Comment n'avait-il pas deviné plus tôt ?
          Et c'était vrai qu'elle L'ouvrait. Dans sa main, une sorte de couteau. Un bistouri peut-être ?
          Que faisait CAOPDA 7524 ? Pourquoi la laissait-il faire ? Le visage d'Hazène était luisant. Les yeux semblaient prêts à jaillir de leur orbite. La blouse blanche, oui, la blouse blanche était ouverte ; et elle était nue sous le vêtement.
          Hazène, que fais-tu ? Que ME fais-tu ?
          Inutile ! Il savait qu'il ne pouvait parler, crier, hurler. Hazène poussait des soupirs et se trémoussait devant la plaie qui lui striait le ventre. Jamais il ne l'avait vue atteindre un tel degré de jouissance. Elle bavait. Elle lui jetait son plaisir au visage. Elle se balançait d'un pied sur l'autre, de plus en plus vite.
          Elle râla. Hazène eut un orgasme si terrible qu'elle se laissa tomber sur le sol. Son corps était en feu. Combien de fois devrait-elle se pâmer avant que le robot ne referme la plaie ? Elle se releva et eut un autre spasme après quelques instants. Regyl ne pensait plus, ne voyait plus. Regyl était comme mort de frayeur.
          Il ouvrit les yeux. Etonné, il se tourna sur sa droite et devina, dans l'ombre, le corps immobile de son épouse. Le soleil filtrait au travers des persiennes. C'était le matin. Un matin comme les autres.
          Regyl repoussa les draps et regarda son abdomen. Aucune trace de cicatrice ne le striait. Il se leva, se palpa. La tête lui tournait un peu mais, hors ce léger malaise, rien n'indiquait qu'il avait été l'objet de manipulations quelconques.

