Gilles Dumay, qui nous a depuis quelques années proposé à plusieurs reprises des premiers romans – Merjagnan, Depotte, Marguerite –, récidive cette fois-ci avec non pas un mais deux nouveaux auteurs, Ludovic Lamarque et Pierre Portrait (dont on peut se demander s'il ne s'agit pas d'un pseudonyme, avec ces initiales redoublées et ce rapport à l'image Lamarque/Portrait). AD Noctum, les chroniques de Genikor, est publié en Lunes d'Encre, signe qu'à la différence des livres de Depotte et Marguerite, l'éditeur vise ici le public de genre, pour un roman plus estampillé SF pure et dure.
Genikor, c'est un énorme consortium qui commercialise tout un tas de produits issus de l'ingénierie génétique : on y trouve des hybrides optimisés pour mener la guerre contre la Chine qui fait rage dans ce futur indéterminé, des clones dont certains n'ont de seule utilité que sexuelle, des mammouths... Genikor, par certains côtés, fait penser au CLEER de Kloetzer, notamment dans sa description de l'entreprise ultime, à laquelle aspirent assurément certains dirigeants actuels mordus de monopole. À la différence notable que, là où Kloetzer nous montrait sa société de l'intérieur, via le service de Cohésion Interne, Lamarque et Portrait nous la présente par ses produits avant de nous y faire un peu pénétrer dans la dernière partie. Le lecteur restera donc toujours globalement dehors, prenant connaissance des conséquences des décisions de Genikor sans nécessairement comprendre les raisons qui y ont conduit, hormis donc cette volonté d'hégémonie.
Là où AD Noctum surprend, c'est sur sa forme : il s'agit en effet d'un assemblage de nouvelles, le plus souvent interconnectées, mais pouvant se lire indépendamment. Les auteurs brossent ainsi par petites touches le portrait de Genikor et, partant, dans cet univers futur un brin déglingué. Ce procédé est souvent un brin problématique, car il crée presque inévitablement une rupture de niveau entre les différents textes ; il en va de même ici, d'autant plus que le découpage – trois parties bien distinctes, les deux premières constituées de plusieurs textes, la dernière d'une seule novella – semble parfois un brin aléatoire. On aurait en effet aimé voir une progression au fil des nouvelles, ce qui ne semble pas être vraiment le cas, hormis le fait déjà signalé que plus les pages avancent, plus on se rapproche de Genikor. Mais ceci reste insatisfaisant : pourquoi cette construction ? Qu'est-elle censée nous dire ?
Reste que les nouvelles sont variées, globalement intéressantes (joli exercice de style dans « Le cri de la chair », moments poignants dans « OK » ou « Mes aïeuls »), plutôt bien écrites, et portées par un politiquement incorrect qui fait mouche, comme le texte d'ouverture où l'on nous explique que les soldats hybrides ont été créés de façon à s'attaquer à tout ce qui est Chinois, ce qui constitue un atout majeur sur un champ de bataille, mais un non moins grand inconvénient quand cela conduit à un dérapage et à la mort d'une innocente victime. Mais qu'importe, du moment que Genikor peut tirer profit de la médiatisation de cette dernière...
En fait de premier roman, AD Noctum se révèle ainsi prendre davantage la forme d'un recueil de nouvelles connectées, les chroniques du sous-titre. Si les textes convainquent globalement, malgré quelques sautes de niveaux, la construction inaboutie laisse en revanche le lecteur sur sa faim. Ludovic Lamarque et Pierre Portrait se révèlent néanmoins de jeunes auteurs au potentiel certain, dont on suivra avec intérêt les prochains incursions dans nos domaines.
Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 26/1/2012
nooSFere