Edition J'AI LU, Millénaires (1999)
Contrairement a ce qui est annoncé, Les fables de l'Humpur n'est pas un roman de fantasy, à moins que l'on ne veuille également classer Demain les chiens ou La planète des singes dans ce genre.
L'homme-cochon Véhir habite en effet, lui aussi, un monde futur où l'homme a disparu et ne survit qu'à travers des légendes. Ce personnage semble l'aboutissement logique d'une régression animale du héros bordagien entamée dans Wang, où un jeune chinois est soumis à une éducation (« Le Tao de la survie ») qui l'amène à se comporter en bête traquée, voire en prédateur, alors que le héros d'Abzalon, lui, est déjà un homme monstrueux, au comportement bestial. Le héros suivant se devait donc d'être une créature mi-homme mi-animal, une véritable chimère.
La création qui en résulte est très impressionnante, car aussi bien dans les particularités physiques et dans les comportements que dans l'invention de langages qui varient subtilement d'une espèce à l'autre, Bordage parvient parfaitement à nous faire ressentir cet état de créature hybride. Mais cette prouesse a un revers. Alors qu'il était facile de s'attacher à Wang ou à Abzalon, l'animalité de Véhir et son langage faussé induisent une distanciation qui empêche parfois l'émotion de s'installer. On peut admirer ainsi l'habileté du récit sans parvenir à se passionner pleinement pour les péripéties assez conventionnelles d'une quête vers les dieux humains, véritables magiciens d'Oz du lieu.
Cette quête est évidemment le prétexte à une nouvelle réflexion — que l'on retrouve au coeur de l'oeuvre entière de Bordage — sur les mythes, leurs origines et leurs influences sur l'être pensant. Ce qui diffère ici, c'est que d'emblée le lecteur connaît la vérité sur ces fameux dieux légendaires. Il s'ensuit une sorte de complicité avec l'auteur, puisque nous sommes — lui et nous — les dieux de ce monde. Mais nous sommes ainsi amenés à considérer les protagonistes de l'aventure comme des sujets d'expérience plus que comme des personnages vivants et dotés d'affectivité : ils se débattent sous notre regard divin et omniscient, ce qui renforce la sensation de distance et diminue l'intérêt d'une énigme dont nous possédons à l'avance les clés.
La religion est ici un moyen de contrôler l'évolution de l'animalité. Sous la pression de lois et de tabous qui favorisent la bestialité, les chimères perdent peu à peu leur patrimoine humain... Mais est-ce un mal, ou au contraire le moyen de retrouver le paradis perdu, enfin débarrassé de l'homme ? Echappant à ce contrôle, le parcours de Véhir se fait constamment vers plus d'humanité, comme en témoignent les progrès de son langage et sa capacité à transgresser les tabous. Cependant, Bordage ne nous offre pas le destin parallèle et inverse d'une chimère abandonnant insensiblement les dernières miettes de son humanité, comme nous aurions pu le souhaiter.
Un deus ex machina — au sens littéral du terme — viendra finalement nous apporter, de façon assez sèche, toutes les explications voulues. A dire vrai, ces dernières sont un peu superflues car le lecteur averti peut facilement recréer lui-même l'historique de ce monde dès les premiers chapitres, en se référant à d'autres oeuvres classiques, à commencer par L'île du Dr Moreau.
En conclusion, il s'agit d'un récit habile, aux perspectives intéressantes, exploitant de manière réaliste des thèmes bien connus, mais qui enthousiasme moins que les précédents romans de l'auteur, en raison d'une certaine froideur et d'une intrigue linéaire qui ménage peu de surprises.
Pascal PATOZ (lui écrire) Première parution : 1/10/1999 nooSFere
Edition J'AI LU, Millénaires (2000)
Curieuse humanité dégénérée que présente ici Pierre Bordage. Mi-humains, mi-animaux, les espèces qui peuplent la terre régressent vers l'animalité pure : grognes, bêles et glousses, considérant comme étant dans l'ordre des choses de finir dévorés par les hurles, miaules, glapes et autres prédateurs carnivores. Cet ordre naturel est codifié par les lois de l'Humpur, qui interdisent le mélange des races comme les initiatives personnelles pouvant mener à la connaissance, considérée comme germe de sédition ou de remise en question des fondements de la société. L'un des signes tangibles de cette régression est la langue dégénérée qu'invente Bordage, à partir de troncations (la Dorgne pour la Dordogne), d'une syntaxe pervertie (ai'j, a't pour j'ai, tu as), d'un vocabulaire imagé, empruntant à l'ancien français termes et tournures abandonnés (goberger). Cet exercice d'écriture convaincant ne contribue pas peu à l'ambiance du livre. On apprécie également les fabliaux qui, en ouverture de chapitre, délivrent des morales à la façon de La Fontaine. Dans ce système féodal figé, Véhir, un grogne trop romantique pour se contenter de son rôle de reproducteur lors des cérémonies du Grut, doit s'exiler. Un temps aidé par un autre paria qui a préservé un peu du savoir des dieux humains, il fuit en compagnie de Tia, une hurle appartenant à la noblesse, à la recherche du lieu mythique où les dieux humains se seraient retirés. La quête initiatique riche en péripéties, à laquelle participeront d'autres compagnons, d'ordinaire considérés comme des ennemis naturels tels Ruogno le ronge ou Sassi la siffle, délivre le secret de l'origine de cette société composite. C'est une piètre révélation finale, eu égard à la longueur du roman et de surcroît trop attendue pour constituer un élément de surprise. Ce qui importe cependant est que sa connaissance permet de jeter les bases d'une troisième voie ; refusant l'humanité mais aussi les règles strictes de l'Humpur et du retour à l'animalité, elle se fonde sur le mélange des races, le respect et la tolérance. Si Bordage est parfois bavard et se laisse emporter par son lyrisme, il n'en reste pas moins que le lecteur est pris dans le torrent impétueux de l'action. Sa verve de conteur inspiré, son goût de l'épopée en font le Dumas de la science-fiction française.