          III

          Je vais t'ouvrir, m'amour !
          Hazène avait bien dit cela avant qu'il ne soit l'objet — croyait-il — de soins chirurgicaux apparemment sans fondement. Regyl, en tous cas, était bien décidé à faire la lumière sur ce qu'il ne pensait pas être un fantasme. Peut-être était-il malade et l'ignorait — il ? Dans tous les cas, il voulait être rassuré sur le comportement de son épouse.
          « Puis-je te parler, C.A. ? fit-il en arrivant sur le palier.
          — Evidemment ! Si la question est d'ordre médical, je ne saurai faire autrement que répondre.
          — Parfait ! Je vais m'asseoir dans la cabine. Je serai plus à l'aise.
          — Comme il vous plaira.« 
          Regyl s'installa. Il se sentait un peu gêné d'avoir à discuter avec un robot, mais il n'y avait pas d'autre solution. Il demanda, après un bref instant de réflexion.
          « Suis-je malade ?
          — Pas que je sache ! Hormis vos muscles un peu flasques et un léger excédent de graisse qui entraîne un rien d'embonpoint, je dirais même que vous êtes en pleine forme.
          — Merci ! A présent, ma femme... est-elle malade ?
          — Je ne puis répondre. Ceci reste du domaine confidentiel. Secret professionnel si vous préférez.
          — Mais... c'est MA femme !
          — Je regrette. Il n'est pas dans mon pouvoir de transgresser un interdit.
          — Ça ne fait rien ! bougonna Regyl. Mais tu dois pouvoir tout me dire pour ce qui ME concerne ?
          — Je le pense.
          — M'as-tu soumis, hier soir, à des manipulations chirurgicales ?
          — Langage inapproprié, fit la voix neutre du C.A. Mais j'ai tout de même compris le sens de votre propos. Un instant s'il vous plaît.« 
          Regyl crut remarquer quelques vibrations. C'était peut-être un simple effet de son imagination. Sa question, en tout cas, venait d'embarrasser le robot.
          « — Impossible de répondre à cette question, fit la machine.
          — Pourquoi ?
          — Loi numéro 2 de la robotique 1. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains SAUF si de tels ordres sont en contradiction avec la première loi.
          — Et alors ? s'énerva Regyl.
          — Votre question est en contradiction avec la première loi.
          — Je ne comprends pas.
          — C'est pourtant simple : un robot ne peut porter atteinte à un être humain...
          — Bon sang  ! Mais tu ne portes atteinte à personne.
          — Si ! Lorsque je ne respecte pas le secret professionnel.
          — Mais je ne te demande pas de le trahir.
          — Répondre à votre question m'y conduirait obligatoirement.
          — Merci, C.A., fit calmement Regyl. Ça ne fait rien. D'ailleurs, tout ceci n'était pas très important.« 
          Regyl se dirigea vers la porte d'entrée qui s'ouvrit aussitôt. Il répondit gentiment au « bonsoir » d'Hazène et se dirigea vers le séjour pour affecter de lire le dernier numéro de Zoo Magazine. Evidemment, il y avait là un problème auquel il n'avait pas vraiment songé. Heureusement que le robot, sans le vouloir, lui avait donné suffisamment d'éléments pour le résoudre.
          Une chose, en tous cas, était sûre  : s'il n'avait pas été opéré, le. C.A. aurait répondu sans hésiter par la négative. Or, comme un robot ne sait pas mentir, c'est donc qu'il l'avait bien été. Pourtant, il ne s'était découvert aucune trace d'une quelconque incision. Et il n'ignorait pas qu'une cicatrisation, malgré les progrès considérables de la chirurgie, requiert un certain nombre d'heures et que la marque ne s'efface pas non plus en un clin d'œil.
          Dans ce cas, pourquoi le robot se taisait-il ?
          Sans doute parce qu'une réponse de sa part aurait dévoilé une parcelle du mystère de la santé d'Hazène.
          Donc la jeune femme était malade.
          Mais qu'avait-elle ? Quelle pouvait bien être cette maladie dans le traitement de laquelle intervenait l'inutile intervention chirurgicale à laquelle il avait été soumis à son insu ?
          « Je vais t'ouvrir, m'amour ! » avait-elle dit. Regyl était désormais persuadé que la clé de l'énigme résidait dans cette simple phrase.
          Ce soir-là, il se montra plus prévenant encore que de coutume, davantage pour dissimuler ses réflexions que par un soudain excès d'affection. Sans en avoir l'air, il étudia le visage plutôt hermétique d'Hazène. Elle semblait très calme. Les rides sévères qui plissaient habituellement son front semblaient avoir été gommées et les lèvres ne tombaient plus. Pourtant, elle n'avait pas exagéré le maquillage. Simplement, elle avait embelli. Elle était aussi plus sereine.
          Que peut-il bien se passer ici ? continuait de se demander Regyl. Pour sa part, il se sentait bien. Le robot le lui avait d'ailleurs assuré. Il ne pouvait donc pas mettre en doute le témoignage de ses sens. Et ceux-ci lui criaient que sa femme était mieux qu'auparavant, plus belle mais, surtout, plus délicate, plus aimable.
          Il se souvint alors qu'il s'était demandé si Hazène ne faisait pas un complexe de frustration. Durant les manipulations dont il avait été l'objet, il avait cru voir Hazène en proie à de formidables orgasmes. Il se demanda si tout cela n'était pas lié. Son ami Fulbrith devait pouvoir le mettre sur la voie.

