Le jour où, en 1903, les machines à coudre s'envolèrent, inaugurant la conquête de l'espace (voir la couverture de cette réédition), on était loin de se douter que la Terre serait, cinquante ans plus tard, plongée dans une guerre intersidérale avec Arcturus. Dans un état de couvre-feu (au sens littéral) permanent, on attend avec angoisse la fin du conflit. Pour l'humanité, un seul espoir : Dopelle, le super-héros-extra-brillant-beau-riche-intelligent et son robot Mekky, fidèle comme Milou à Tintin.
Avec L'Univers en folie, Fredric Brown faisait en 1949 une entrée fracassante dans le monde de la SF. Les décors, qui évoquent avec un art consommé de la dérision les kitschissimes pulps américains de l'Âge dit « d'Or », annoncent la couleur : on est ici en présence de l'une des plus brillantes parodies dont la SF nous ait gratifiés. Cela suffirait à rendre la lecture de ce petit chef-d'œuvre indispensable, ne serait-ce que pour goûter, un demi-siècle plus tard, tout le sel de cette caricature aussi comique que pertinente : alors que l'invasion des pulps s'étend sur l'Amérique, la SF regorge d'extra-terrestres de tout poil, qui pour être d'opérette n'en sont pas moins cauchemardesques, et qui vont accompagner fort à propos le maccarthysme (N.B. Le retour de ce thème éculé dans une certaine sci-fi récente mériterait d'ailleurs d'être analysé de près, d'un point de vue socio-politique...)
Mais ce roman est également, par bien d'autres aspects, un tour de force digne de tous les éloges. Car la performance de Brown ne se limite pas à la seule parodie. Sa manière très personnelle de traiter des univers parallèles annonce la thématique d'un certain Philip K. Dick, lequel n'avait pas encore publié un seul roman lors de la parution de L'Univers en folie. On a beaucoup glosé, et à juste raison, sur l'influence et la postérité de Dick, mais on s'est curieusement moins intéressé à ses précurseurs : Brown, au moins, mérite l'attention. Presque vingt ans avant les Dangereuses Visions d'Ellison, L'Univers en folie ouvre les portes de ce qui deviendra la spéculative fiction.
Tout cela ne doit pas faire oublier le récit lui-même, rythmé comme un polar (première spécialité de Brown), qui se dévore aujourd'hui encore avec une délectation à peine teintée de nostalgie. Certains chapitres sont absolument inoubliables. D'ailleurs, on raconte que, bien longtemps après avoir lu L'Univers en folie, certains lecteurs ne peuvent s'empêcher de se retourner avec angoisse lorsqu'ils entendent le cliquetis d'une canne d'aveugle...
Xavier Noy et Bruno della Chiesa
Bruno DELLA CHIESA
Première parution : 1/4/2003
dans Galaxies 28
Mise en ligne le : 1/9/2005