LA VEINE EPIQUE DE VAN VOGT
Je vais en venir à ce livre par un itinéraire van vogtien. Peter Caxton est bien parti pour Alpha du Centaure avec l'intention de voyager dans le temps. Le fantastique n'est-il pas le centaure du temps ? Pourquoi pas ? Daniel Riche m'a donné une grande joie en me chargeant de vous parler ici de l'Anthologie du fantastique, présentée chez Presses-Pocket par Jacques Goimard et Roland Stragliatti. J'aurais voulu le faire ce mois-ci, mais c'était impossible, par manque de temps et manque de place. Je voudrais quand même dire aujourd'hui que je tiens ce travail pour une réussite extraordinaire. Courez vite voue procurer ces huit volumes merveilleux, de peur de ne plus les trouver dans quelques jours. Nous en discuterons ensemble le mois prochain.
Passons, ou plutôt revenons à la SF. Le livre-objet a ceci de particulier que, contrairement à celui qui n'est pas un livre-objet, il est un peu plus qu'un objet. Paradoxe de la société décadente, comme dirait de Fast. Avec la collection science-fiction de Presses-Pocket, une certaine perfection est atteinte, qui va probablement marquer une époque. Ce n'est pas assez dire que, pour la première fois, le livre de poche accède au rang d'objet artistique. Trois facteurs se conjuguent pour faire de cette série une sorte de percée technologique : minceur et finesse du livre, exceptionnelle qualité de l'illustration de couverture et homogénéité de la collection. Ne risquez pas de payer dans dix ans deux jours de votre indemnité de chômage le numéro qui vous manquera ! Veillez bien à avoir tous ces livres. Etalez-les de temps en temps devant vous : regardez, jouissez... Il n'y a pas que le talent de Siudmak. La qualité du papier ou je ne sais quoi joue un rôle mystérieux dans la profondeur de l'image.
L'invincible (de Lem) et
Piège sur Zarkass (de Wul) ont à ce point de vue les couvertures les plus étonnantes. Ma préférence va cependant à la couverture du livre de Francis Carsac,
Ce monde est nôtre, entre parenthèses un des meilleurs romans de science-fiction de tous les temps.
... Et la collection de Jacques Goimard est aussi remarquable par sa variété. Classiques anglo-saxons, classiques français voisinent avec un excellent Stanislas Lem et des modernes de tout bord, parmi lesquels il faut citer le plus fracassant des Pelot et un Curval qu'on ne peut qualifier que de différent.
La maison éternelle est un van Vogt ancien (1950) et extrêmement célèbre. Un des plus classiques aussi : une histoire d'immortalité, avec un grand personnage van vogtien, Stephens Allison.
Mission stellaire date de 1952 et appartient — plutôt deux fois qu'une — à la veine épique de Van Vogt. Voici l'ambiance : « Quand il arriva à portée optique, il apparut dans la clarté éblouissante de l'étoile jaune-blanc, plus grand que tout ce qu'on avait vu jusqu'alors parmi les Cinquante Soleils. Cela ressemblait à quelque vaisseau infernal venu du fond de l'espace, à quelque monstre d'un monde semi mythique... (...) L'Histoire donnait d'ailleurs de terribles avertissements concernant ce qui arriverait un jour... et ce jour était venu, » (p. 7).
Quête sans fin est un van Vogt relativement récent, puisqu'il date de 1970. Il reprend, dans un style plus intimiste et plus psychologique, quelques-uns des thèmes qui ont toujours été chers à l'auteur du cycle non-A. L'immortalité, en particulier. Ce beau roman d'action, un des meilleurs parmi les derniers van Vogt, est aussi, au deuxième degré, un retour sur lui-même de l'écrivain, une rêverie mélancolique sur le futur flamboyant qu'il avait créé autrefois. Cela, Guy Béart le chante aussi : « L'avenir, c'était plus beau hier... » (titre d'une chanson du disque FFF).
Van Vogt ne renie rien du passé et il se sauve par d'autres moyens. Ses personnages sont plus humains. Ils sont même très humains : pauvre Peter Caxton, plein de désirs fous et maladroit comme il n'est pas permis. Peter Caxton qui attire la guigne, fait le vide autour de lui, reçoit beaucoup trop de coups sur la tête, mais veut quand même être immortel et n'hésite pas à entreprendre la plus fantastique des quêtes. « Je suis en quête de l'immortalité, et j'apporte à cette quête le même fanatisme que les croisés d'autrefois, » (p. 167). Caxton est souvent pathétique, dans sa passion, sa fébrilité et sa fragilité. C'est le plus attachant des personnages de van Vogt.
Le Palais de l'Immortalité, sur lequel règne Claudan Jhons, le Détenteur, est plus lointain que la maison éternelle. Ce n'est sans doute pas un hasard. Comme ses Illustres devanciers, le héros de Quête sans fin connaîtra des aventures fabuleuses à travers l'espace et le temps ou dans l'infinité des mondes probables, sans que l'intérêt du lecteur faiblisse, mais il ne deviendra jamais un super-héros. Et l'éternité... L'éternité pouvait bien attendre : ainsi se terminait le van Vogt de 1950. Pas de solution de continuité... Quête sans fin s'achève sur un dialogue dans une cuisine en 1981 et sur une rêverie d'un personnage secondaire en train de contempler le ciel. « Le beau sombre de la nuit palpitait du mystère immense de l'univers » C'est dur d'être van Vogt en ces temps étranges. Un livre poignant.
Michel JEURY
Première parution : 1/3/1978
dans Fiction 288
Mise en ligne le : 5/2/2011