          IV

          Les pinces du robot venaient habilement d'inciser l'aine et plaçaient rapidement les pinces pour soulever les lèvres de la plaie. Hazène, les cheveux retenus par une sorte de châle blanc, vêtue de sa blouse blanche, tendait les instruments au chirurgien de métal. Des pinces fouillaient les chairs. Des sortes de ciseaux tranchaient. Le C.A. allait très vite. Sous l'éclairage cru qui inondait la table d'opération, le visage de la jeune femme reflétait le bonheur et la satisfaction. Plus passionnée que jamais par la dextérité du praticien et l'usage qu'il faisait des instruments qu'il lui réclamait, Hazène oubliait qu'elle obtenait autrefois un plaisir orgasmique à la seule vue de la chair mise à nue.
          Confortablement installé dans un fauteuil, Regyl L. observait, dans l'ombre, la énième opération à laquelle se soumettait sans la moindre objection le S.H. 2, modèle « De Luxe ». qu'il avait offert à Hazène quelques semaines auparavant.
          Fulbrith avait trouvé très vite l'explication au dilemme du robot et au problème de sa femme. Hazène n'avait jamais possédé le moindre poupon durant sa jeunesse  : la faute à un père militaire qui n'avait pu accepter qu'elle ne fût pas un garçon. Jamais elle n'avait pu vêtir, laver, soigner,« ouvrir »la moindre poupée comme le faisaient tant de fillettes. Et plus tard, comble de malchance, elle avait échoué au concours d'infirmière...
          Quant au C.A., c'était la question elle-même qui l'avait mis dans l'embarras. Regyl L. lui avait demandé s'il avait été l'objet de manipulation chirurgicale. S'il avait parlé d'opération, la réponse aurait été forcément non. Mais ainsi formulée, le C.A. ne pouvait qu'admettre qu'il avait bien été l'objet d'une intervention, sans pour autant être autorisé à le lui dire car c'aurait été dévoiler le mal dont souffrait Hazène. Pour guérir la jeune femme sans pour autant mettre en danger la vie de Regyl, le robot avait trouvé ce subterfuge de l'opération simulée. Il avait saisi l'opportunité du léger malaise de Regyl pour commencer le traitement, sans songer un seul instant à une poupée grandeur nature qui imiterait le corps humain, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur. Mais un robot n'est pas programmé pour imaginer.
          Tout de même, Regyl préférait la situation présente. Etre allongé sous anesthésie sur une table d'opération ne lui inspirait pas spécialement confiance, même si c'était pour faire semblant, même s'il s'agissait d'une machine infaillible. En tout cas, peu à peu, Hazène redevenait une vraie femme. Une femme qui acceptait enfin de se donner à lui. Qui manifestait le désir d'être pénétrée.
          Et ce serait ce soir.
          Peut-être pas de la manière qu'elle espérait. Mais, après tout, c'était bien elle qui avait fait installer le CAOPDA dans l'appartement. Quoi qu'il en soit, ce serait sublime parce qu'inespéré. Ce serait parfait. Rien que d'y penser, il sentait monter en lui les prémices du plaisir. Il fallait pourtant qu'il se contienne.
          D'ailleurs, il n'avait plus très longtemps à attendre. Hazène et le C.A. refermaient à présent la plaie à l'aine du S. H..
          Il s'approcha lentement du bloc opératoire. Hazène ne l'entendit même pas approcher, tout occupée qu'elle était par la dernière phase de l'opération. Et lorsque, au dernier instant, il s'appuya contre elle, son sexe turgescent s'insinuant dans le sillon des fesses, sans doute ne pensa-t-elle qu'au plaisir d'un coït imminent puisqu'elle se pressa à son tour contre lui.
          Dans le miroir en face, Regyl put d'ailleurs voir ses veux qui pétillaient, ses lèvres qui s'entrouvraient d'envie.
          Il brandit alors la lame effilée qu'il cachait derrière son dos.
          « Je vais t'ouvrir, m'amour ! » s'écria-t-il juste avant de la lui enfoncer dans l'abdomen.
          Grâce au CAOPDA, prêt à parer à toute éventualité, il ne courait aucun risque.


Notes :

1. Prière d'aller consulter le Docteur Asimov en cas d'incompréhension (N.d.A.)
2. S.H.  : simulacre humain.

Première parution : 01/02/1975
Date de mise en ligne : 01/03/2002

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