Claude ECKEN (lui écrire) Première parution : 1/3/2000 dans Galaxies 16 Mise en ligne le : 17/5/2001
Edition J'AI LU, Millénaires (2000)
Après Serge Lehman et le duo Ayerdhal/ Dunyach, c'est au tour de Pierre Bordage de faire son entrée dans la collection « Millénaires », avec ce que l'on nous présente comme son premier roman de fantasy. Mettons tout de suite les choses au point : si Les Fables de l'Humpur se déroulent bien dans un cadre féodal et empruntent une bonne partie de leur vocabulaire à l'ancien français, nous sommes bel et bien en présence d'un roman de science-fiction.
Dans un futur indéterminé, l'humanité n'existe plus, ayant cédé la place à diverses espèces hybrides, mi-hommes, mi-animaux : ils se nomment grognes (porcs), hurles (loups), ronges (rats) ou miaules (chats) et vouent un culte à l'ancienne race disparue.
Véhir est un grogne mal dans sa couenne, qui rejette les lois absurdes de son dan et qui, après avoir rencontré un autre paria de son peuple, détenteur d'un savoir séculaire, décide de partir à la recherche des anciens dieux. Pour cela, il n'aura d'autre choix que de s'allier à une hurle, sa prédatrice naturelle, elle aussi mise au ban de sa société. Au fil de leurs pérégrinations, les deux héros rencontreront leur content d'aventures, de nouveaux amis et de nouveaux ennemis.
Depuis bientôt dix ans, on a eu le temps de s'habituer au style Bordage, tant à ses qualités (un rythme soutenu et une lisibilité extrême) qu'à ses défauts (une absence presque totale d'originalité, une écriture et des personnages stéréotypés au possible).
Sauf qu'ici, la plupart de ces défauts sont quasiment imperceptibles. En puisant abondamment dans le lexique de l'ancien français, Bordage a créé une langue à la fois exotique et intelligible. Et si ses héros sont des caricatures d'humains, ce fait est justifié par leur nature même. À ce titre, la scène dans laquelle Véhir propose à ses compagnons de voyage de le dévorer pour qu'ils ne meurent pas de faim est tout à fait poignante En outre, le romancier semble beaucoup plus à l'aise dans cet univers moyenâgeux que dans les mondes futuristes qu'il met habituellement en scène. Seul regret : la fin du roman est assez décevante, ne proposant qu'une mise en garde des plus éculées, genre « le progrès, des fois, eh ben ça donne pas que des choses bien, ma bonne dame, ahlala ». N'empêche, par rapport au Parleur d' Ayerdhal, réédité au même moment en « Millénaires », la comparaison est tout à l'avantage de Bordage, qui ne sacrifie jamais son récit à un discours politique aussi envahissant qu'infantile. Un très bon roman donc, certainement le meilleur de son auteur.
Philippe BOULIER Première parution : 1/2/2000 dans Bifrost 17 Mise en ligne le : 20/9/2003
Edition J'AI LU, Millénaires (2000)
Un bien étrange héros que celui des fables de l'humpur. On aura peut-être un peu de mal à s'identifier à Véhir, un « grogne », mi-homme, mi-porc, mais c'est bien là le défi du récit. Dans son premier roman de fantasy, Pierre Bordage stigmatise, à travers une société composée de tribus d'homme-bête en pleine régression, la part d'humain et d'animal qui est en chacun de nous. Le pays de la Dorgne est peuplé de tribus « herbivores », toutes monoraciales, sous la domination des tribus « carnivores ». Le mode social des tribus poussent les individus à s'effacer au profit de la communauté et pose en tabous tous les comportements violents et individualistes. Voilà qui agrée fortement les tribus dominantes qui utilisent les tribus pacifiques en réserve de main d'œuvre et de viande. Véhir, différent par son romantisme et son indépendance, part en exil à la recherche de l'humain, dont il trouve une preuve de l'existence révolue. Ce voyage est l'occasion, en sus d'une course-poursuite effrénée, de la rencontre d'un panel complet des tribus de la Dorgne. C'est aussi le prétexte pour l'auteur de nous démontrer que l'amour peut transcender les critères raciaux, aussi radicaux soient-ils, et associer intimement aussi bien une proie qu'un prédateur. Dans cette ambiance de « fin de race », les personnages sont ballottés d'espoir en horreur, jusqu'à l'aboutissement final qui tente de répondre à la question : le retour à l'animalité est-il rédibitoire ? Des individus peuvent-ils inverser le cours de la régression ? Un roman tout en demi-teintes délicates que je vous recommande car le cœur du problème est bien le nôtre : l'homme. On retrouve bien là le style de Bordage, incontestablement un des meilleurs auteurs français.
Jean-Paul PELLEN Première parution : 1/5/2000 dans Faeries 1 Mise en ligne le : 1/10/2004
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