Edition DENOËL, Lunes d'Encre (2000)
En lisant les Flammes de la Nuit, de Michel Pagel, une vieille comptine espagnole, mise en musique et chantée par Paco Ibanez, m'est soudain revenue à l'esprit.
Erase une vez (il était une fois)
Un lovito bueno (un bon petit loup)
Al que maltrataban (que maltraitaient)
Todos los cordelos (tous les moutons)
Y habia tambien (et il y avait aussi)
Un principe malo (un méchant prince)
Une bruja hermosa (une jolie sorcière)
Y un pirata honrado (et un pirate honnête)
Todas estas cosas (toutes ces choses)
Habia una vez (il y avait une fois)
Cuando yo sonaba (quand je rêvais)
El mundo al reves (le monde à l'envers)
Voilà qui pourrait fort bien constituer l'hymne du royaume de Fuïnor. Une jolie sorcière, une reine prompte à la bagatelle, des fées perverses, des dieux sadiques, des Fous à la rare sagacité... Pagel s'amuse à reprendre tous les poncifs de la littérature de la fantasy pour les pervertir avec une jubilation sadique. Les Héros y sont certes sans peur, mais plus par manque d'imagination que par courage — et il faudrait une bonne dose de mauvaise foi pour les croire sans reproche. Les fées y montrent une fâcheuse tendance au conservatisme et à la perfidie, de même que les dieux qu'elles servent. Comme dans Blanche-neige, elles se penchent sur le berceau des princesses, mais leurs voeux consistent généralement (quand aucun Enchanteur ne s'en mêle) à les rendre belles et stupides. Les Immortels s'y font tuer avec beaucoup de complaisance, quand ils ne sont pas eux-mêmes occupés à trucider les reines qui n'ont pas la décence de trépasser durant leur accouchement. La tradition, vous comprenez... C'est d'ailleurs, si l'on y pense, par souci d'ordre que pèche essentiellement ce monde : on ne s'aime que dans la contrée de l'Amour, on ne se bat que dans la contrée de la Guerre et l'on envoie dans la contrée de la Folie tous ceux qui menacent l'ordre établi — androgynes, paranoïaques, asociaux, mythomanes et autres marginaux. Un agencement qui là encore reprend les archétypes culturels, puisque tout y marche par sept : sept contrées, sept fées, et même sept couleurs pour le Soleil, qui change tous les dix ans.
Aussi, lorsque survient un Enchanteur aux desseins mystérieux, motivé tant par la haine des fées que par le désir de changement et prêt à tout (y compris au mensonge, au viol et au meurtre) pour parvenir à ses fins, il faut s'attendre à une sacrée pagaille. On ne sera pas déçu. Surtout quand l'arme est une princesse-sorcière à l'esprit affilé par une perfidie, venimeux par la trahison et acéré par l'Exil. Et quand l'arme vous échappe des mains et devient absolument incontrôlable. Comme Michel Pagel le dit souvent, il écrit les livres qu'il aimerait lire et veut que l'on puisse s'identifier à ses héros. Aussi préfère-t-il les « gentils », comme le Fou ou Lynna, deux personnages particulièrement attachants, mais travaille-t-il davantage les « méchants », afin qu'ils échappent à la caricature et se montrent dans toute leur complexité. Rowena, comme l'Enchanteur, ont beau tuer, manipuler, rabaisser, ils n'en sont pas moins des être humains, capables de sentiments, parfois émouvants dans leur incapacité à assumer totalement ce que leur histoire a fait d'eux. Au point que l'on ne sait plus trop, tout compte fait, s'il faut se lamenter ou se réjouir du dénouement final.
Autre élément intéressant, mais guère surprenant chez Pagel, adepte du mélange des genres et très friand de documentation, ce roman foisonne de références et d'allusions plus ou moins évidentes. Références mythologiques, d'abord, avec par exemple le personnage du Ketz, ou la très anglo-saxonne lutte entre le dragon rouge et le dragon blanc. Allusions aux contes de fées, bien sûr, avec les voeux sur le berceau ou le Château de l'Ogre. Mais également clins d'oeil ludiques aux chansons de geste du Moyen-Âge ou bien encore à Robin des Bois. Sans atteindre le niveau d'un Cinéterre, Les Flammes de la Nuit s'enracinent néanmoins dans tout un soubassement culturel, qui va des contes de fées aux films de série Z, en passant par la Carte du Tendre et les romans de chevalerie. Bref, du Pagel pur jus, ludique et jubilatoire, tendre et féroce, délicieusement pervers. On pourrait bien sûr lui reprocher quelques travers, comme par exemple de ne pas avoir suffisamment développé l'influence des changement de soleil sur le caractère des habitants de Fuïnor, mais ça tiendrait du pinaillage. Pagel, on le sait, aime avant tout raconter des histoires et non exposer des idées. Et il y réussit fort bien.
Nathalie LABROUSSE (lui écrire) Première parution : 1/9/2000 nooSFere
Edition DENOËL, Lunes d'Encre (2000)
Sorcière du progrès
Réédition chez Denoël, en un seul volume, de quatre romans initialement parus dans la collection « Anticipation » du Fleuve Noir, Les flammes de la nuit de Michel Pagel montre que la fantasy à la française peut-être tout aussi palpitante que son modèle anglo-saxon. Sur Fuinör, tous les dix ans, le soleil change de couleur. Il modifie en conséquence les couleurs du monde, celles de la peau, des cheveux, etc. Fuinör se divise en sept contrées. Dans celle du miroir où se dresse le château du roi la princesse Rowena vient au monde. Bien sûr, les Fées se penchent sur son berceau pour lui accorder des dons. Mais voilà bien le hic. Les Fées sont les gardiennes de la tradition. Par leur pouvoir, elles maintiennent les usages archaïques du monde, elles veillent à conserver un ordre immuable et figé. Or, bien des gens sont mécontents : serfs exploités, servantes violées, paysans spoliés... L'Enchanteur, énigmatique immortel, rêve d'un monde plus juste. Pour atteindre son but, il transforme Rowena en une toute puissante sorcière, qui l'aidera à combattre l'obscurantisme des Fées, à travers un récit épique, échevelé, farci d'intrigues, de meurtres et de batailles. Un récit qui démarre comme un conte de fées et se transforme peu à peu en tragédie shakespearienne, créant au passage quelques personnages charismatiques. Comme ceux de la famille Héros — Femme — Fou, dont le singulier mode de vie est à découvrir.
Jean-François THOMAS (lui écrire) Première parution : 1/7/2000 24 heures Mise en ligne le : 7/9/2002
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